Cosmo [†] Orbüs

Le Mythe du Voleur

La voleuse donjesque. Concept art de Guild Wars 2.

 [Voleur un jour, volera toujours.
– Arthur Schopenhauer]

Dans la famille des figures emblématiques de l’imaginaire collectif en général, et de la culture geek en particulier, le Mythe du Voleur est particulièrement vivace. Qu’il soit bon ou mauvais, qu’il recherche l’enrichissement personnel ou qu’il défende une cause, le voleur se définit principalement par une vie en marge des lois de la société dans laquelle il vit, et bien entendu par sa propension à tremper dans des affaires peu recommandables.

Figure hyper-récurrente, le voleur apparaît dans un nombre incalculable de variantes qui laissent assez peu de place aux généralités. Toutefois, on peut tout de même extraire l’essence même de ce mythe sur quelques points. La discrétion de son action, le choix de ses victimes et l’objectif d’enrichissement (personnel ou dévoué à une cause) sont aussi constants que ses modes opératoires peuvent varier. A l’occasion, le voleur peut évoluer et devenir assassin.

La source du mythe vient largement de la fiction, les voleurs réels étant généralement beaucoup plus terre-a-terre et moins spectaculaires que les voleurs imaginaires. Néanmoins, la version contemporaine tout comme la version moyenâgeuse du mythe se basent sur quelques légendes précises.

C’est au XVème siècle que naît et se développe réellement la légende de Robinhood, dont les hauts-faits sont chantés et contés aux enfants au travers de nombreuses histoires indépendantes en Angleterre. Avec le temps, la légende se structure autour de plusieurs personnages principaux : Robin des Bois, Jean le Petit, Lady Marianne, Frère Tuck, Le Shérif de Notthingam et Jean Sans-Terre le frère du roi d’Angleterre Richard Coeur-de-Lion. Cachés dans la forêt de Sherwood, Robin et sa troupe mènent une révolte paysanne contre le pouvoir des nobles, du clergé, des bourgeois et leurs impôts excessifs. Selon la formule, ils « volent les riches pour donner aux pauvres ». Sans relâche depuis 1912, la légende fut reprise et adaptée régulièrement au cinéma et a la télévision, rendant à chaque fois plus présente et ancrée l’idée que le voleur n’est non seulement pas forcément mauvais, mais créant également dans l’imaginaire collectif une image du voleur médiéval qui servira de base à de nombreuses variations par la suite.

Robin Of Loxley, par ~ChrisRawlings.

Le voleur médiéval, qui peut éventuellement s’étendre à des univers antiques ou de la Renaissance, fut introduit sous ce nom (Thief en anglais) dans un des suppléments de la première édition du JdR d’anthologie Donjons & Dragons et popularisa dès lors cette figure hors de la seule légende de Robin. Le voleur donjesque est le membre furtif par excellence d’un groupe d’aventuriers classique, aux côtés du mage, du guerrier et du prêtre. Il est capable de se fondre dans l’ombre pour espionner et voler à la tire, mais aussi de se déguiser et de mentir, de grimper, d’utiliser des armes légères et de jet afin de porter de terribles Attaques Sournoises (backstab !) à ses adversaires. Il est la base de tout personnage de discrétion dans ce jeu de rôles et ses dérivés.

Une des caractéristiques du voleur donjesque (ou de fantasy pour faire large), est sa grande sociabilité et son aptitude à s’associer au sein de guildes, d’organisations et autres gangs. Tout naturellement, il évolue presque uniquement en ville, en particulier dans les grandes agglomérations dans les bas quartiers desquels il installe sa domination. Il peut même arriver que des villes entières passent sous son influence, comme la ville de Faillaise (Riften) dans Skyrim par exemple. Dans Morrowind, on trouvait même un sbire de la guilde des voleurs dans chaque auberge, qui nous proposait l’adhésion dès qu’on lui adressait la parole. Paye ta discrétion, si vous me passez l’expression. En général, un chef richissime et très puissant règne en maître sur la guilde, et peut éventuellement être soit l’ennemi idéal, soit un allié à la loyauté discutable pour les personnages principaux. Car fort peu de voleurs sont dignes de confiance.

