Cosmo [†] Orbüs

Les Furtifs, Alain Damasio (première exploration 2/2)

FURTIFS alain damasio

La couverture du roman.

Ceci est la seconde partie de mon exploration des Furtifs, troisième roman d’Alain Damasio. Sommaire du diptyque :

  1. Chapitre 1 : Anticipation et dévitalisation
  2. Chapitre 2 : Un monde à entendre (cet article)

L'étoffe dont sont tissés les vents
En 2019 paraîtra mon analyse philosophique, personnelle et complète de La Horde du Contrevent. Inscrivez-vous à la mailing-list sur cette page pour être tenu(e) au courant. Pas de spam, bien entendu, vous me prenez pour qui ?

Le chapitre précédent de mon exploration concluait sur le discours-cœur de l’œuvre d’Alain Damasio et son rapport à la dévitalisation. Ou plutôt sur la manière dont on peut reconquérir la vitalité de l’humain pour parer à cette dévitalisation. On se rappelle comme La Horde du Contrevent plaçait la thématique au centre de ses préoccupations et personnages via la notion de mouvement perpétuel (l’action de contrer le vent) et le mouvement intérieur (le vif) permettant de littéralement rester en vie en conjurant fatigue, doute, inaction, sédentarité etc. Les Furtifs vont un cran plus loin et explorent cette même notion de mouvement en y développant sa dimension sonore.

Un monde à entendre

Jamais le discours sur le son n’aura été aussi central intradiégétiquement et stylistiquement que dans Les Furtifs.

A ce titre, le roman explore une dichotomie neuve dans l’œuvre damasienne, quoiqu’elle ait pu exister en germes dans ses œuvres précédentes. La relation entre Ner (chasseur optique) et Saskia (traqueuse phonique), ou plutôt entre leurs deux modes de chasse, est révélatrice d’un rapport au monde et aux furtifs très différents. Ner est un panopticien du visuel, présenté comme un nerd control-freak au sourire « glitché ». Il s’exprime et pense en saccades, cherche à cribler l’espace de senseurs et détecteurs qui ont tous pour objectif de rendre visible ce qui ne l’est pas (les tâches de chaleur, les variations de pression ou les aspérités suspectes du décor…). Ner tire son nom du nerf, optique évidemment. Il cherche à acculer progressivement ses proies, à ne leur laisser aucune échappatoire, quadriller la zone, pour les surprendre l’espace d’un instant et, en les détectant, les figer. Un furtif vu se calcifie sous la forme d’une statue, forme morte destinée à empêcher les généticiens d’en tirer quelque information que ce soit, dans une forme de suicide qui sauverait la discrétion naturelle de l’espèce. Ner s’en contente : figer c’est contrôler, c’est compléter le panoptique pour que rien ne lui échappe. Le morceau qui le présente dans Phonophore est révélateur de cette façon de penser.

Ner s’exprime avec des mots secs, hachés, pleins de syllabes sifflantes et obstruées. « Scanner », « tactique », « contrôle », « auto-test », « cinétique », « trajectoire », « inerte » sont quelques exemples des termes qu’il utilise couramment, et qui ont la particularité de casser le rythme, d’arrêter l’air que l’on expulse par la bouche en les prononçant. Ce sont des mots qui correspondent aux mouvements saccadés et nerveux du personnage, et de sa manière de séquencer le monde en myriades de micro éléments contrôlables. Lors de ses quelques moments de relâchement (rarissimes), les mots coulent plus facilement, comme une eau que l’on aurait cessé d’obstruer. Pour reprendre la phrase de Phonophore qui décrit ces moments en n’utilisant plus du tout de « t », de « c » ni de sifflements : « c’est ce furet qui lui offre ses rares moments de joie simple ».

Saskia est d’emblée placée en opposition à Ner. Dès le début du roman elle est à la recherche d’un dialogue avec les furtifs. C’est aussi à elle qu’on doit la découverte de leur « frisson », cette trame unique et reconnaissable qui tient de leur rythme propre… là où leur forme, ce qu’on voit d’eux est constamment changeante. Ce frisson est un quelque-chose des furtifs qui ne soit pas totalement métamorphe, une identité ou trace qui leur est propre, à laquelle les reconnaître à défaut de les y réduire (on sait à quel point le concept d’identité changeante traverse l’œuvre damasienne, qui s’inspire du corps sans organe de Deleuze). Saskia le sait, et veut répondre aux furtifs pour engager un dialogue avec eux. Elle s’adresse à la matière vivante, au frisson, au mouvement, par le son. Au contraire de tous ceux qui cherchent à voir, c’est à dire à figer. Dans sa quête de contrôle, Ner est un tueur. Il tue le mouvement, en le figeant, on ne contrôle parfaitement que ce qui est mort. Saskia au contraire, cherche à épouser le mouvement du monde fluctuant, ce que le son lui permet.

