Cosmo [†] Orbüs

Herbert West, réanimateur | HP Lovecraft

Herbert et ses amis sont disponibles dans le recueil Dagon des éditions J’ai Lu.

[De Herbert West, qui fut mon ami à l’Université comme à la ville, je ne puis parler sans une irrépressible terreur.]

Parmi les nouvelles peu connues de Lovecraft, Herbert West, réanimateur occupe une place assez particulière. Premièrement, en tant que l’un des premiers textes écrits par l’auteur, il ne traite pas explicitement du Mythe de Cthulhu. Ensuite, la nouvelle aborde la figure emblématique du zombie bien avant sa démocratisation, là où Lovecraft créé en général ses propres galeries de monstres.

Herbert West, réanimateur est une incarnation parfaite de la littérature pulp. Écrite a ses début par un Lovecraft méconnu (et qui le restera jusqu’à sa mort), cette histoire en six épisodes a été rédigée par la nécessité et reniée ensuite par son auteur. C’est une littérature alimentaire, pour chaque épisode de laquelle il aurait touché cinq dollars de la revue Home Brew. L’écriture de cette histoire répond donc à la nécessité du format en feuilleton -que Lovecraft n’aimait pas- et contribua à poser un certain nombre de bases de son futur univers littéraire ; c’est par exemple la première apparition de la célèbre université du Miskatonic.

L’histoire raconte la collaboration entre le narrateur et Herbert West, un brillant étudiant en médecine. Galvanisés par l’idée de combattre la mort, les deux amis mènent à bien des expériences nocturnes destinées à ramener à la vie les corps nouvellement enterrés. Grâce à un sérum de sa conception, le docteur Herbert West est persuadé de pouvoir réanimer la « machine humaine » après le trépas.

Après avoir installé un laboratoire dans une vieille maison abandonnée, les deux étudiants volent des cadavres frais pour se livrer à leurs expériences. Petit à petit, celles-ci vont s’avérer de plus en plus concluantes… et terrifiantes.

Très nettement influencé par le Frankenstein de Mary Shelley, Herbert West s’en distingue pourtant nettement à plusieurs égards. Si le mythe initial du scientifique réussissant à recréer la vie artificiellement est sensiblement le même, Lovecraft nous propose une vision nettement plus sombre et moins ouvertement philosophique que son inspiration. Ses morts-vivants ne parlent pas, ni ne se posent de question existentielle ; ils se contentent de hurler, attaquent leurs créateurs et cherchent à retourner dans la tombe.

D’une certaine manière, on peut lire dans cette différence fondamentale de comportement une illustration assez nette de la philosophie de l’auteur. Pour Lovecraft, la vie n’a aucun sens. Les hommes qui y sont rappelés n’y ont donc rien à y faire, contrairement au monstre de Frankenstein, cherchant une raison de vivre sur la Terre. Ce nihilisme fondamental dessine les bases de la figure du zombie, ramené par une science irresponsable et arpentant le monde sans but, qui sera popularisé plus tard par le cinéma de Romero.

Les six épisodes de la nouvelle permettent de comprendre la psychologie du personnage de West jusqu’au dénouement final. Au fur et à mesure de l’avancée de ses recherches obsessionnelles, le jeune médecin repousse les limites de sa folie en se mettant de plus en plus en danger. Le discours antiscientifique de Lovecraft transparaît nettement dans sa peinture du personnage, inconscient et obsédé par la validation de ses théories. La conclusion de l’histoire est classique de la SF lovecraftienne : la science aveugle mise en application mène à une horreur totale, pressentie depuis le début.

Pourtant, point ici de Yog-Sothoth ou de Nyarlathotep. En 1922, date de l’écriture de la nouvelle, le Mythe de Cthulhu n’a pas encore été pleinement révélé au monde par Lovecraft, et ne le sera que dans les années suivantes. A l’époque, le gentleman de Providence vient de perdre sa mère et son mariage avec Sonia Greene ne sera pas d’actualité avant deux bonnes années. Bref : le jeune homme qui ne voulait pas grandir se retrouve seul avec ses cauchemars et ses phobies. Il l’ignore encore, mais il s’apprête à créer la plus puissante mythologie littéraire jamais imaginée par l’homme. Il mourra dans le dénuement en 1937, sans jamais avoir rencontré le succès.

Aujourd’hui, il est immortel.

-Saint Epondyle-

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