Lorsqu’il évolue en freelance, le voleur donjesque est assez reconnaissable. Il s’équipe de son éternelle armure de cuir, d’une capuche ou cagoule, et de tout un attirail de ninja plus ou moins kitsch à base de capes, grappins et ustensiles de serrurerie. Côté armement, car tout personnage de D&D se doit de savoir se battre, le voleur utilisera un arc comme Robin, une épée courte ou bien entendu sa très classique dague. Les shurikens, katanas et autres armes japanisantes sont plutôt réservés aux assassins et ninjas (qui préfèrent respectivement le meurtre et la collecte d’informations, bien que les passerelles soient très courantes). De manière générale, le voleur évite d’ailleurs le combat direct et lui préférera les méthodes sournoises, attaques dans le dos et pose de pièges, lorsqu’il ne pourra pas simplement passer inaperçu. Mais la pose de piège et l’infiltration discrète sont aussi illusoires l’une que l’autre lorsqu’on voyage avec une bande de guerriers, barbares, prêtres, paladins et autres mages qui finiront tôt ou tard par déclencher les hostilités afin de se dégourdir les jambes.

Il est intéressant de remarquer que le voleur de fantasy pratique le vol de manière assez anecdotique et décousue. Il se positionne comme une sorte d’aventurier urbain, de gros bras ou de seigneur mafieux, mais son activité réelle de vol est en générale assez peu représentée. Robin des Bois par exemple, ne pratique que de petites rapines contre le Prince Jean et le Shérif, mais se présente plutôt comme un chef rebelle. Une sorte de Che Guevara médiéval en somme. Le vol, et a fortiori le vol parfait, sont plutôt l’apanage de la version moderne du mythe du voleur.

Le voleur moderne donc se décline en trois types différents : le gentleman cambrioleur, le gangster et le hackeur. Comme pour tous les mythes de l’imaginaire, ces trois figures se basent sur des personnages forts.

Romain Duris en Arsène Lupin (2004)

C’est en 1905 qu’est publiée dans la presse la première nouvelle de Maurice Leblanc, écrivain normand, mettant en scène les aventures du légendaire Arsène Lupin. Voleur mythique, il est le plus emblématique et le premier des gentlemen cambrioleurs. Cette sous-catégorie de voleur moderne se caractérise par deux choses : le vol parfait et l’absence total du recours à la violence. Préférant le déguisement et les machinations excessivement complexes, les gentlemen cambrioleurs s’attaquent à des cibles uniques et inestimables, qu’ils ravissent au terme de plusieurs semaines, mois, voire années de préparation. Dans cette catégorie se retrouvent les voleurs modernes comme Lupin lui même, subtilisant sous plusieurs dizaines d’identités différentes les plus gros diamants et bijoux du monde aux vieilles familles aristocrates ; ou la bande d’Ocean’s Eleven vidant les chambres fortes de trois casinos de Las Vegas en une seule soirée. Pour le folklore, ces voleurs parfaits réussissent toujours leur coup sans  aucune effusion de sang et sans dévoiler leur identité réelle, en parfaite discrétion. Galants et très élégants, ils sont une catégorie de voleurs très photogénique.

La seconde sous-catégorie du voleur moderne, le gangster, est beaucoup plus réaliste puisqu’elle existe réellement. Agissant quasiment toujours pour le compte de la pègre, il se décline entre les années 1920 et l’époque contemporaine. Prenant appui sur des figures emblématiques de l’âge d’or du crime organisé aux USA, comme John Dillinger ou Al Capone, le gangster est plus ou moins classe selon son rang dans l’organisation dont il fait partie. N’hésitant pas à recourir à la violence, il mène sa guerre contre les forces de l’ordre, les armes à la main. L’image du gangster à chapeau mou, braquant des banques à la Thompson dans le Chicago de années 1930 est très ancrée dans l’imaginaire collectif. Les braqueurs sont presque toujours les sous-fifres de gangsters plus haut placés et intouchables, dont ils effectuent les basses oeuvres.

