Cosmo [†] Orbüs

La Zone du Dehors | Alain Damasio

La couverture chez Folio SF

[Les demi-mesures sont bonnes pour les demi-hommes, et je suis un homme entier.]

L’une des grandes forces de la science-fiction est de proposer des anticipations de futurs possibles pour l’humanité. De fait, elle est donc un vecteur idéal pour tenir un discours sur le monde contemporain et en dénoncer les dérives possibles. George Orwell en son temps proposait une vision dystopique de l’avenir dans son roman culte 1984, en extrapolant les modèles de sociétés autoritaires de son époque. Beaucoup plus récent, c’est dans cette même veine qu’Alain Damasio écrivit La Zone du Dehors, afin de dénoncer les dérives sécuritaires, le diktat de la norme et la toute puissance du self-control.

L’histoire du roman met en scène la ville de Cerclon I implantée sur un astéroïde de Saturne. Totalement indépendante de la Terre, cette « démocratie modèle » fonctionne à l’effort minimal. Les citoyens y sont classés selon une hiérarchie alphabétique (le Clastre) basé sur les notes des uns et des autres sur un certain nombre de critères. Ils sont gérés avec une efficacité maximum dans tous les aspects de leur vie ; fabriqués à la chaîne par la pensée unique, le confort et le consensus.

Debout contre cette société inhumainement rationalisée, un mouvement de citoyens se forme pour agir et faire réagir. Plus qu’une révolte, ils prônent la Volte, comme une réponse émotionnelle et humaine à l’inertie qui « désamorce, rogne la rage, adoucit, assoupit, régule et strangule« . Ils sont Captp, Slift, Kamio, Brihx, Bdcht, Obffs et tant d’autres ; philosophes, rebelles, artistes, résistants… Prêts à tout, ils accompliront leur « volution », prenant tout les risques pour conquérir leur liberté.

Malgré la force de son témoignage la vision d’Orwell, reste marquée de son temps. Celui du totalitarisme nazi, et des dictatures staliniennes, celui de la Gestapo, du KGB et de la Stasi. Une société autoritaire muselée par la police à tous les niveaux et « Big Brother vous regarde« . Dans son roman, Alain Damasio imagine une vision autrement plus fine, implacable et désespérément contemporaine du contrôle. Pas de tortionnaire, tous tortionnaires. Et une peur fondamentale de la différence et de « l’anormal » qui amène chacun à accepter tacitement l’effacement de toute déviance par les autorités. Ici, c’est tout le monde qui vous regarde en permanence.

Bien qu’elle dépeigne une société fictive très différente de la notre, La Zone du Dehors appuie sur l’essentiel des éléments qui forment le contrôle des esprits dans nos sociétés modernes, et fait mouche à chaque fois. Des médias aux politiciens, aucun pouvoir n’est cependant aussi puissant que le contrôle auto-imposé par chacun. Contre cette société de consensus, qui séquestre les esprits, les voltés agissent par le verbe et le feu, allant parfois jusqu’à recourir à la violence  pour faire évoluer les mentalités.

– Plus un consensus est mou, plus il est puissant, plus il absorbe les attaques, moins on peut le déstabiliser. Nous sommes face à un gros bloc de gélatine et de glu. Vous lui donnez un coup de couteau…
– Il avale le couteau.
– Vous lui donnez un coup de boule…
– Il vous avale le crâne.

La fameuse zone du dehors représente deux choses pas si différentes. Premièrement elle désigne le lieu physique qui entoure Cerclon, la nature chaotique, brutale, imprévisible et inhabitable qui couvre la majorité de l’astéroïde. Il est mal vu de s’y rendre, hors de la confortable cité de verre et de métal à l’air artificiel, à la gravité modifiée et à la température constante. Et puis, la zone du dehors d’un point de vue métaphorique représente l’anormal, « l’en dehors » de la norme, le déviant. C’est dans ce dehors là qu’évoluent les personnages de la Volte. Fulgurants guérilleros posant des « clameurs » dans les rues, déclamant des poèmes engagés-enragés dans les centres de rencontres et organisant des actions coup-de-poing depuis les tréfonds de la radzone.

Autant que le combat lui-même, l’auteur appuie sur sa démarche. L’amitié qui lie les camarades de lutte, l’amour et le respect qui les unit malgré leurs divergences est déjà une victoire en soi. L’art est  également un vecteur naturel d’engagement et d’expression -parfois violente- de la révolte. « Il n’y a qu’au combat qu’on est libre » disait Saez.

Le livre est autant autant un roman qu’un manifeste philosophique de révolte face à la puissance du contrôle exercé dans les sociétés contemporaines, contrôle amenant à l’aliénation. A son habitude Alain Damasio varie les points de vue régulièrement durant son récit afin de faire comprendre la vision de chacun. Les discussions et débats enflammés alternent avec l’action plus mouvementée, chaque scène étant toujours relatée avec une richesse de vocabulaire et un rythme parfaitement adapté à la situation. De plus, les personnages sont en proie à leurs propres doutes et états-d’âmes en permanence, teintant la volution d’une pointe de poésie et de doute dans les yeux de Captp, de violence dans ceux de Slift et de contemplation dans le regard de Kamio par exemple.

La pensée des personnages est de leurs adversaires est débattue et argumentée en profondeur, comme une volonté de l’auteur de pousser la compréhension profonde de leurs idées et sentiments. Plus qu’un simple manifeste de rébellion l’auteur use de la fiction pour prôner les valeurs libertaires : le refus du pouvoir illégitime, l’autogestion, l’entraide et la libre-association. La Zone du Dehors est le genre de bouquin que j’ai eu beaucoup de mal à lâcher de la première page à la fin de la postface. Jusqu’à me mouiller les yeux par moments. Le fait de corner une page sur deux et de noter, souligner, entourer des dizaines de passages différents est d’ailleurs un assez bon indicateur de mes sentiments vis-à-vis de l’ouvrage.

Vraiment haletant, et vraiment profond dans son message, La Zone du Dehors est une oeuvre complète, dédiée « à tous ceux dont la révolte dépasse le périmètre de leur peau », c’est un livre engagé, « de combat », un cri du coeur fulgurant, magnifique et chargé d’émotion. Superbement écrit d’une prose tantôt fine et poétique, tantôt fulgurante et enragée, c’est le premier livre que je lis d’Alain Damasio, et sans hésitation le meilleur que j’ai lu depuis des années.

« A la vôtre, combattants ! »

-Saint Epondyle-
Lu dans le cadre du challenge Des boulons sous le sapin !

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