Cette dichotomie entre le son et le visuel traverse le roman tout entier. Si Damasio n’a jamais décrit en détails visuels les personnages de ses récits, préférant les faire sentir par un jeu sonore d’évocation littéraire, poétique et musicale, il va ici beaucoup plus loin et théorise sa vision de la vitalité du son par rapport à l’image. Une opposition théorique et pratique, dont le roman donne plusieurs exemples et qui rappelle la rivalité des oiseliers de La Horde du Contrevent, en même temps qu’elle signe une nouvelle maestria dans l’écriture polyphrénique de Damasio. Car finalement, ce sont autant de vision du monde et des furtifs que révèle ce différend.

Typoésie

A la manière de ses autres romans, chaque personnage dispose ici d’une voix propre, qui se ressent dans son mode d’expression propre qui dévoile sa perception, son rapport au monde et aux autres. Pour le traduire, Damasio utilise une batterie foisonnante d’effets typographiques permettant de souligner la sensibilité de chacun. La personnalité et le rapport au monde des personnages est traduit par sa façon de parler (vocabulaire, syntaxe, expressions, ponctuation…) mais aussi par les lettres qu’il emploie et leur graphie. Selon les occasions et les événements, en fonction de ce qui leur arrive, les personnages développent certaines aptitudes qui se ressentent jusque dans le texte. Les lettres se peuplent de variations, ajoutant ou supprimant de la matière sur leur aspect visuel, pour mettre l’accent sur leur perception propre. Chacun voit le monde à sa manière, et là où Sahar n’utilisera (presque) jamais de points sur ses « i » et ses « j », ni de barre sur ses « f », Lorca en ajoutera à peu près partout y compris sur les lettres qui d’ordinaire ne les comportent pas.

Avec ce procédé stylistique et graphique, Damasio attire l’attention du lecteur sur les blancs de la page, les espaces d’ordinaire non-vus, comme autant d’angles-morts du panoptique. La manière d’écrire la pensée de Sahar montre le creux, le blanc qu’elle laisse dans sa vie à la suite de la disparition de sa fille dont elle essaie de faire le deuil. Trouée, elle s’exprime avec des lettres plus aérées alors que Larco ne peut s’empêcher d’être habité par un espoir terrible, qui l’incite à remplir toute sa vie au maximum de la présence de Tishka. A l’image de son appartement rempli des souvenirs de sa fille, il utilise des lettres surchargées de points et de traits, il ne laisse aucun angle, il cherche partout, il est aux aguets perpétuellement.

Dans La Horde, Damasio attirait l’attention du lecteur sur la ponctuation – le rythme dans la matière du texte, à laquelle il donnait une place centrale. Dans Les Furtifs, il va beaucoup plus loin. Les variations typographiques décrites ci-dessus ne sont que l’une des inventions dont il fait preuve au long du récit, qui s’ajoutent à l’usage des termes pour leur effet sonore, à la ponctuation-respiration propre aux personnages, mais aussi à une vraie inventivité dans les termes et néologismes et une forte évolution au cours de l’histoire et des événements, à mesure qu’ils s’ouvrent à la furtivité – c’est à dire se connectent à une forme de vitalité posthumaine.

Mais le jeu poétique de l’auteur ne s’arrête pas à la « simple » façon de parler des personnages. C’est dans l’écriture furtive que culmine l’inventivité et la force d’évocation littéraire du roman. Dans un monde où les multinationales rachètent les villes et donnent leurs noms aux enfants (« Civin » et « Civine »), le furtif est un contre-pouvoir naturel, une contreproposition qui s’incarne et se déploie y compris dans la langue. Avec l’écriture furtive, Damasio invente une langue mutante aux possibilités gigantesques. Les furtifs absorbent et réutilisent les caractères latins comme les sons qui saturent les villes – à la campagne ils le font des éléments naturels à leur disposition. Difficile de savoir quel sens ils y mettent précisément – et même s’ils y mettent un sens.

L’écriture furtive n’assène pas de message, elle en contient d’innombrables potentiels, desquels on peut tirer de la poésie, de l’information, de la musique… en puisant dans ses aspirations et capacités propres. Elle permet à chacun d’y lire un sens qui lui appartiendrait, parce qu’il l’aurait co-créé en métaphore de la création littéraire au croisement de la volonté polysémique d’un auteur et des compréhensions multiples et foisonnantes des lecteurs. Une scène de décryptage incroyable met en avant cette idée : chercher le « vrai » sens d’un glyphe (ou texte) est peut-être moins important qu’en construire, ensemble un sens immanent et personnel.

