Cosmo [†] Orbüs

Rencontre avec Anne Adàm pour le Bal des Actifs

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Anne Adàm, photo No Life / 56kast.

La Volte est une maison d’édition qui fait la part belle aux initiatives personnelles. C’est sans doute pour cette raison que gravitent de nombreux « voltés » autour de Mathias Echenay, le big boss de la maison. Parmi eux se trouve Anne Adàm, à qui l’on doit la parution récente du recueil Au Bal des Actifs / Demain le Travail.

Je suis donc allé lui poser quelques questions.

Saint Epondyle Salut Anne, peux-tu te présenter ? Comment en es-tu venue à coordonner ce recueil sur l’avenir du travail ?

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La couverture du recueil aux éditions La Volte.

Anne Adàm Qui je suis ? Dans le « milieu » SF, je change de pseudo régulièrement ! J’ai été chroniqueuse pour le Cafard Cosmique sous le nom de tuC, cadeau de la Librairie Scylla. J’ai continué à être tuC lors de mes activités de pigistes pour le magazine Elegy, avant de devenir Rosa Abdaloff pour la Salle 101 et pour mon blog. J’ai été Anne Adàm à deux reprises : pour le Yellow Submarine n°135 de André-François Ruaud et à l’occasion des 10 ans de La Volte, pour animer l’une des 3 rencontres qui se sont tenues à la Gaîté Lyrique.

C’est cette dernière identité que j’ai choisi d’endosser pour le recueil Au bal des Actifs, qui est pour moi une aventure très personnelle, le point de jonction entre la SF, qui me suit depuis l’enfance, et mon vécu.

L’aventure du Bal des Actifs a commencé en 2015. Je venais de vivre une situation très particulière dans le cadre professionnel. J’ai voulu comprendre ce qui était arrivé, j’ai cherché du côté des sociologues du travail, dans la littérature (La Jungle d’Upton Sinclair, La Bombe de Franck Harris ou encore, plus récemment La Liquidation, de Laurent Cordonnier), dans le syndicalisme… tout ceci m’a permis de mettre des mots sur pas mal de choses. J’ai rencontré beaucoup de monde, échangé avec moult personnes. De fil en aiguille, je me suis rendue compte que ma situation était (très très) loin d’être un cas isolé. Et j’ai eu besoin, viscéralement, d’entendre les voix de la SF contemporaine, à laquelle je suis profondément attachée, s’exprimer, déchiffrer, passer à la question ce sujet (ou ce « mystère », pour reprendre les mots de Ketty Steward) du Travail, qui donne, qui prend, qui tue. Mathias Echenay, le fondateur des éditions La Volte, réfléchissait justement à la thématique de son prochain recueil. D’échanges en débats, le projet s’est lancé !

Bien que tu sois la grande ordonnatrice de ce bouquin, tu es la seule dont la voix y est inaudible. Tu n’as pas voulu y participer ?

Anne Adàm Pourquoi je n’ai pas écrit un texte, tu veux dire ?

D’abord, ce n’est pas tout à fait vrai : j’ai rédigé la quatrième de couv’ et tous les argumentaires. :)

Plus sérieusement, je ne suis pas auteure, ce n’est pas à mon sens quelque-chose qui s’improvise et j’en veux pour preuve tout le travail éditorial du Bal des Actifs qui s’est tenu entre août 2016 et janvier 2017 : six mois qui m’ont permis de toucher de très près la réalité du travail d’écrivain (et d’éditeur). David Calvo, avec sa nouvelle Parfum d’une moufette, nous offre d’ailleurs une mise en scène cynique à souhait du statut de l’auteur, qui produit un « contenu » comme les autres…

Ensuite, comme je le disais précédemment, mon souhait était de faire entendre ceux que je lisais tous les jours – les Catherine Dufour, les Stéphane Beauverger, les Léo Henry… – s’exprimer sur leur perception sociétale et économique du monde qui vient. Très vite, nous avons saisi avec Mathias l’ampleur du projet, ses enjeux au vu de l’actualité (nous avons finalement lancé les travaux en plein Nuit Debout, au moment où le Collectif Zanzibar lançait 1000 jours en mars et où la Biennale de Saint Etienne décidait d’axer son édition 2017 sur les mutations du Travail, en s’associant notamment avec ce même Collectif Zanzibar). On renouait avec une SF engagée, militante, politique, une SF qui l’ouvre. On voulait que le bouquin soit porté par des voix fortes, originales. On voulait que les gens entendent ce dont la SF est capable, et prennent la pleine mesure de son rôle à jouer dans un monde bouleversé, au bord de la rupture.

