Cosmo [†] Orbüs
Cet article fait partie de la série La Horde du Contrevent, taillée en pièces (1/2)

« Nous sommes faits de l’étoffe dont sont tissés les vents. »

Je m’apprête à disséquer aussi complètement que possible La Horde du Contrevent, deuxième roman d’Alain Damasio. D’abord parce que c’est un chef-d’œuvre dont la deuxième lecture m’a tiré les larmes en une période particulière de ma vie, ensuite parce que de l’abyssal discours sur la vie que véhicule ce pavé, j’ai voulu mettre en évidence les lignes de force qui m’ont principalement touché. Du haut de mes vingt-six ans, je n’ai pas la maturité suffisante pour recevoir toute la portée philosophique de l’œuvre, je m’en tiendrais donc à une lecture personnelle à défaut d’être exhaustive. Si vous n’avez pas lu La Horde du Contrevent, lâchez tout et courez chez votre libraire. Il sera content de vous voir.

Attention ! Vous entrez dans une zone-ultraspoiler.

Le roman pousse très loin la création de son univers, jusqu’à imaginer ses propres principes scientifiques. Le monde entier est sculpté pour porter le récit et ses thématiques, comme ses personnages qui ont un rôle autant philosophique que narratif. La réinvention de toutes les sciences autour d’un nouveau paradigme (le vent est à la base de toute chose) permet à Alain Damasio de proposer sa vision de l’existence.

Autant dire que rien n’est laissé au hasard, et particulièrement pas le choix de l’élément primordial. Le vent est un avatar de la vitesse et du mouvement à l’état brut. Et donc dans la conception damasienne de l’existence, il est synonyme de vie.

Le vif

L’étoffe des héros

Décrit petit à petit dans le roman et beaucoup plus à la fin, le vif est l’élément clé du sujet. Dans La Horde du Contrevent, le vif est une force motrice primordiale constitutive de la vie. C’est une puissance en mouvement, une boucle de vent si rapide que sa vitesse est absolue et qui circule dans chaque être humain, animal et végétal.

S’il est propre à chacun, le vif n’a pourtant rien à voir avec l’âme au sens judéo-chrétien du terme. C’est une force vitale de l’individu qui lui est absolument, physiquement propre ; sa forme physique diffère d’une personne à une autre. Le vif est la concrétisation d’un principe de philosophie vitaliste, la « force de vivre » rendue concret par Damasio qui lui donne dans le roman une existence physique autant que métaphysique. La phrase d’ouverture du livre – « Nous sommes faits de l’étoffe dont sont tissés les vents. » – n’est donc pas seulement poétique mais à prendre au pied de la lettre. Le vif démontre que nous sommes issus du vent et conçus par lui : que la vie est fille du mouvement.

Survif

Très inspiré par la pensée de Gilles Deleuze, Damasio a fait sienne l’idée selon laquelle « ce sont les organismes qui meurent, pas la vie ». En l’occurrence, le vif peut survivre à l’humain qui le porte. Pour quelques élus, de « Grands Vivants » capables d’arriver au bout d’eux-mêmes, le vif ne disparaît pas lors de la mort. Leur force vitale est accueillie par les autres hordiers, les survivants capables d’y puiser l’énergie et l’inspiration nécessaire pour continuer la quête. Comme un souvenir des morts rendu bien concret, palpable, le vif est une boule de vie pure laissée au cœur et au ventre de ceux qui restent. Les morts vivent en nous, pour le meilleur et le pire, pourvoyant la volonté pour faire face aux épreuves à venir.

Il ne suffit pourtant pas de bouger pour être vivant ; ou plutôt pour être un « Grand Vivant » damasien, claustrophobe inapte à la sédentarité. Le vif, cette force vitale inspirante, laissée en héritage aux générations future, ne survit pas toujours à son porteur ! Encore faut-il, pour laisser une telle trace dans le cœur des vivants, avoir été « pleinement en vie ». Pour étayer cette idée dans la fiction, Alain Damasio recourt à des concepts aérologiques :

« La plupart des vifs d’humains sont trop abrités dans des corps et des esprits « coagulés » – pour parler comme Caracole. Ils se développent en boucles, dans des nœuds ronds, sans élasticité et sans mobilité autre que réactive. Ils savent s’adapter bien-sûr, un minimum, ils éprouvent des sentiments sans aucun doute, au travers d’écoulements continus, pâteux. […] Sortis du corps, ces vifs-là manquent de vitesse et de densité, ils se délient très facilement à la première bourrasque. Rien ne survit d’eux. Et c’est bien comme ça. » (p. 71)