Création

Les Furtifs sont traversés d’une métaphore polymorphe de la création artistique et littéraire en particulier. L’écriture furtive n’est pas qu’une évocation de « la mort de l’auteur » de Roland Barthes. En effet c’est moins le furtif lui-même que la personne qui le cherche qui peut être vue comme une personnification de l’artiste – ou plus largement de l’enfant créateur, un idéal nietzschéen. Ça n’est pas un hasard si les enfants font preuve de tant d’aptitudes naturelles à la communication furtive, avant que le poids de l’âge adulte n’éteigne ou amoindrisse la flamme de mouvement, le vif en eux – qu’il leur faut alors reconquérir.

Le furtif est moins une créature vivante qu’une force immanente et vitale, une force insaisissable avec laquelle il s’agit de renouer pour surpasser les passions tristes du contrôle et de la peur. Piéger un furtif, c’est se tenir dans une disposition d’ouverture totale, une déterritorialisation au sens de Deleuze, loin de toute routine, habitude ou facilité mentale. C’est quadriller l’espace de mille stratagèmes de perception, évoluer soi-même dans le non-anticipable, se réinventer pour acculer la créature dans une zone d’angle mort où l’on pourra la piéger en la surprenant. Mais cette chasse est pourtant une impasse, qui mène (si elle est « réussie ») à la mort du furtif contraint de se céramifier. C’est une création, oui, mais une création morte qui se traduit par une sculpture magnifique mais inerte, qui inspire un mouvement figé et donne un aperçu de ce qu’il a pu être. Par définition, la sculpture furtive est une image du mouvement, mais pas le mouvement lui-même.  Elle n’est pas création continue, vivante, sensible, dialogue avec la force métamorphe qui l’inspire et qu’elle se contente de représenter en la tuant.

Dans sa dichotomie entre le visuel et l’auditif, le roman situe donc le dépassement de cette création morte dans le champ de la musique, de la voix articulée, bref : du son. C’est en articulant du son que Saskia module les mouvements de l’air pour entrer en résonance avec le frisson d’un furtif, et renoue avec le mouvement originel. Dans cette perspective les furtifs sont proches des autochrones de La Horde du Contrevent. Ils sont porteurs d’un mouvement fondamental, initial, premier, du monde. Leur capacité à interagir avec les humains vient de leur voisinage de leurs civilisations, mais ne les définit pas. Ils sont une force automotrice d’adaptation. Pour le sage Varech, ils sont moins une essence qu’un changement.

La citation de Pablo Picasso reprise dans le roman, « Je ne cherche pas, je trouve », répond à cette volonté folle dans l’écriture qui est celle d’Alain Damasio. Le surgissement créatif recherché par l’auteur, il nous l’évoquait déjà dans le débat Resterons-nous créatifs demain ? que nous organisions en 2017 avec Le Mouton Numérique. Le furtif n’est pas à figer ni même à chercher : il est partout. Le créateur est celui qui se tient disponible et ouvert, à leur rencontre, et non celui qui déploie mille techniques poussées pour les acculer et les fixer. Ce qui donne un nouvel écho à la phrase d’Arshavin au début du roman : « La technique est ce qu’il faut pour oublier la technique. » Comme Picasso « oubliant » la peinture classique qu’il maîtrisait parfaitement pour inventer une autre voie, en épousant les fluctuations de son époque pour dépasser l’impasse de la représentation figurative du réel à l’heure de la photographie.

Telle est l’immense ambition d’Alain Damasio dans Les Furtifs comme dans l’ensemble de son œuvre. Engager à la lutte en soi et en collectif, contre les pouvoirs morts et les tentations de contrôle (de soi, des autres, du monde) qui amoindrissent qualitativement la vie. Il applique à lui-même et à son œuvre ces principes réinventant une manière d’écrire en prise avec l’époque, vitalement contestataires mais jamais stérile, bien au contraire ! Il cherche, ni plus ni moins, à briser les habitudes établies de la littérature pour réinventer ce qu’écrire peut vouloir dire, en usant de tous les outils permis par le medium au service d’un récit viscéralement politique et méta.

A ce titre-là, aussi, Les Furtifs sont une réussite et un roman qui fera date. Un ultime argument, s’il en fallait un, qui prouve que la science-fiction est bien le genre majeur en ce qu’il permet de croiser la politique, la poésie, le graphisme typographique et la musique, pour insuffler à la vie du XXIe siècle l’inspiration vitale qu’elle peut parfois perdre en partie.

~ Antoine St. Epondyle

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Un grand merci aux Éditions La Volte de m’avoir permis de lire le roman en avant-première !

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