Cosmo [†] Orbüs

Vertigeo, le travail de demain selon Emmanuel Delporte

(La nouvelle Vertigeo est publiée dans le recueil collectif
Au bal des actifs – Demain Le Travail aux éditions La Volte.)

Emmanuel Delporte est un auteur qui a le vent en poupe, son roman Stalingrad venant d’être récompensé du Prix Masterton 2017. Sa nouvelle Vertigeo sur l’avenir du travail fut mon premier contact avec son oeuvre, un contact réussi.

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La couverture du recueil aux éditions La Volte.

Vertigeo est l’une des nouvelles à plus long terme du recueil, qui délaisse sans sourciller l’anticipation à moyen et à court terme choisies par la plupart de ses comparses. Emmanuel Delporte ne parle pas des évolutions actuelles du travail, comme peuvent le faire Catherine Dufour (uberisation, digital labor…) ou Alain Damasio (déshumanisation, robotique, création…), mais tape carrément dans le post-apocalyptique pour livrer une métaphore déracinée de toute situation actuelle. Il signe avec Vertigeo une contribution aérienne et rude sur la condition ouvrière, déracinant son message de l’actualité pour lui faire gagner en universalité.

On ne sait pas trop si, ni comment, le monde a été rendu inhabitable. Toujours est-il que l’humanité survivante s’y est mise à dresser de hautes tours vers le ciel, crevant le brouillard nuageux dans une frénésie de conquête verticale. Par cordées entières, ils affrontent les parois pour assurer la poussée de leurs muscles vers les hauteurs et des tours qu’ils érigent à travers le ciel. Il y a un lien direct entre cette poussée à laquelle les personnages de Vertigeo dédient leurs vies, et la croissance économique qui hante nos sociétés contemporaines comme un Saint Graal dont on ne saurait dire pourquoi on lui court après. Charpentiers laborieux, contremaîtres et grimpeurs, leurs existences entières sont tournées vers le seul objectif de faire croître les tours dans le temps imparti (par qui ?), quitte à renier l’individualité de chacun. La vie est rythmée, intense, violente, par les châtiments corporels et les récompenses (sexuelles, alimentaires…) accordées à ceux qui accomplissent, ou pas, leur objectifs de grimpe. Ceux qui ne sont pas à la hauteur de l’épreuve et qui sont nombreux, trépassent en tombant du haut des tours.

Vertigeo s’inscrit dans la longue tradition de la SF métaphorique (on pourrait penser à Transperceneige). La nouvelle propose une vision du travail déconnectée de toute finalité tangible. Il faut grimper ; mais trop occupés à assurer leur prises et à regarder le chronomètre, les grimpeurs n’ont pas le temps de se poser la question qui devrait motiver leurs efforts : « pourquoi grimpe-t-on ? » Une perte de sens qu’évoquait Ketty Steward lors du débat d’inauguration du recueil.

La thématique du sens de ce travail n’est pas la seule posée par Emmanuel Delporte ; car en fait c’est l’univers entier des personnages qui se trouve réduit à la poussée du bas vers le haut. Au delà du travail, la nouvelle parle du contrôle : contrôle des individus, de leurs vies entièrement consacrées à la croissance, contrôle par des instances coercitives dont le pouvoir est renforcé par leur nature totalement immatérielle. Le labeur s’inscrit dans un mode de vie tyrannique imposé par le Vertex, sorte de Bible encadrant à la lettre l’existence de chacun et dont un empereur anonyme et incorporel semble être le gourou. Les tentatives hypothétiques de briguer une vie meilleure sont rendues inexistantes par l’absence littérale d’un ailleurs vers lequel se tourner, dans un univers sans sol ni plafond, immensité glaciale du ciel strié de haut en bas par les tours de Vertigeo.

D’une écriture volontiers sensitive, l’auteur rend tangible un univers sans fioriture (SF métaphorique vous dis-je !), ascétique, violent… jusqu’à un twist final dans le plus pur style du genre, bien maîtrisé à défaut d’être totalement inattendu. Les questions qui restent en suspens à la fin (voir le spoiler ci-après), laissent un léger parfum de mystère pour ne pas diluer – sans doute – la force de l’image dans un excès de détails. Ou pour se donner l’occasion d’y revenir ?

~ Antoine St. Epondyle

Pour ceux qui ont lue la nouvelle ; un petit supplément sur la conclusion de l’histoire :

Spoiler inside
La chute de l’histoire laisse donc deux points (pou moi) en question, lorsque le narrateur découvre la réalité du sol qu’il croyait inhabitable.

1/ A quoi sert Vertigeo ? Visiblement les ouvriers qui y travaillent ne produisent rien, ou en tous cas rien d’utile à l’Eden terrestre situé sous leurs pieds. On comprend alors que la tour unique n’est qu’une vaste prison, sorte de matrice permettant de garder sous contrôle les masses laborieuses. Mais contrairement à Matrix justement (où les humains sont utilisés comme matière première), les masses prisonnières ne semblent pas utiles ici à quoi que ce soit. Vu leur comportement ultraviolent, on se demande pourquoi les élites d’en bas s’encombrent d’un tel dispositif plutôt que de déporter tout le monde.

2/ Pourquoi les élites cherchent-elles absolument à avoir le spectacle des travailleurs s’immolant en bas de leur tour ? Ça sonne un peu bizarre si l’on rapproche la métaphore de notre monde réel où si chacun connait la misère humaine, cherche pourtant à la constater le moins possible (« Cachez ces pauvres que je ne saurais voir. »). Pourquoi cette volonté de se rappeler chaque jour que son confort est bâti sur des cadavres ? Ces gens sont vraiment des psychopathes.

A lire :

Emmanuel Delporte, Demain le Travail

Emmanuel Delporte, photo Ouest France.

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