Cosmo [†] Orbüs
baudelaire-dessin

« Je connais une fille dont le sourire pointu,
Est plus cruel que celui de Nosferatu. »
– Thomas Fersen

Poète maudit par excellence, Charles Baudelaire incarne l’un des visages littéraires du XIXème siècle : âge d’or du fantastique. Bien que lui-même n’ait pas écrit de roman du genre, il participa – dans ses poèmes – à forger une vision romantique de son époque, entre bohème artistique et misère profonde. Son goût pour la noirceur et les vils penchants de l’humain ne pouvait que le conduire à s’intéresser à la figure naissante du vampire.

Lors de la première parution des Fleurs du Mal en 1857, le mythe du vampire n’existe pourtant pas vraiment. Certes les légendes et superstitions antédiluviennes parlent de morts-vivants, mais si l’on a pu découvrir le mot chez Ossenfelder en 1748 et Polidori en 1819, les véritables fondations du mythe ne seront posées que bien après par Le Fanu (Carmilla) en 1872 et surtout Stoker (Dracula) dix-huit ans plus tard. Lors de la parution de son recueil, Baudelaire fait donc l’usage d’un terme encore peu connu par le langage de son siècle.

Chez Baudelaire le monstre n’existe jamais en soi, comme les démons morbides, ou les horreurs fantasmagoriques qu’il dépeint. Ce sont les mille visages de ses tourments intérieurs, spleen, mélancolie et autres sentiments essentiellement négatifs. Le vampire baudelairien ne relève pas de la littérature fantastique ni du roman gothique (même si le lien de parenté est évident), c’est un monstre métaphorique et poétique, parfois nommé parfois pas.

Voici donc une sélection évidente, à défaut d’être exhaustive, de la contribution baudelairienne au mythe du suceur de sang.

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Gravure par Alméry Lobel-Riche

Le Vampire

Lire Le Vampire
Toi qui, comme un coup de couteau,
Dans mon cœur plaintif es entrée ;
Toi qui, forte comme un troupeau
De démons, vins, folle et parée,

De mon esprit humilié
Faire ton lit et ton domaine ;
— Infâme à qui je suis lié
Comme le forçat à la chaîne,

Comme au jeu le joueur têtu,
Comme à la bouteille l’ivrogne,
Comme aux vermines la charogne
— Maudite, maudite sois-tu !

J’ai prié le glaive rapide
De conquérir ma liberté,
Et j’ai dit au poison perfide
De secourir ma lâcheté.

Hélas ! le poison et le glaive
M’ont pris en dédain et m’ont dit :
« Tu n’es pas digne qu’on t’enlève
À ton esclavage maudit,

Imbécile ! — de son empire
Si nos efforts te délivraient,
Tes baisers ressusciteraient
Le cadavre de ton vampire ! »

– Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal

Ce poème classique (le plus connu) est une allégorie de l’amour néfaste et de la dépendance du poète envers son amante. Les deux premières strophes invectivent la femme, la maudissent et la comparent à un « troupeau de démons ». Puis très vite, le poète reconnaît son état de dépendance en se comparant à un « ivrogne » et à un « forçat » enchaîné. Tourmenté par cette relation d’asservissement, il s’en trouve humilié et conçoit pour s’en défaire des envies de suicide. Oui mais…

Son asservissement va au-delà des barrières de la mort. Une éternelle damnation attend le poète qui chercherait à fuir son « esclavage maudit » ; et aucune mort ne lui permettrait d’atteindre le repos éternel. Son dialogue avec les instruments de meurtre (glaive et poison), confirment l’idée profondément romantique d’un amour transcendant les frontières du trépas. Mais cette survivance n’a rien de souhaitable et ressemble surtout à une malédiction de fantôme impuissant à se défaire des chaînes de la vie qu’à un amour à l’eau-de-rose dans l’au-delà. Le vampire est ici une victime : un spectre condamné à ne pas mourir, enchaîné qu’il est « comme aux vermines la charogne ».

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Gravure par Armand Rassenfosse.

L’héautontimorouménos

Lire L'héautontimorouménos
À J.G.F.

Je te frapperai sans colère
Et sans haine, comme un boucher,
Comme Moïse le rocher
Et je ferai de ta paupière,

Pour abreuver mon Sahara
Jaillir les eaux de la souffrance.
Mon désir gonflé d’espérance
Sur tes pleurs salés nagera

Comme un vaisseau qui prend le large,
Et dans mon cœur qu’ils soûleront
Tes chers sanglots retentiront
Comme un tambour qui bat la charge !

Ne suis-je pas un faux accord
Dans la divine symphonie,
Grâce à la vorace Ironie
Qui me secoue et qui me mord

Elle est dans ma voix, la criarde !
C’est tout mon sang ce poison noir !
Je suis le sinistre miroir
Où la mégère se regarde.

Je suis la plaie et le couteau !
Je suis le soufflet et la joue !
Je suis les membres et la roue,
Et la victime et le bourreau !

Je suis de mon cœur le vampire,
— Un de ces grands abandonnés
Au rire éternel condamnés
Et qui ne peuvent plus sourire !

– Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal

Le titre énigmatique de ce poème vient du grec. Il signifie « le bourreau de soi-même » et troque, contrairement à la pièce précédente, le rôle de victime pour celui de bourreau. Pas besoin de savoir qui est cette J.G.F à qui est dédié ce très beau texte, on comprend que l’auteur à une sacré dent contre elle. S’il lui promet de la frapper copieusement, ce n’est pas pour assouvir des envies mauvaises (« Et sans haine, comme un boucher ») mais pour nourrir son propre désespoir (« abreuver mon Sahara »). Selon lui, les pleurs de son ex devraient enivrer son cœur à nouveau.

Mais la violence se retourne contre le bourreau, et le poète subit un brutal retour de flamme en martyrisant l’être aimé. Il en vient alors à se haïr et retourne son mépris contre lui-même. Tout le poème, jusque dans sa construction en rimes embrassées (rappelant des maillons de chaîne), évoque le fatal enchaînement qui conduit au dénouement tragique. La dernière strophe « Je suis de mon cœur le vampire… » conclue sur la damnation irrémédiable que provoque le crime passionnel. En brutalisant celle qu’il aime, le poète se maudit lui-même. Il est victime et bourreau à la fois, « éternel condamné » à porter sa croix pour toujours.

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Gravure par Alméry Lobel-Riche.

Les métamorphoses du vampire

Lire Les métamorphoses du vampire

La femme cependant, de sa bouche de fraise,
En se tordant ainsi qu’un serpent sur la braise,
Et pétrissant ses seins sur le fer de son busc,
Laissait couler ces mots tout imprégnés de musc :
— « Moi, j’ai la lèvre humide, et je sais la science
De perdre au fond d’un lit l’antique conscience.
Je sèche tous les pleurs sur mes seins triomphants,
Et fais rire les vieux du rire des enfants.
Je remplace, pour qui me voit nue et sans voiles,
La lune, le soleil, le ciel et les étoiles !
Je suis, mon cher savant, si docte aux voluptés,
Lorsque j’étouffe un homme en mes bras redoutés,
Ou lorsque j’abandonne aux morsures mon buste,
Timide et libertine, et fragile et robuste,
Que sur ces matelas qui se pâment d’émoi,
Les anges impuissants se damneraient pour moi ! »

Quand elle eut de mes os sucé toute la moelle,
Et que languissamment je me tournai vers elle
Pour lui rendre un baiser d’amour, je ne vis plus
Qu’une outre aux flancs gluants, toute pleine de pus !
Je fermai les deux yeux, dans ma froide épouvante,
Et quand je les rouvris à la clarté vivante,
À mes côtés, au lieu du mannequin puissant
Qui semblait avoir fait provision de sang,
Tremblaient confusément des débris de squelette,
Qui d’eux-mêmes rendaient le cri d’une girouette
Ou d’une enseigne, au bout d’une tringle de fer,
Que balance le vent pendant les nuits d’hiver.

– Charles Baudelaire, poème supprimé des Fleurs du Mal

Censurée dans l’édition originale des Fleurs du Mal (pour « outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs ») ce poème magnifique propose une nouvelle facette du vampire baudelairien. On pourrait y voir une allégorie de la fin de l’illusion amoureuse (et de la prise de conscience du vrai visage de l’autre) ainsi qu’une description fantastique du vampire en tant que cadavre érotique et séducteur (oxymore absolu). La femme irrésistible (« les anges impuissants se damneraient pour moi ») capable de sécher « tous les pleurs sur [ses] seins triomphants » et de faire « rire les vieux du rire des enfants », se révèle finalement être une abomination décomposée au sortir d’une nuit voluptueuse.

Son amant se prend alors au visage le pire bad trip de sa vie.

Ce poème incroyable est composé de deux parties bien distinctes. La première décrit le pouvoir de séduction et l’attrait érotique qui émane de la succube « si docte aux voluptés », et la seconde brise l’illusion en révélant sa vraie nature : « une outre aux flancs gluants, toute pleine de pus » ! Baudelaire fait appel ici à la figure du vampire (seulement dans le titre) pour évoquer l’illusion amoureuse en même temps que la bestialité de l’attirance sexuelle. Au delà du discours sur l’illusion de l’amour, il initie le lien – aujourd’hui classique – entre mort-vivant suceur de vie, érotisme et sexualité bestiale ; Éros et Thanatos, romantisme total. Après le Dracula de Stoker la sexualisation du monstre en bourreau mystificateur deviendra l’un de ses attributs essentiels.

Régulièrement oublié dans les citations d’auteurs cultes du mythe vampirique, Baudelaire y apporte pourtant dès 1857 une contribution primordiale. Si ses vampires ne relèvent pas des canons actuels (chauve-souris et dents pointues), il n’en incarnent pas moins une facette essentielle du cauchemar baudelairien : l’idée que mort, cauchemars et tourments contiennent leur part de beauté voire d’érotisme et d’attirance sexuelle.

Les références vampiriques des Fleurs du Mal nous rappellent que le vampire n’est pas qu’un assemblage hétéroclite de clichés et de pouvoirs magiques. C’est d’abord et avant tout un damné, mort et vivant à la fois, condamné à errer parmi les hommes sans n’être plus qu’un fantôme. Chez Baudelaire, le vampire est une figuration de la souffrance éternelle, des regrets et de l’asservissement aux tourments intérieurs. Au sens strict, c’est un visage possible de la malédiction.

-Saint Epondyle-

Image de couverture par Alméry Lobel-Riche.

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