Cosmo [†] Orbüs

Le Mythe de l’Assassin

(Images : Guild Wars, Assassin’s Creed, Hitman)

[Le plus lâche des assassins, c’est celui qui a des remords.
– Jean-Paul Sartre]

Chose promise, chose due. Je commence donc une nouvelle série d’articles destinée à tenter d’éclairer des lumières de la raison les différents grands « mythes » fondateurs. Présents dans tous les médias, ils participent à la construction de la culture geek. Je commence donc en frappant fort et en vous livrant mes réflexions sur le Mythe de l’Assassin. Sans plus attendre, allons-y.

(Et comme autosatisfaction est mère de raison, je commence en me citant moi même !)

« La figure de l’assassin fait partie des personnages classiques de la culture geek, reprise à d’innombrables occasions et dans de nombreux styles différents. Pas grand chose de commun en effet entre les contemporains comme Codename 47 ou le Tueur, et entre les anciens de la Morag-Tong ou de la Confrerie Noire (The Elder Scrolls) ou encore avec l’Assassin Royal, si ce n’est leur profession commune. » En effet, l’assassin existe sous de multiples formes, à toutes les périodes et dans quasiment tous les univers. Pour un peu, le métier de tueur à gages serait presque considéré comme le plus banal du monde ; cette popularité est due à de nombreux facteurs.

Les assassins dans la culture geek (et la médiaculture en général) se divisent en deux familles distinctes. Aucun pont ne semble avoir été fait entre ces deux catégories, qui sont pourtant beaucoup plus proches qu’on pourrait le croire. Ainsi, on distinguera d’un premier côté le groupe des assassins old-school, de celui des modernes.

Le tueur « classique » couvre en gros des périodes antiques les plus reculées jusqu’aux prémisses de l’ère moderne. En fait, c’est l’arrivée des armes à feu qui marque le changement vers le temps de la modernité.

Largement synthétisé par la classe de prestige d’Assassin de Donj, l’assassin à l’ancienne est doté d’une importante dimension mystique qui lui permet d’utiliser de sombres pouvoirs et sortilèges pour accomplir ses sinistres missions. En général encapuchonné, masqué et pourvu d’un style à faire frémir, le traditionnel s’attache beaucoup à la mise en scène et se plait à l’occasion à vivre comme une légende, une rumeur, un fantôme. Il opère en général de nuit, en public, sous la pluie, et sur une musique choisie.

L’immense majorité des classiques baseront leur mode opératoire sur des armes blanches non conventionnelles car plus distinctives (le style, toujours le style !) Ainsi, l’assassin choisira les lames cachées rétractables, les sabres aux formes improbables, les armes asiatiques en tous genre, les projectiles silencieux et bien entendu, la sempiternelle dague. Ce râtelier bien fourni sera supporté par un ensemble de poisons, ainsi qu’éventuellement par divers sortilèges et tours de passe-passe. D’autre part il est très courant que le traditionnel s’équipe de gadgets en avance sur son époque, comme des fumigènes, des armes dissimulées, des armes à feu, des grappins, entre autres ustensiles. Bien qu’ils ne soient pas surnaturels, ces gadgets permettent d’appuyer très efficacement la mise en scène et le côté mystique de l’assassin. Ils peuvent également être vus comme surnaturels par les témoins et les victimes.

Dans l’univers ou il officie, l’assassin traditionnel est généralement très connu, soit en son nom propre (Ezio Auditore dans Assassin’s Creed II), soit en tant que symbole, ou enfin au nom d’une confrérie aussi réputée que crainte et mystérieuse (La Confrérie Noire dans Oblivion, la Morag-Tong ou la Camona-Tong dans Morrowind). Bien entendu, il est également très redouté, et son nom  (ou celui de son organisation) est évoqué avec une grande frayeur.