A ce propos, la liste des douze participants au recueil mérite d’être regardée de plus près : on y trouve des nouveaux venus à La Volte, comme LiCam, Emmanuel Delporte ou Karim Berrouka : des auteurs qui ont des choses à dire et que j’ai voulu associer au projet.

Pour ma part, j’ai l’impression d’avoir donné ce que je pouvais faire de mieux en coordonnant le travail éditorial et en m’investissant, avec Keny (le webmaster et community manager de La Volte) dans la promotion du livre. Et porter un bouquin qu’on a contribué à faire exister, porter des voix d’auteurs tels que Merjagnan, Dufour, Damasio, c’est fort, c’est un engagement. Je le vis en tout cas comme cela.

Après ces x mois d’immersion dans les futurs possibles du travail, quels te semblent être les éléments fondamentaux à retenir sur le sujet ?

Anne Adàm Il y a un débat idéologique autour de ce qu’est le travail ; on assiste à une opposition, voire à une guerre entre des imaginaires collectifs très différents. Force est de constater que ce n’est pas nouveau. Ce qui est nouveau, par contre, c’est sans doute que nous avons l’opportunité de faire basculer, aujourd’hui plus que jamais, le travail vers sa manifestation la plus humaine. Comme l’a dit Catherine Dufour, lors de la soirée de lancement du recueil, on n’a jamais été aussi libres qu’aujourd’hui de critiquer ce qu’est le travail, ses déviances, ses abus.

Nous sommes nombreux à vouloir changer les choses et à le dire.

Je pense qu’il est essentiel de dénoncer, de dire, de mettre des mots, quitte à les réinventer, sur ce qui nous arrive, sur la réalité du travail qui déshumanise. C’est la condition pour rester vivant, uniques et singuliers ; pas le bétail que l’on nous incite à être (clin d’œil à la nouvelle de Karim Berrouka Nous vivons tous dans un monde meilleur.)

Et c’est certainement l’enjeu – et la force – majeurs du recueil. Qu’il explore le pire ou le meilleur des mondes, l’uberisation débridée ou la maltraitance managériale, le rêve « œuvrier » ou la fin du travail, Au Bal des Actifs endosse un rôle de lanceur d’alerte, d’objecteur de conscience, non seulement au regard des dérives qui viennent mais également des dérives qui pourraient bien succéder aux remèdes si nous n’y prenons pas garde (cf. le sujet « utopique » de la fin du travail, traité par au moins un tiers des textes).

Je ne sais pas de quoi sera fait le travail demain, mais tant que l’on fera vivre et croître cet esprit de non-soumission aux modèles de vies formatés que nous fabrique à la chaîne une certaine élite dominante, tout reste possible.

Au gré des nouvelles, on assiste en effet à l’apparition d’un nouveau vocabulaire inventé par les auteurs, au gré des organisations du travail imaginées. Les mots qui t’ont le plus marqué ?

Anne Adàm Il y a ce concept d’œuvrier, dans la nouvelle d’Alain Damasio, qui parle de lui-même, je crois. Cela sonne comme une évidence, et pourtant, c’est un tel défi au vu de notre héritage ! Mais si je devais mettre un mot sur le travail que je rêve pour demain, ce serait sans doute ce mot là que je choisirais.

