Cosmo [†] Orbüs

La Horde du Contrevent | Alain Damasio

La couverture chez Folio SF.

[L’héroïsme, c’est d’accepter la honte de survivre.]

On le saura : je suis un grand fanatique d’Alain Damasio depuis la lecture de son premier roman La Zone du Dehors. Alors autant vous dire que lorsqu’il s’est agit de lire son roman le plus connu, et reconnu par certains comme un monument, je retardais l’échéance avec une impatience teintée d’appréhension.

Après le choc de la lecture de son premier livre, comment ne pas mettre dans La Horde du Contrevent des attentes démesurées ? Et comment donc ne pas risquer une amère déception si l’ouvrage n’était pas à la hauteur ? A force de retourner l’insoluble question dans ma cervelle torturée, je laissais passer un certain temps avant de commencer ma lecture. Et puis un jour, l’impatience triompha.

La Horde du Contrevent est le récit d’une équipée folle, une aventure légendaire comme on n’en fait plus. Imaginez un monde linéaire, balayé par un vent s’écoulant d’est en ouest, où les hommes s’abritent de ses humeurs dans un paysage sculpté par ses caprices. Dans ce décor entièrement façonné par le vent, son origine demeure pourtant un mystère. Le plus insoluble et mystique de tous les mystères. Pour découvrir l’ultime réponse, des hordes sont formées depuis des siècles pour remonter vers l’ouest, vers la source de toutes choses.

Ils sont vingt-trois hommes et femmes, liés depuis l’enfance par la quête. Vingt-trois hordiers formant la trente-quatrième horde du Contrevent, et conjuguant leurs talents à la poursuite d’un seul objectif : traverser le monde en entier, de l’Extrême Aval jusqu’à l’Extrême Amont. Jusqu’à une hypothétique limite. Conjuguant leurs volontés et leurs expériences, ils contrent à pied. Vent debout contre le vent.

Écrivain, poète et philosophe, Alain Damasio est un auteur de génie qui fait de chacun de ses livres une oeuvre unique. La Horde du Contrevent en est l’exemple parfait : un roman à la fois épique et personnel, qui associe les réflexions profondes sur de grands thèmes philosophiques et un réel plaisir de lecture. Construite par saccades, l’histoire joue des ellipses et des changements de rythme pour immerger le lecteur totalement dans la quête.

A l’instar de la horde remontant le vent jusqu’à son origine, le lecteur remonte le livre grâce à une pagination inversée. Au long de leur contre, les narrateurs se passent la parole chacun à leur tour. Pourtant, ces éléments qui pourraient passer pour des fantaisies cosmétiques ne sont jamais gratuits. L’alternance de la narration fait du groupe un bloc compact où chacun joue un rôle irremplaçable et possède sa propre personnalité sans qu’un héros unique se distingue des autres.

La horde et ses membres deviennent alors les vecteurs naturels pour nous faire découvrir l’univers original d’Alain Damasio. Car le livre est avant tout un roman dont l’auteur n’oublie jamais l’essentiel, c’est-à-dire le récit. Celui-ci raconte une aventure et un monde totalement inédits, à des éons des poncifs d’un genre qu’on dit parfois en manque cruel de renouvellement. En l’occurrence, l’auteur nous propose un univers très dense, où les cultures et les modes de vie, les croyances, les sciences et le surnaturel ne découlent que du vent et de ses infinies variantes. Les membres de la horde sont les premiers à nous initier à leur univers.

En affrontant le choon, le crivetz et le furvent, le groupe est soudé dans les pires épreuves. A la suite de Golgoth le traceur se groupent Pietro le prince, Oroshi l’aéromaîtresse, Sov le scribe, Caracole le troubadour… Mais aussi Erg, Steppe, Callirhoé et de nombreux autres. Tous très différents, tous chargés d’une fonction précise, les membres de la petite communauté se connaissent par coeur -ou le croient-ils- et nous emmènent à leur suite au long de la bande de contre. Au fil de l’histoire, des mois et des années, nous apprenons à connaitre chacun d’eux et à nous y attacher profondément.

