Cosmo [†] Orbüs
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Cet article fait partie de la série La Horde du Contrevent, taillée en pièces (2/2)

« Dieu appela la lumière jour, et il appela les ténèbres nuit.
Ainsi, il y eut un soir, et il y eut un matin : ce fut le premier jour. »

La Genèse, 5

La Horde du Contrevent est un chef d’oeuvre à bien des égards. Conçu pour porter une métaphore de l’existence, le roman d’Alain Damasio à de quoi intriguer. Sa relation au langage et donc à l’écriture, au récit et donc à son univers, sont sans équivalent dans les littératures de l’Imaginaire.

Qui s’intéresse à Alain Damasio comprend vite que les intentions poétique et narrative servent une intention. Là où la plupart des auteurs décrivent l’imaginaire comme s’il y étaient, en convoquant le spectre des perceptions humaines pour expliquer au lecteur ce qui se passe, Damasio donne la parole à ses personnages pour, fond et formes confondus, évoquer dans le récit (intradiégétiquement) un univers entier.

L’inimitable style damasien, entre polynarration, utilisation intensive de mots inventés et rythmique syntaxique, frappe par sa singularité et désarçonne le lecteur néophyte. Comme on s’en doute rapidement, rien de ceci n’est dû au hasard.

Attention ! Vous entrez dans une zone-ultraspoiler. Fuyez, pauvres fous !

Littéralité

Au delà de ses évidentes qualité romanesques La Horde du Contrevent est d’abord une métaphore à l’échelle d’un roman. C’est en fait la traduction littérale, sous la forme d’un monde entier, de la pensée d’Alain Damasio (et à travers lui du philosophe Gilles Deleuze). Le concept philosophique s’y incarne corps, matière et âme, devient ici une personne, une ville, une forme du vent, là un chrone, une étape sur la « bande de contre ». Dans une entrevue donnée à la revue Europe, l’auteur n’en fait d’ailleurs pas mystère :

« Le personnage conceptuel, en roman, est un vrai piège parce qu’il devient souvent le crieur du concept tandis qu’un concept réellement puissant doit être développé comme un rhizome et trouver relance à partir de n’importe quel nœud romanesque : pas seulement les personnages, mais l’arrière-plan, les sites, les espaces, les animaux, le végétal, la technologie, l’architecture… »

– Interview d’Alain Damasio à la revue Europe

C’est pourquoi toute La Horde du Contrevent est truffée d’indices et de doubles-sens qui laissent entrevoir (parfois très clairement) le propos de l’auteur. Nombreuses sont les scènes qui, en plus de leur apport direct à l’histoire et à la densification du contexte narratif, sont tout autant à comprendre sur le plan extradiégétique ; la voix de Damasio transparaît, plus reconnaissable par moments, derrière les masques des personnages.

Au détour d’un débat aérologique, dans les épreuves physiques et mentales, parfois dans les moments les plus inattendus, filtre la pensée d’Alain Damasio noir sur blanc. Les indices sont disséminés au fil du récit, qui participent de la mise en abyme opérée par l’auteur entre la quête de la Horde et la sienne propre. Car si eux, les personnages, doivent parcourir le monde d’aval en amont pour en découvrir l’origine, lui, l’auteur, cherche à bâtir ce même monde au service de son propos.

A l’occasion, il s’éloigne de sa métaphore directrice pour laisser passer un aphorisme poétique plus léger. Je ne résiste pas à la tentation de vous (re)servir l’un des plus beaux double-sens de La Horde.

« Quand j’en ai assez de l’ombre, je prends un livre sur le mur pour voir un peu de ciel. »

La tour d’Ær, qui n’a pas de fenêtre, est construite en livres de pierre. Ce haïku de Ne Jerkka est donc à prendre au sens littéral du récit. Pourtant on peut tout autant le comprendre métaphoriquement comme une remarque de l’auteur. L’obscurité bien concrète de l’intérieur du bâtiment étant, le temps de la phrase, un écho de l’obscurantisme ou de l’ignorance que l’on illumine en prenant un livre, ouvrant sur le « ciel » de la connaissance.