Plus négatif : le « no-sex tarifé » de Catherine Dufour. En tant que femme, c’est plein d’échos pour moi, et bel et bien actuel. Si je prends l’univers de l’entreprise, qui est celui que je connais le mieux, il y persiste trop souvent un sexisme « naturel », sur fond de plaisanteries, allusions, tentatives, comportements… qui, pour ceux qui les pratiquent ou les encouragent – qu’ils soient homme ou femme, d’ailleurs – font partie du cours naturel des choses. Ça fait partie du job, du jeu de pouvoir à entretenir au quotidien. C’est limite inclus dans le salaire versé. Cela fait partie de la gamme de l’inacceptable qu’on nous contraint, plus ou moins insidieusement, à intérioriser, sous couvert de management.

Je pourrais écrire sur ce sujet des heures durant, donc je vais m’arrêter là. Il y aurait tout un recueil à dédier à la condition féminine. Quoi qu’il en soit, ce sujet de la dépossession, de l’instrumentalisation du corps est une thématique qui revient dans plusieurs nouvelles.

Enfin, il faut lire la nouvelle de Laure et Laurent Kloetzer, très riche, un univers foisonnant et complexe, où les perversions positives du langage sont légion. Je me suis prise à me replonger dedans hier soir. A l’heure de l’engouement pour le « Bien-Être au Travail », c’est un texte à étudier de près.

Beaucoup d’auteurs du recueil pointent du doigt la disparition du travail. N’est-ce pas une bonne chose d’imaginer que nous ne travaillerions plus ?

Anne Adàm Ah mais c’est là que c’est compliqué : aujourd’hui tu n’existes socialement que si tu as un travail, si possible assorti d’un statut plus ou moins valorisant. (A noter que lorsque je parle ici de travail, il est en fait question d’emploi). Plus, toute notre éducation est centrée autour de cette question du travail : tu as réussi si, au final, tu as un job. Les études que tu choisis (ou pas) ne valent que si elles te permettent de décrocher un « vrai  boulot » ensuite. Pour compléter le tout, le terme de « valeur travail », qui revient aujourd’hui en force et qui nous vient de loin, c’est très fort, violent : le travail y est perçu comme un constituant originel, intrinsèque à la nature humaine, c’est le fameux « mandat divin » de dieu pour l’homme, qui nous distingue de la bête.

Le travail, cet alibi de l’emploi, c’est donc un joyeux bordel d’injonctions sociales, économiques, morales, qui prend racine très loin dans le temps et se renouvelle au gré des intérêts économiques des uns, du désir de pouvoir des autres. A partir de là, c’est compliqué, voire surhumain, de s’extraire de ces carcans pour penser notre société, le vivre-ensemble, et surtout, pour se penser soi-même. C’est d’ailleurs là le sujet des grands romans dystopiques : s’extraire de l’aliénation !

Et donc, lorsque les auteurs s’emparent du sujet, qu’ils projettent, testent, poussent les devenirs possibles de l’automatisation, du revenu universel jusqu’à faire disparaître le travail dans vingt, trente, cinquante ans, il finit toujours par revenir, d’une manière ou d’une autre.

Car le « travail » (bien qu’il faille sérieusement penser, dans ce cas précis, à lui donner un nouveau nom), ce pourvoyeur de statut social, ce démarqueur de l’individu versus la masse reste, envers et contre tout, via les organisations qu’il génère, le moyen de démontrer sa supériorité, d’assouvir son besoin de domination ou de soumission, et, au final, de recréer une société clivée.

A mon sens, ce leitmotiv du travail-domination est symptomatique ; cent-cinquante ans de logique capitaliste, d’idéologie managériale, ça ne s’efface pas d’un coup. Je crois que nous avons de gros comptes à régler avec ce que nous appelons « travail ». Nous héritons d’un passif lourd, comme une mauvaise conscience qui nous colle et risque de nous coller longtemps à la peau. A mon sens, la culture a un rôle majeur à jouer pour casser les carcans, rendre les individus à eux-mêmes, nous ouvrir à d’autres possibles.

J’en reviens à ce que je disais dans la question précédente sur le rôle de la SF et la nécessité de mettre des mots sur les choses.

On a bien compris, à la lecture du recueil, tous les risques possibles et les nouveaux modes d’exploitation des travailleurs qui s’ouvriront à nous bientôt. Et l’utopie alors ?

Anne Adàm Bin non, ils ont tiré un trait sur l’utopie, les auteurs. Ils nous mettent d’ailleurs très fort en garde contre les formules miracles et les mondes parfaits !