« Qu’est-ce-qu’être en vie ? »

Mais comment être « pleinement en vie » ? De son propre aveu, toute l’œuvre de Damasio cherche à répondre à cette question. Dans La Horde du Contrevent, c’est de la bouche de Caracole s’adressant à Sov dans la Tour d’Ær que nous vient la réponse. Pour une fois, le troubadour abandonne les énigmes et parle clairement.

« Qu’est-ce qu’être en vie » est ta quête, si j’en crois Ne Jerkka. Être en vie c’est être en mouvement & c’est être lié – tissé au ventre & lié aux autres. Tu affronteras en Extrême-Amont la solitude totale. Il te faudra inventer le sens de ta vie sans nous. Une terre sous tes pas. » (p.253)

Cette triple définition de la vie trouve une illustration permanente dans la quête du Contrevent. La Horde illustre littéralement cette définition de Caracole-Damasio : elle est en mouvement par nature, nomade et entièrement dédiée au Contre ; elle est liée en elle-même – Fer et Pack – car cette cohésion seule permet de résister à la brutalité des éléments ; et ses membres sont liés les uns aux autres, qui inventent leurs relations quotidiennement par et pour la quête. Chacun des hordiers, pas d’exception, est primordial et totalement dépendant des autres.

Être en mouvement…

Le mouvement, la lutte intérieure autant qu’extérieure, est une définition éminemment damasienne de l’existence. C’est ce mouvement qui oppose par nature les hordiers aux « abrités » cédant aux sirènes de la sécurité et du confort, qui s’entèrent dans leurs villes et se gardant du danger de la vie vent-debout, ne connaissent rien de son intensité forgée dans l’effort et la douleur. C’est cette vie héroïque qui ouvre les portes de la connaissance de soi et forge le lien aux autres dans les flammes d’un combat fondateur. Ce dernier est d’ailleurs un prétexte pour se maintenir dans l’action, et l’Extrême-Amont compte moins que le combat pour y parvenir.

…& être lié – tissé au ventre…

Ce combat émancipateur est LE concept le plus récurrent de l’œuvre d’Alain Damasio. Tous les personnages de la Horde suivent le même chemin, la Trace, mais aucun n’est poussé par la même motivation. Le but que chacun se donne, la rage qui le pousse à mettre un pied devant l’autre sous Furvent lui appartiennent intrinsèquement. L’Extrême-Amont est une conquête de soi plus qu’une question de kilométrage ; elle est infiniment personnelle comme le sera la Neuvième Forme du vent qu’il trouvera au bout, et qu’il ne pourra affronter que seul.

Seul, mais irrémédiablement…

… & lié aux autres.

Pour eux c’est une évidence, eux qui partagent tout depuis leurs six ans, qui furent élevés et formés ensemble, eux qui ne dorment jamais à plus d’une dizaine de mètres les uns des autres. Dans cette promiscuité qui leur interdit toute intimité, ils sont devenus plus qu’une famille, un clan si soudé et si interdépendant, que leurs inimitiés (et même leurs haines), leurs amours et bien entendu leurs amitiés indéfectibles l’architecturent plus qu’ils ne le fissurent. La symbolique du lien aux autres est filée sur toute la durée du roman au sens littéral, puisqu’à aucun moment la Horde ne se sépare quoiqu’elle s’étiole parfois. La moindre adversité (Poursuite où Furvent) a pour effet immédiat de ressouder le groupe pour ne laisser aucune faille dans laquelle s’engouffrer (encore une fois, littéralement). Face à la violence du Contre, la survie n’est possible qu’au sein d’un collectif soudé (Triangle, diamant, percussion !) au delà de toutes les épreuves. Seul, le contre est impossible.