Points de vue

Mais quel rapport avec l’univers de La Horde ? Me demandera le lecteur attentif.

Le rapport est intime ; car le monde du roman n’à aucune vocation à la cohérence en tant que tel, il est immédiatement lié à l’histoire qui s’y joue et aux personnages qui en foulent le sol. La cohérence de l’univers est à chercher dans son sens métaphorique, sens duquel participent les lieux, les étapes et les épreuves rencontrées. D’ailleurs on ne connaît rien de l’univers que ce que les personnages veulent nous en dire, et qu’ils en découvrent au fur et à mesure.

La polynarration (ou « polyphrénie » pour poly-schnizophrénie) est un ressort classique des textes damasiens, qui abolit toute ambition d’objectivité. Plutôt que de s’attacher à un héros unique, on varie les angles d’approche, multiplie les points de vue et donne ainsi naissance à une réalité complexe, comprise différemment par chacun, éminemment subjective. (Le plus bel exemple étant une scène de La Zone du Dehors où cinq personnages regardent le même événement télévisé, et y réagissent tous différemment.)

« [La] « polyphrénie » signifie qu’on peut en finir avec le narrateur omniscient et avec le narrateur unique, si rassurant, qui impose sa vision et nous monologue le monde. […] Le lecteur est nécessairement actif quand le point de vue qu’on lui offre change sans cesse, se contredit, zigzague. »

– Interview d’Alain Damasio à la revue Europe

Là où Sov savoure une marche tranquille dans des prairie semblables à « des marmottes à longues fourrures qui se glisseraient sous [ses] cuisses en riant », Larco en plein chagrin d’amour n’y voit qu’une « journée de spleen sous slamino ». Rien n’existe que dans le regard des personnages, qui décrivent leur univers avec leurs mots.

Damasio – très explicatif par moments, limite professoral – donne étonnamment peu d’éléments pour faire visualiser son univers, mais recourt à toute une palette d’émotions et de mots de son cru. Plutôt que de faire voir, il cherche à rendre tangible le monde, en nous plongeant strictement au niveau des personnages, à l’intérieur de la Horde, et donc sans introduire ni expliquer sa réalité quotidienne. C’est une conception très littéraire du récit, qui fait exister la chose par sa seule évocation.

(Cette logique est très remarquable lors du tout début In Media Res (au cœur de l’action), du roman. Sans préambule ni présentation, on débute sur les chapeaux de roues par une scène de furvent. Charge au lecteur de raccrocher les wagons, comprendre les enjeux et à peu près les individus en présence. L’essentiel n’est pas là, mais dans l’épreuve qui absorbe toute l’énergie de la Horde et l’attention du lecteur. Pied à terre au niveau des hordiers, le lecteur se retrouve dans leurs rangs, ce qui implique de comprendre leur langage.)

On ne saura jamais ce que sont les « muages » rêvés par Larco, oiseaux oniriques, méduses volantes, nuages vivants ? Le seul fait de les nommer les fait exister à notre esprit qui se chargera d’imaginer ce qu’il voudra. Idem avec les « aquals », le verbe « caquer », le nom des formes du vent : « choon », « slamino », « crivetz », « blaast »… qui – par leur seule sonorité – apportent épaisseur et densité à l’univers de la Horde et aux épreuves qu’elle affronte sans jamais les définir précisément. Le roman agit comme une chanson au texte obscur (du Noir Désir par exemple) dont les paroles incompréhensibles n’en seraient pas moins évocatrices.

Au commencement était le Verbe

La Bible et plus précisément La Genèse, commence le récit de la création du monde avec ces mots : « Au commencement était le verbe »Alain Damasio ne s’y trompe pas, qui retranscrit littéralement cette idée dans son oeuvre. Puis, c’est dans le texte lui-même qu’il donne des indices sur son ambition de créateur de monde.