Mais ce n’est pas pour autant que l’on tombe dans le fatalisme ou l’abdication. Bien au contraire, ce livre est en soi une lutte et un refus. C’est un premier pas vers autre chose. Il ne se suffit pas à lui-même, ce n’est pas quelque chose de fini ou qui se prétend comme tel ; le sujet du travail est inépuisable ! Ce recueil est là pour être prolongé, débattu, ouvrir la réflexion, nourrir les idées, se projeter, identifier ce que l’on veut et ce que l’on ne veut pas être, devenir, aujourd’hui, demain. Car c’est bien la force de la littérature, que d’impliquer le lecteur dans sa subjectivité, pour l’amener à ré-agir.

Même les textes d’Alain Damasio et de Norbert Merjagnan, sans aucun doute les plus positifs de tout le recueil puisqu’ils explorent la possibilité de voies alternatives, sont d’abord, et avant tout, l’histoire d’une lutte, du refus d’un état de souffrance inacceptable, et finalement inacceptée, par les protagonistes.

Même le texte de Léo Henry – un lendemain étriqué et veule de la Commune de Paris, très loin donc en apparence de l’anticipation, est en lui-même un appel au refus de la réécriture de l’histoire… Dans tous les sens du terme.

***

~ Propos recueillis par Antoine St. Epondyle
Merci Anne, pour ton boulot de dingue sur ce recueil et ta disponibilité pour répondre à mes questions. You rock !

6 commentairesVous en pensez quelque-chose ?

  • Superbe interview! Merci à vous deux. Le recueil est un amas d’idées et de réflexions, à lire doucement pour s’en imprégner et se questionner… que du bonheur :)

  • « …Je ne sais pas de quoi sera fait le travail demain, mais tant que l’on fera vivre et croître cet esprit de non-soumission aux modèles de vies formatés que nous fabrique à la chaîne une certaine élite dominante, tout reste possible…. »
    Je ne sais pas pourquoi mais j’ai envie de mettre les paroles d’insoumission de Anne Adam en correspondance avec les prédictions du Pape du transhumanisme, Ray Kurzweil lorsqu’il annonce qu’en 2037 – Un progrès gigantesque sera enregistré dans la compréhension du secret du cerveau humain. Des centaines de sous-régions ayant des fonctions spécifiques seront découvertes. Certains algorithmes qui codent le développement de ces régions seront décryptés et intégrés aux réseaux neuronaux d’ordinateurs… »
    Vous allez certainement vous demander  » Quel rapport ?  » J’y vois deux forces antagonistes qui peut-être façonnent la civilisation. Je suis comme Anne, je ne sais pas laquelle gagnera. Je ne sais même pas s’il faut chercher les indices qui nous permettrait de formuler un pronostic sur les chances de l’une ou de l’autre. Je me demande même si elles ne se nourrissent pas toutes les deux du même désir de se défaire de liens qui nous oppriment. Ou que l’on considère comme tels. L’immortalité comme objectif chez les transhumanistes, le combat contre le formatage chez ceux que décrit Anne Adam. Même combat ? Si j’étais un fan de cette idéologie transhumaniste, ce que je ne suis pas, je proposerais à Anne Adam qu’elle patiente quelques années le temps que certains algorithmes soient mis au point pour encoder son cortex et qu’elle ne se pose plus ce genre de question.
    Vous allez penser que je ne suis pas optimiste. Et vous aurez raison. Mais bon, je suis un vieux con mais je voterai quand-même JLM ( alternative à la soumission )

    • Le rapport que je vois entre le transhumanisme et les mutations du travail, c’est la « startupisation » de l’individu amené à performer dans tous les aspects de sa vie, ce qui accompagne et constitue le revers du paradis du consommateur qu’est (peut-être) « l »uberisation ». Or le paradis du consommateur est parfois l’enfer du salarié.
      Quant à savoir s’il y a opposition entre riches gourous et travailleurs pauvres, c’est une vision un peu réductrice qui a le mérite de poser le problème.

      Merci de ton commentaire Marcel. :)

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