Alors que l’objectif -l’Extrême Amont- reste un mystère pour les personnages, leur seule raison de poursuivre leur quête illusoire devient la quête elle-même, et les liens d’acier qui unissent la troupe. Malgré les coups durs et la peur qui les tenaille, les hordiers n’envisagent pas de cesser de contrer tant qu’ils demeurent soudés, les pieds rivés au sol et le corps en opposition aux forces de l’air.

A l’occasion de son récit, Alain Damasio réitère de manière profondément poétique l’exploration de plusieurs de ses thèmes de prédilection. D’abord l’idée que les compagnons de lutte valent plus que la lutte elle-même, ensuite l’éternelle question sur le sens de la vie. La Horde du Contrevent apparaît alors comme une allégorie de l’existence, doublée d’une ode à l’amitié. Sur un chemin semé d’embûches et de coups de tabac, une route vers l’inconnu et le danger, seul compte de se serrer les coudes et de faire bloc dans la tempête.

Qu’importe où nous allons, honnêtement. Je ne le cache pas. De moins en moins. Qu’importe ce qu’il y a au bout. Ce qui vaut, ce qui restera n’est pas le nombre de cols de haute altitude que nous passerons vivants. N’est pas l’emplacement où nous finirons par planter notre oriflamme, au milieu d’un champ de neige ou au sommet d’un dernier pic dont on ne pourra plus jamais redescendre. N’est plus de savoir combien de kilomètres en amont du drapeau de nos parents nous nous écroulerons ! Je m’en fiche ! Ce qui restera est une certaine qualité d’amitié, architecturée par l’estime. Et brodée des quelques rires, des quelques éclats de courage ou de génie qu’on aura su s’offrir les uns aux autres. Pour tout ça, les filles et les gars, je vous dis merci. Merci.

Tout comme dans La Zone du Dehors les personnages se passent le rôle de narrateur sans arrêt, multipliant les points-de vue et créant ainsi un vrai livre-chorale. Grâce à ce choix narratif habituel chez lui, Damasio est capable plus que quiconque d’alterner les styles d’écriture en fonction des personnages et du contexte. Entre les injures du Golgoth, les vers de Caracole et les inquiétudes de Sov, l’écriture est toujours au service de l’histoire et contribue à nous y immerger. La scène du duel de prose avec Caracole fait partie des grands moments d’écriture du roman, où l’on imagine sans peine le plaisir de l’auteur derrière les mots des personnages.

La Horde du Contrevent est ce genre de livre qui me donnent envie de ne pas m’arrêter à leur simple lecture. Après être arrivé à la dernière page (la page 1), mes questions se bousculaient. Que faire d’un chef-d’oeuvre de cette trempe ? L’avoir lu est déjà une richesse en soi. Le prêter, en parler, c’est participer à faire connaitre un livre qui le mérite plus que beaucoup. Et fait s’il ne l’avait pas été, ce bouquin il aurait fallu l’écrire.

-Saint Epondyle-

  • Ω Golgoth, traceur
  • π Pietro Della Rocca, prince
  • Sov Strochnis, scribe
  • ¿´ Caracole, troubadour
  • Δ Erg Machaon, combattant-protecteur
  • ¬ Talweg Arcippé, géomaître
  • Firost de Toroge, pilier
  • Tourse, l’autoursier, oiselier-chasseur
  • ´, Steppe Phorehys, fleuron
  • )- Arval Redhamaj, éclaireur
  • ˇּ Darbon, le fauconnier, oiselier-chasseur
  • ∞ Horst et Karst Dubka, ailiers
  • χ Oroshi Melicerte, aéromaître
  • (.) Alme Capys, soigneuse
  • <> Aoi Nan, cueilleuse et sourcière
  • ∫ Larco Scarsa, braconnier du ciel
  • ◊ Léarch, artisan du métal
  • Callirhoé Déicoon, feuleuse
  • ∂ Boscavo Silamphre, artisan du bois
  • ≈ Coriolis, croc
  • √ Sveziest, croc
  • ]] Barbak, croc

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