Cosmo [†] Orbüs

Géographie de l’instant | Sylvain Tesson

La couverture chez Pocket.

[Je ne pense que quand j’écris.
– Pierre Louÿs]

Découvert au beau milieu de son ermitage Dans Les Forêts de Sibérie, Sylvain Tesson est un auteur que j’aime beaucoup, et qui prône dans ses livres une philosophie vie basée sur l’idée du voyage comme nécessité. Inlassable vagabond, il a visité tous les continents, à pied, à cheval ou à dos de mulet. En collectant ses pensées dans un carnet au fil de ses voyages, il a tissé depuis des années une Géographie de l’instant : un atlas du moment présent aux quatre coins du monde.

Recueil de réflexions et de micro-récits, ce livre est un patchwork de textes courts relativement désordonnés, dont la seule logique de classement est l’ordre chronologique (entre 2006 et 2014). Personnellement, le désordre de ce journal de route ne m’a pas posé de problème, au contraire même puisqu’il se prête très bien à la lecture décousue comme j’aime à la pratiquer. Que l’on connaisse l’auteur ou pas, chacune de ses bribes nous initie à une pensée profonde, sculptée par l’itinérance, entre quête de la sagesse, éloge de la solitude et hymne à la beauté du monde.

Le rôle de vagabond -constamment sur le départ- donne à l’auteur une position à la fois extérieure et totalement intégrée au monde. Dans les pays qu’il traverse, il devient témoin privilégié de la mondialisation et ardent défenseur de la vie sauvage du même coup. La contemplation de la nature, l’esprit des hommes et leurs traditions, mais aussi l’économie, le commerce international, la littérature, la publicité et la géopolitique font partie de ses thèmes de prédilection. Plus qu’un changement de société, perspective qu’il semble avoir abandonné, se résignant à observer la chute de Rome de l’extérieur, il propose de prendre la tangente et de gagner les immensités menacées pour y vivre libres et sereins, enfin dépouillés des besoins factices de la vie moderne. Sylvain Tesson pratique le Into the Wild réussi.

De Tesson, j’aime énormément la capacité à énoncer des aphorismes poétiques sur le monde qui l’entoure. Même sur des textes très courts (publiés pour certains dans la presse), son écriture est toujours érudite, et parfois très belle. Bien que les nombreuses références littéraires et un vocabulaire assez complexe pourraient sembler un peu difficiles d’accès, je n’ai pas trouvé son écriture lourde ou moralisatrice. Au contraire, les nombreuses citations proposées dans le livre créent des passerelles avec les œuvres d’autres auteurs, et résonnent comme autant de déclarations d’amour à la littérature, seconde héroïne de cette Géographie de l’instant.

C’est vrai, ce livre risque de ne pas changer grand-chose aux habitudes de ses lecteurs. Et oui, il y a un côté très « bobo » de s’en gargariser auprès de ses amis tout en ne comptant pas une seule seconde partir sur les routes à la suite de l’auteur. Pourtant, la philosophie de Sylvain Tesson peut résonner largement dans la vie quotidienne de chacun. J’en retiens en premier lieu le respect absolu dû à chaque être vivant, justifié par sa seule existence. Mais aussi l’idée que l’homme n’est pas destiné à gouverner la Terre : le faisant il n’a fait jusqu’ici que la détruire. L’éloge de la solitude également, car comme le disait le même auteur Dans Les Forêts de Sibérie : « Croire que le bonheur réside dans le rapport aux autres est une erreur ». Les bienfaits de la marche à pied ensuite, qui nous ouvre l’esprit et nous fait reconquérir l’espace et le temps. L’amour des lettres enfin, de la poésie et de la philosophie. Géographie de l’instant est un livre parfait à abandonner sur un banc public, dans l’espoir qu’un inconnu s’en saisisse, s’y transforme, et le transmette à son tour. Plus qu’un livre de voyage, c’est un livre voyageur.

-Saint Epondyle-

A ceux qui, sur le seuil de la porte, sac sur le dos, bâton à la main, hésitent encore à franchir le pas, rechignent, pèsent le pour et le contre, leur réciter l’injonction d’André Breton dans le journal Littérature du 1er avril 1922 : « Lâchez tout. Lâchez dada. Lâchez votre femme, lâchez votre maîtresse. Lâchez vos espérances au coin d’un bois. Lâchez la proie pour l’ombre. Lâchez au besoin une vie aisée, ce qu’on vous donne pour une situation d’avenir. Partez sur les routes. »

– Sylvain Tesson, « Quelques réponses trouvées dans les livres à quelques questions sur le sens des choses. » dans Géographie de l’instant.

Photo : C. Hélie / Gallimard

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