Cosmo [†] Orbüs

Pâles mâles, le travail de demain selon Catherine Dufour

(La nouvelle Pâles mâles est publiée dans le recueil collectif
Au bal des actifs – Demain Le Travail aux éditions La Volte.)

Le « slasher » n’est pas seulement un genre de film d’horreur, c’est aussi un terme à la mode de la novlangue business pour décrire ces individus qui cumulent plusieurs emplois. Agent de sécurité / chauffeur Uber / blogueur mode, par exemple. Avec la disparition progressive du salariat qu’on nous annonce, de plus en plus d’entre nous « slashent » et cumulent des activités variées dans l’espoir de joindre les deux bouts.

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La couverture du recueil aux éditions La Volte.

Dans sa nouvelle Pâles mâles, Catherine Dufour pousse le sujet à son paroxysme, et l’associe à d’autres tendances actuelles, notamment le digital labor. L’auteure nous embarque aux côtés de ses personnages – des « 24 » en ceci qu’ils ne voient pas plus loin qu’à 24 heures pour payer leur loyer (et le reste) – dont la situation terriblement réaliste consiste à enchaîner de très précaires « seekfinds ». Leur travail est réduit à des cadences infernales d’actions disparates, complètement atomisées et indépendantes les unes des autres, dont la valeur ajoutée sociétale varie de l’inexistant au discutable. Mais ça, ni Evette ni Adzo, les personnages de la nouvelle, n’ont le temps de s’en faire la remarque, occupés qu’ils sont par la planification à très court terme, supposée rentabiliser leur moindre seconde. Et rentabiliser est un bien grand mot au regard des misères qu’ils récoltent pour « écouter » une vieille dame seule au monde (tristesse absolue) tout en cliquant sur des bannières publicitaire au contenu sans importance ; en enregistrant des sons supposés relaxants pour les podcaster ensuite à dieu sait qui.

Pour Evette et Adzo, est travail ce qui paie. Et tout salaire mérite travail. Ou presque. Quitte à enchaîner les « seekfinds » de « no-sex tarifé » qui ne sont peut-être pas de la « vraie » prostitution, mais n’en sont pas loin quand même. Tout est jugé sur le strict critère de la rentabilité immédiate. Y compris la relation de couple des deux personnages (Adzo coûte à Evette, remarque-t-elle, en l’empêchant de louer son appartement). Tout rapporte ou se paie comptant. On prend sa douche en achetant l’eau au distributeur qui s’y trouve ; qu’on manque d’argent pour le loyer, et les murs de l’appartement se déplacent pour en réduire la surface.

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Avec l’écriture inventive et acide qu’on lui connaît (que j’aime de plus en plus), Catherine Dufour propose une vision du futur éparpillée à l’extrême. A l’instar des 312 onglets ouverts en continu dans nos cerveaux, les personnages « optimisent » leurs journées et font tout en même temps, courent d’un job pourri à l’autre, d’une discussion tarifée à une compromission pas-sexuelle-mais-pas-loin, sans aucun temps mort, tout en essayant de « postuvailler » aux inaccessibles CDD que ne propose pas Flexemploi.

Mais cette vie d’esclaves « uberisée » à l’extrême n’est pas le lot commun. Dans son déroulement et sa conclusion, Pâles mâles nous révèle que tout le monde n’est pas dans la même situation. (Même Evette n’a pas la chance d’Adzo, qui trouve un peu plus de travail qu’elle.) Dans sa conclusion, Pâles mâles dévoile le double sens de son titre énigmatique. Le pâle mâle est le dominateur par excellence, celui par et pour qui le monde (du travail, en l’occurence) est taillé sur-mesure. Du récit grinçant de Catherine Dufour, suinte une violence sourde de moins en moins masquée à mesure que progresse la nouvelle.

Dans les « gentlemen’s club » de la célèbre rue londonienne de Pall Mall, se réunissent les dominants pour parler business et politique tout en buvant des cocktails sophistiqués. Et comme souvent dans ces cas là, ce sont les femmes qui trinquent les premières.

~ Antoine St Epondyle

A lire :

A écouter :

  • Small Jobs, un extrait de la nouvelle en audio réalisé pour l’expo Working Dead / Extravaillance dans le cadre de la Biennale Internationale du Design de Saint-Etienne.

2 commentairesVous en pensez quelque-chose ?

  • Slasher appelé aussi multipotentiel. Mais positivement. Pas dans le sens que ce sont des personnes poussées à la précarité, mais au contraire des personnes qui ne peut se satisfaire d’une seule activité, et vont créer du lien entre différents domaines.

    Merci pour l’article ;)

    M.Mih

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