C’est Oroshi l’aéromaîtresse qui nous livre cette clé essentielle, en dévoilant la nature de Caracole.

« …devenu troubadour par les glyphes, par l’évolution la plus naturelle qui soit : des glyphes vers la voix articulée. C’est sa voix qui, au contact des vifs, a créé sa gorge et sa bouche, sa voix qui a appelé un larynx et des poumons. La fonction a créé l’organe. » (p. 47)

« La fonction a créé l’organe. » On ne saurait être plus clair. Par la bouche d’Oroshi, Alain Damasio reconnaît ici que Caracole (en fait tous ses personnages) joue un rôle particulier, comme il occupe une fonction précise. Or cette fonction est double : c’est son rôle dans le récit, et en tant que personnage. Chaque hordier remplit une utilité propre pour le groupe (la Trace, la diplomatie, la chasse, le feu…) mais également en tant que moteur de la fiction, pour accomplir un certain destin et porter une vision spécifique du message général.

En reprenant l’exemple de Caracole on comprend qu’il existe, dans l’univers du livre, uniquement via la fonction langagière. Fonction qu’il occupe logiquement en tant que troubadour. Mais comme personnage, son rôle est beaucoup plus symbolique, il est une personnification littérale de la création ex nihilo de la vie par le mot. Il porte donc naturellement, ou plutôt par nature, la fonction orale  de la Horde : éphémère, surgissante, poétique… L’écriture, qui répond à d’autres objectifs (la mémoire, la transmission, l’apprentissage…) et une temporalité plus longue, est du ressort de Sov.

Pas étonnant que les deux aient une relation très intense quoique parfois difficile à suivre pour Sov, jusqu’à leur enfant commun avec Oroshi. Derrière ses plaisanteries, Caracole révèle assez vite le destin de son ami, appelé à survivre pour accomplir son rôle de transmission. Et Damasio de poser une nouvelle pierre à l’édifice de ses métaphores.

« [Sov] Si je meurs, Caracole deviendra responsable du carnet de contre à ma place, vous mesurez ?
[Caracole] – Tu ne mourras pas !
– Pourquoi ?
– Parce que tu es le héros du carnet ! » (p. 470)

Sov est la figure d’identification principale de l’auteur, qui trace son carnet de contre pour baliser (encore une fois littéralement) le terrain aux générations futures, et ce malgré les chances infinitésimales que le texte lui survive. Comme un écho à la vanité de la quête du Contrevent, celle de l’écriture justifie aux yeux de tous la présence du scribe dans les rangs. Il porte la mémoire d’une vie à contrer, pas la connaissance (domaine d’Oroshi) mais la stricte transcription de l’expérience vécue.

C’est pour ça que le scribe est celui dont le mûrissement au fil des années est le plus évident. Son rôle est d’écrire le vent, autant dire la vie, et ce faisant de l’apprendre. Il doute en permanence de sa légitimité (il a été choisi alors qu’il n’était pas le meilleur scribe), de l’utilité d’écrire et de la Quête elle-même. Lorsqu’il tombe amoureux, il rêve au renoncement. Malgré la lourdeur de sa tâche c’est le plus humain de la Horde ; en tous cas le plus proche de nous.

Est-il donc l’auteur ou le héros du carnet comme en plaisante Caracole ? Les deux ! La polyphonie – qui se réduit au fur et à mesure de la mort de chacun – ne dit pas autre chose. Le carnet de contre fait un écho évident à la quête d’écriture poursuivie par Alain Damasio, dont les personnages représentent les multiples facettes. En rédigeant le carnet jusqu’au bout de sa quête existentielle, Sov accomplit les trois métamorphoses chères à Deleuze (chameau, lion, enfant). Il est le héros de son propre livre. Arrivé au bout du monde métaphorique, au-delà de la Solitude qui sera son ultime épreuve, il sera en effet le seul à s’en tirer… sain et Sov.