C’est là une différence majeure avec son confrère contemporain ; l’assassin classique ne travaille que très rarement pour l’argent. Plus qu’un métier hors-norme, cette activité est pour lui une « voie » à laquelle il est arrivé plus ou moins volontairement, généralement à la suite d’un évènement tragique. Ainsi, beaucoup plus que son collègue, l’assassin old-school est une sorte de figure dramatique, n’ayant pas choisi son sort et sacrifiant son existence à quelque chose de supérieur. Ceci peut-être un idéal (pour les vengeurs ou les libérateurs), ou une hiérarchie (comme une guilde, un seigneur, une église). Parfois, il peut s’agir des deux.

L’assassin classique peut tout à fait être bon comme mauvais. Même si les méthodes qu’il utilise sont violentes et ne font pas l’unanimité, il n’est pas toujours un être sanguinaire prônant le chaos. Les assassins bienveillants sont assez courants, dans des rôles de justiciers, de libérateurs ou de résistants face à un pouvoir corrompu. En ceci, ils peuvent rappeler les super-héros. La figure du héros solitaire, contraint de vivre en marge de la société pour mieux la servir et se protéger de sa corruption, est très populaire et efficace ; le personnage de Batman n’est pas différent de cette définition. En termes de tueurs proprement dit, c’est le cas des héros des différents opus d’Assassin’s Creed.

L’autre figure du Mythe de l’Assassin est au moins aussi souvent représentée que le classique. Il s’agit de l’Assassin « contemporain », aussi appelé « Tueur à Gages », ou simplement « Professionnel ».

On peut classer les contemporains selon le niveau de théâtralisation de leur mode opératoire. Toutefois, les points communs sont plus nombreux que les divergences.

Information, discrétion et rapidité sont les maîtres mots de l’assassin de notre époque.

L’accès à l’information d’abord est le point central de son action, quasiment aussi important que le passage à l’acte en tant que tel. En effet, le tueur à gages compétent passe le temps nécessaire à étudier sa cible, ses habitudes et les lieux qu’elle fréquente afin de préparer au maximum son opération. Une fois le mode opératoire définit dans tous ses détails (y compris l’évacuation), l’assassin peut passer à l’action avec le plus de précision et de rapidité possible. La discrétion permet à l’assassin de ne pas attirer l’attention et de ne laisser aucun souvenir à d’éventuels témoins. Par son allure passe-partout et la solitude dans laquelle il vit, le Tueur est l’exemple parfait de contemporain à la fois réaliste et aussi efficace que peu théâtral.

Eu égard à son époque, le contemporain est entièrement tourné vers les armes à feu en tous genre. Il privilégiera le pistolet à courte portée et le fusil à lunette de loin. Les armes d’épaule, à répétition ou lourdes sont en général bannies car trop encombrantes, bruyantes et « sales », donc inadaptées à un travail de précision. A moins d’être un psychopathe en mode bourrin (comme lors de certaines missions d’Hitman), prêt à en foutre partout -si vous me passez l’expression- on préférera donc l’efficacité discrète.

La motivation principale, voire unique, du professionnel contemporain est l’argent. Qu’il soit un instrument à la solde de la mafia, d’une organisation quelconque ou qu’il travaille en freelance, le tueur contemporain est toujours grassement rémunéré pour l’exécution de ses contrats. Les idéaux du traditionnel sont bien loin et le plus offrant remporte toujours la fidélité de ces prestataires d’un genre particulier. Les commanditaires sont en général des figures du grand-banditisme international, des hommes politiques influents, des hommes d’affaires qui règlent leurs comptes entre eux. Il est d’ailleurs intéressant de noter cette nouvelle différence entre l’ancien et le moderne : le moderne n’a généralement cure des motifs qui poussent leurs employeurs à vouloir la mort d’autrui. Parallèlement, cette ignorance les protège.

