Cosmo [†] Orbüs

Serf-made man ?, le travail de demain selon Alain Damasio

(La nouvelle Serf-made man est publiée dans le recueil collectif
Au bal des actifs – Demain Le Travail aux éditions La Volte.)

Un entretien d’embauche, ou pas loin, dans une agence de com, ou presque. Dans sa nouvelle Serf-made man ?, Alain Damasio met en scène un futur pas si lointain où l’emploi est devenu si rare qu’il est devenu l’apanage de quelques-uns. Il n’est pourtant pas question que de travail dans la nouvelle de Damasio, mais d’un futur où la machine a pris le pas sur l’essentiel des activités humaines, à l’exception de quelques créatifs de haut vol, aux places extrêmement courues.

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La couverture du recueil aux éditions La Volte.

Si je n’ai pas été aussi emballé par Serf-made man ? que ce à quoi je m’attendais, c’est sans doute que ma connaissance approfondie de l’auteur (et mes attentes à son égard) biaise un peu mon jugement. Les thématiques abordées m’intéressent, mais l’intrigue en elle-même (et spécialement sa conclusion) m’ont parues très classiques dans le registre damasien. Trop, peut-être, pour m’apporter du nouveau.

Le thème de la relation homme / machine (et de ce qui distingue l’un de l’autre) est bien présent dans le texte, mais c’est surtout celui de la créativité qui s’y trouve développé en détails (comme l’annonce déjà le sous-titre du récit : « La créativité discutable de Nolan Peskine »). Dans l’univers d’anticipation imaginé par Alain Damasio, tous les postes de travail humain ont disparus, délégués aux machines. Seule une infime marge de créatifs continue d’être employée pour suppléer à ce que l’IA ne peut pas produire : des idées neuves. Ils créent.

Dans son œuvre entière, Alain Damasio a toujours considéré la création comme une valeur cardinale. Cette même créativité, foncièrement liée à la liberté, à l’émotion et à l’empathie, autant de vertus humaines qui se trouvent accaparées par le domaine marchand, (dé)formant ses acteurs pour vendre leur talent au service du marché. C’est le règne des agences de pub, des start-ups et autres temples de la coolitude économiste, aptes à vampiriser l’humain en chacun de ses agents.

Dans Serf-made man ? le tout-robotique n’est pourtant pas la panacée. Le droïde cuistot de la nouvelle (supposé remplacer le père de Nolan après son départ en retraite) s’avère incapable de reproduire les recettes qui lui sont enseignées malgré sa précision au micron et sa bonne volonté programmée. Dans la relation touchante des personnages entre eux, et avec ce robot, réside l’une des clés du discours damasien sur l’interface homme / machine. Le contrôle ne suffit pas ; et pour le père de Nolan il n’est même pas l’essentiel comparé à la force tranquille de l’expérience et un cocktail de sensations liées à la maîtrise de son art. Autant de choses qu’un robot, même de luxe, n’arrive pas à reproduire.

Le monde que donne à voir Alain Damasio est hanté par cette question. Le trio de créatifs qui s’affrontent soi-disant à la coule et pour un poste unique sont humain, certes, mais travaillent activement à la déshumanisation du monde. Pour les clients de leur agence, ils conçoivent des écosystèmes « empathiques » destinées à vider des hôtels – par exemple – de leur main d’œuvre humaine. Malgré l’enthousiasme des donneurs d’ordre, les nounours mécaniques qu’ils conçoivent pour « habiter » les lieux et guider les clients à leurs chambres, révèlent le mal-être d’une société incapable de concevoir (ou de supporter) le lien social, d’humain à humain. Ou l’incapacité pour les salariés d’encaisser des exigences, un contrôle et des cadences insupportables face à un management brutal et optimisateur, lui-même asservi au marché du consommateur-roi. Les entreprises recourent donc à la machinerie sophistiquée qu’on leur vend comme maîtrisée, sûre, et à même de singer jusqu’à plus soif des comportements pseudo-vivants à l’aide de programmes relationnels pointus. Difficile de ne pas faire l’analogie avec les animaux artificiels chouchoutés par les personnages de Philip K. Dick dans Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? / Blade Runner.

Dommage que ces thèmes passionnants n’aient pas été poussés aussi loin – et avec une même puissance d’évocation métaphorique et conceptuelle – que dans les nouvelles plus anciennes de l’auteur. Je pense à Les Hauts® Parleurs®, Hannah à travers la harpe, So Phare Away, El Levir et le livre, par exemple. Presque tous les textes du recueil Aucun souvenir assez solide, en fait, arrivaient à transposer une idée, un concept souvent complexe, en univers littéraire fond et forme mêlés. Jusqu’au point d’orgue de cette exigence qu’est La Horde du Contrevent.

Serf-made man ? est plus descriptif, plus sage peut-être, moins barré qu’il aurait pu l’être. Si la qualité de l’écriture et la sensibilité de l’écrivain restent essentiels, quelques incohérences me chiffonnent un peu tant elles me semblent relever du motif damasien (de la facilité ?). Je pense par exemple aux personnages principaux, citant Deleuze tout en concevant de l’anarchitecture à la volée, alors même qu’ils devraient être les individus les plus lobotomisés du système social (incapables de le critiquer puisqu’ils ont tout à y perdre). Parce qu’elle relève de cette logique et rappelle la fin de La Zone du Dehors, la conclusion de Serf-made man ? m’a laissé assez froid.

Le recueil Au bal des actifs – Demain le Travail s’adresse à tous les publics, et pas nécessairement les plus pointus sur l’œuvre et les thématiques d’Alain Damasio. Ni d’ailleurs les plus experts en science-fiction dystopique qui pouvaient être éblouis, à raison, devant des textes plus anciens et plus expérimentaux de l’auteur. Serf-made man ? n’est pas de ceux-là, mais peu importe. Car pour être classique dans le style de son auteur et de ses préoccupations actuelles, cette nouvelle n’en demeure pas moins une excellente porte d’entrée vers le reste de son œuvre. Et quelle œuvre !

~ Antoine St Epondyle

A lire : L’interview de l’auteur pour sa nouvelle, sur le blog de La Volte

3 commentairesVous en pensez quelque-chose ?

  • Je n’ai pas encore lu la nouvelle (le livre vient d’arriver ^^) mais je comprends qu’on puisse être un peu « déçu » en lisant les œuvres plus grand public de notre auteur préféré… faute à ta connaissance poussée de son oeuvre, qui rend le regard exigeant, et en recherche de nouvelles pistes de réflexion. « Aucun souvenir » était d’un niveau extraordinaire, et porté par de grands textes, tout aussi épiques et inflexibles les uns que les autres. Après ça, on devient plus qu’exigent ^^
    Par ailleurs, j’avais adoré (le mot est faible) le texte qu’il avait donné pour les Utopiales de l’an passé, mais il s’agissait non d’un texte rédigé pour l’occasion, mais du début de son prochain livre… Appétissant à souhait! Une vraie perle comme on les aime, mais donc, travaillée longuement et pièce d’un gros puzzle à venir…

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