-Saint Epondyle-

A lire : Un excellent article sur le blog du Transhumain, qui m’a beaucoup aidé.
A écouter :
 La bande-sonore du roman par Arno Alyvan et Alain Damasio.

A lire aussi : Le premier chapitre sur la métaphore de la vie dans La Horde.

La vie selon La Horde du Contrevent

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6 commentairesVous en pensez quelque-chose ?

  • Sympathique analyse. En vrac :
    – Je n’avais pas du tout remarqué qu’il nous annonçait la fin dès le début, faut que je le relise.
    – C’est vrai qu’inventer un nom rend les choses plus concrètes. C’est assez fou qu’un mot qui ne veut rien dire donne du corps à quelque chose.
    – J’ai un bon souvenir de la polynarration. Déroutante au début, elle nous oblige à identifier différemment les personnages, à aller chercher des détails propres à chacun. On rentre plus en eux et ça leur donne de l’épaisseur.

    • Salut Flo !
      – Pour l’annonce de la fin arrive très vite, dès avant que Caracole ait ses premières « visions ». Je m’étais interrogé sur ce choix lors de ma première lecture. En fait ça donne une dimension prophétique, mythologique à l’oeuvre je trouve. Comme toutes ces histoires où la fin est connue dès le départ. (Et oui, relis-le !)
      – Dans L’assassin royal, la dragonne dit « Posséder le nom de quelque-chose, c’est avoir du pouvoir dessus ». Plus pratiquement, c’est aussi une méthode de JdR et de narration en général, que de tout nommer pour rendre concret. Exemple dans Le Trône de Fer : on ne dit pas « un excellent vin ambré » mais du « La Treille ambré ». Ça change tout. Le truc particulier à Damasio, c’est de le faire sans référence aucune à des choses connues, si ce n’est phonétiquement ; exemple avec les « muages ».

  • Belle analyse. J’ai lu le bouquin il y a longtemps maintenant, mais je retrouve bien mes impressions en te lisant.
    Damasio ne fait d’ailleurs pas qu’inventer des mots, il joue aussi avec les signes pour nous indiquer à qui appartient chaque pensée, chaque phrase, chaque dialogue. Il y a un travail aussi phénoménal sur la forme que sur le fond, qui participe de cette même exigence de cohérence et d’incarnation d’une pensée.
    @Florian le concept de sonorité prenant du sens et donc de mot inventé ayant une signification per se est un bien bel avatar du fameux « Au Commencement était le Verbe ». Le mot, le son, peut créer. Certains avaient même pensé que la langue des Anges, la langue utilisée par le Créateur lui-même, avait ce pouvoir. On a même vu un « alphabet angélique », prétendument découvert, au XIXe siècle si je ne m’abuse.
    Si le concept mystique est un peu fumeux, la sonorité évoque forcément quelque chose à notre cerveau, qui fonctionne par associations d’idées, de sons, d’odeurs, etc. Damasio en fait une utilisation particulièrement ingénieuse.

    • Merci Germain. :)
      En fait il n’y a pas de distingo fond / forme chez Damasio. Tout comme la distanciation métaphorique n’est pas évidente. Il est ses personnages, dans leur diversité, et chacun des lecteurs l’est également à sa manière propre. Mais la poésie, la rythmique, tout ce qu’on pourrait considérer comme la forme, en réalité, n’est jamais gratuit.

  • Salut :) J’ai découvert Alain Damasio il y a peu et j’en suis devenue adepte. Félicitations pour cette critique, que je trouve vraiment bien ficelée :) Une analyse vraiment poussée et qui m’a donné à réfléchir sur la façon dont je percevais le monde dans lequel la Horde évolue. Merci !

    • Salut Lev ! Merci pour ton commentaire enthousiaste.
      J’ai d’autres analyses en écriture sur le même bouquin en ce moment, il faut dire que quand on commande à l’analyser, on ne peut plus s’arrêter ! Un peu de patience, et tu auras du grain à moudre en plus. :)

      Kipine teutche.

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