Extrême-Amont

Mais pourquoi tous ces efforts ? La réponse n’est pas limpide, comme le but de la vie nous échappe tant son achèvement nous semble amer. La fin de l’ouvrage nous révèle que si l’objectif ultime de la quête est d’une vacuité totale (il n’y a rien au bout, et ils ne sont même pas les premiers à y parvenir), le Contrevent trouve son sens dans ce qu’il aura permis à ses membres de construire en eux, et entre eux. La quête est le moyen qu’on les hordiers (et ils ne l’ont pas tous choisi) de vivre à plein, vers l’extrémité d’eux-même et du monde. Non pour laisser une Trace – ou à peine, le vif – mais pour avoir suivie leur Trace.

Les membres de la Horde du Contrevent conquièrent par une science du mouvement perpétuel et l’absence totale d’attache géographique, ce lien entre eux tissé de leurs vifs, authentique car forgé dans la douleur de leurs vies partagées. Au sens strict comme au figuré, ils donnent un sens à leurs vies, d’Ouest en Est, d’Aval en Amont.

Mais n’allons surtout pas confondre cette idée avec un bonheur, un Nirvāna spirituel, l’accès à une récompense ou à un paradis ! Car le Contre n’a rien d’une partie de plaisir. C’est une vie entière construite seulement autour de la quête et de la Horde, avec ses « éclats de courage et d’humanité », ses instants de pure joie et d’héroïsme, mais aussi (surtout ?) ces épreuves surviolentes qui polissent au gravier la définition de ce qu’en chier veut dire. Le renoncement traverse toutes les têtes, Alme Aoï et Silamphre y cèdent – et sans doute la vie à l’abri peut-elle aussi apporter son lot de contentement et de plaisir. Mais au cœur de chacun brûlera toujours le regret (ou la satisfaction) d'(e) (n’)avoir (pas) passé Norska. En se gardant des dangers et de la brutalité d’une vie à contrer, on rompt avec le mouvement fondateur de toute vie. On stagne, on « coagule ». On s’évite peut-être les épreuves, mais on ne parvient pas non plus à l’intensité des sentiments forgés par elles. Le père de Sov lui-même avouera qu’il ne sait pas s’il a bien fait de renoncer – car choisir c’est renoncer.

« Ne me demande pas si ça vaut la peine, hein, Sov. Ne me demande rien. Je ne sais pas. Je n’ai jamais su répondre à cette question, ni à huit ans ni à quarante, ni aujourd’hui à soixante-dix ans. » (p. 183)

Le choix dépendra de chacun ; et les hordiers ne répondent pas de la même manière à l’énigme fondamentale de leurs vies une fois face à l’effondrement de « toutes les structures qui avaient fondé [leurs existences] ». Le Golgoth, Trac(t)eur et moteur de la Horde, avatar de la volonté pure et de l’esprit du Contre, ne peut pas accepter la conclusion de toute une vie dédiée à la Trace. Il carbonise son énergie vitale et le vif de son frère, meurt pour rien au delà des limites du monde. Pour rien ? Pas complètement, car ce sacrifice corps et âme au sens de sa vie donne à Sov – seul survivant – un dernier enseignement.

« La seule trace qui vaille est celle qu’on se crée, à la pointe extrême de ce qu’on peut. » (p. 14)

-Saint Epondyle-

Alain Damasio, par Adrien Barbier.

Alain Damasio, par Adrien Barbier.

Image de couverture : Windalkers, par CyrilT.

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Univers et langage dans La Horde du Contrevent >>

4 commentairesVous en pensez quelque-chose ?

  • Salut !

    Je suis content d’être tombé sur ce blog en cherchant des choses sur Damasio, il est cool.
    J’en ai fais une lecture un peu similaire sur mon propre blog, mais je suis également à peu près persuadé d’être passé à côté d’au moins la moitié des concepts (C’est encore pire dans le cas de La Zone du dehors).
    J’aime beaucoup le principe de ce genre d’article en tout cas et le fait que tu donnes des citations exacts, c’est clair et précis.

  • Salut à toi Cigale,
    Content de voir que mon blog te plait bien, je vais aller lire ta chronique damasienne.
    Je travaille sur une deuxième partie à cet article et sur un autre centré sur la notion de langage et l’utilisation qu’en fait l’auteur dans La Horde. On aura l’occasion de discuter plus en détails sur le livre si ça t’intéresse. :)

  • Quelle découverte ce roman ! J’avoue ne pas avoir poussé l’analyse aussi loin mais quelle claque, je l’ai dévoré sans m’en rendre compte.
    Il y a ce côté Mad Max avec un cerveau qui est jubilatoire :)

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