La réalité de nos jours est un peu différente, et passablement plus glauque que l’image d’Épinal. Dénué de son panache de fiction, le gangster réel retombe très vite dans une réalité sombre et on ne peut plus dénuée de charme. On compte au nombre des gangsters imaginaires un bon nombre de personnages de Martin Scorsese ou Quentin Tarantino. C’est le cas de ceux de l’excellent Reservoir Dogs, ainsi que plusieurs adaptations de la vie de gangsters réels, comme le très mauvais Public Enemies de Michael Mann sorti en 2009 qui retrace la vie de John Dillinger sous les traits d’un Johnny Depp très creux. Beaucoup plus baroque, le personnage du Joker (créé par DC Comics) incarne à sa façon le mythe du voleur-gangster. Plus ou moins psychopathe selon les versions, le Joker est avant tout un malfaiteur cherchant à régner sur la pègre de Gotham City, sans voir l’argent comme un but mais comme le moyen d’arriver à ses fins. Il est bien entendu l’ennemi principal de Batman, et d’ailleurs franchement plus intéressant que lui dans le très bon Dark Knight de Christopher Nolan.

The Joker, par ~crump3t

La dernière déclinaison du voleur moderne est également la plus différente du voleur médiéval dont les deux autres ne sont que des évolutions plus ou moins poussées. Le hacker, ou pirate informatique, est un voleur de l’information (numérique) avant tout. Agissant grâce aux technologies de réseaux modernes (et ultramodernes dans les univers de SF), il s’infiltre dans les systèmes de sécurité les plus protégés afin d’en soutirer des informations essentielles et spécialement sensibles. En tant que personnages principaux, les représentations de hackers sont encore assez rares dans les univers imaginaires. En effet, il est assez difficile de captiver le spectateur avec des personnages assis derrière leurs écrans. Pourtant, les hackers sont extrêmement représentés en tant que personnages secondaires, pour épauler les activités des personnages. Je parle bien entendu des geeks à lunettes cachés dans leurs camionnettes à pizza, piratant les systèmes de sécurités les plus sophistiqués du monde en trois clics, que l’on retrouve dans plusieurs centaines de navetons hollywoodiens. Au nombre des hackers qui jouent les personnages principaux, on peut tout de même noter les personnages de la trilogie Matrix, qui furent tous -Néo en tête- des hackers professionnels avant d’être libérés de la matrice. Dans la trilogie Millenium, la jeune Lisbeth Salander est également une enquêtrice de très grand talent de part sa capacité à s’infiltrer dans n’importe quel système informatique afin de rechercher ce dont elle a besoin.

Certains hackers agissent sur des terrains très précis. C’est en particulier le cas de l’équipe de Léonardo DiCaprio dans le film Inception du suscité Christopher Nolan. Le concept du film est basé sur le fait que ces voleurs d’un genre particulier sont capables d’infiltrer les rêves de leurs victimes afin d’y récupérer -ou d’y déposer- de l’information incognito. Encore plus sûr que le piratage d’un ordinateur, celui d’un esprit humain ouvre la porte à des intrigues imbriqués de très haut niveau pour ces cambrioleurs très spéciaux, et pour ce film exceptionnel malgré la présence de Marion Cotillard.

On comprendra donc que le mythe du voleur est aussi vaste que passionnant. Au contraire du barbare (dont il est quasiment la figure opposée), le voleur se décline à l’infini dans un ensemble de sous parties dont chacune possède ses caractéristiques propres. Dans toutes les époques et les univers dépeints par la culture geek, on trouve ses individus exerçant en toute illégalité leur liberté aux dépends d’autrui. Et ceci avec plus ou moins d’élégance, de charme, de convictions et de violence. Mais qu’on soit donjiste pur-jus, gentleman cambrioleur frenchy ou américain, parrain de la mafia locale ou hacker no-life ; qu’on agisse pour défendre de hautes convictions ou pour son propre intérêt, et qu’on soit gentil ou méchant, l’essentiel est de participer.

-Saint Epondyle-

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