Etant donné que le tueur à gages contemporain considère son travail comme une profession à part entière (et pas comme une « voie » destinée à atteindre un objectif ou à poursuivre un idéal), il est possible qu’il change de commanditaire ou d’organisation ; le plus souvent après un conflit très violent avec son employeur précédent (trahison, tentative de meurtre…) Attention d’ailleurs (si vous prévoyiez de vous lancer dans la profession), les commanditaires essaient quasiment à chaque fois de se débarrasser du tueur devenu gênant. Ce dernier voit alors d’autres assassins lancés à ses trousses, ou des contrats-pièges lui être proposés afin de mieux le faire disparaître. Mais rassurez-vous, il finit toujours par liquider ceux qui désiraient sa mort.

Alors que les assassins professionnels qui nous paraissent les plus réalistes préfèrent minimiser les risques et agir avec une très grande précision et des moyens qui assurent leur sécurité (fusil à lunette, explosifs, « accidents » de voiture…), d’autres préfèrent des méthodes pyrotechniques totalement irréalistes et bourrines. C’est le cas des psychopathes en puissance comme l’agent 47 d’Hitman ainsi que d’une tripoté de héros de cinéma. Etant donné le goût de leurs créateurs pour le grand spectacle, ces tueurs sont neuf fois sur dix des clones, des cyborgs, des revenus-dans-le-temps ou autres androïdes. Bien entendu, l’exemple évident qui cumule deux de ces attributs est le personnage de Terminator ; le robot-tueur venu du futur pour liquider une cible précise, et qui n’est pas spécialement connu pour faire dans la dentelle.

En conclusion, je voudrais souligner le niveau de diversité auquel est parvenu la figure de l’Assassin dans la culture geek, et dans la culture en général. Figure incontournable de l’intrigue et de l’action de millions de navets, nanars, films, BDs et mangas, elle prend des formes très différentes malgré leurs points communs évidents. Utiliser cette figure (par exemple lors d’un JdR) est toutefois un exercice ardu dans lequel l’originalité est très difficile à obtenir. Libre à chacun de choisir s’il préfère utiliser un cliché convenu mais confortable, ou se risquer à la nouveauté dans ce domaine qui semble saturé.

Très rares sont les mythes qui sont arrivés à ce niveau d’ancrage, de popularité et de diversification. Le Mythe de l’Assassin est pourtant original par rapport aux autres en ceci qu’il n’est rattaché qu’a une réalité très relative. En effet, si on accepte sans effort la réalité historique des Chevaliers, des Samouraïs ou des Pirates par exemple, celle de l’Assassin tel qu’il est représenté dans 99% des cas laisse beaucoup plus de place au doute. Réussir à devenir une figure aussi classique, avec toute une tradition et une mythologie, en partant de quasiment rien, c’est assez unique.

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5 commentairesVous en pensez quelque-chose ?

  • Oui le mythe de l'assassin, je viens de l'apprécier en terminant Assassin CREED II, cela manque d'interaction de joueurs à joueurs mais point de vue décor on touche à la perfection. Et Florence de Médicis devait être le paradis des assassins- et cela me fait penser à Don Benvenuto du roman Gagner la Guerre de Jaworski- toujours plein de panache!

  • Alors, je suis content de te lire, car ça a toujours été un point de désaccord avec Permafrost : je voulais faire un assassin à Donj’ alignement neutre/neutre, voire neutre/bon, et pour lui un assassin c’était forcément mauvais (et pour donj’ aussi p-e). Bon, résultat, j’ai pas fait d’assassin !

    • Les règles de Donj’ postulent que l’Assassin doit être mauvais. Mais personnellement j’ai arrêté d’utiliser les alignements dans ce jeu.
      Si le neutre-strict se défend facilement dans la figure de l’assassin totalement dévoué à son contrat/à son organisation, l’assassin bon est un peu plus discutable, les visions divergent.

      Mais dans des univers ou la peine de mort est omniprésente, comme les univers med-fan typiques, un assassin bon n’est pas plus immoral qu’un Batman de nos jours.

  • Bonjour à toutes et tous,

    Merci pour cet article.

    Cependant, je ne suis pas d’accord concernant le fait qu’il ne soit rattaché qu’à une réalité faible. En effet, l’origine très probable remonte tout de même au XIe siècle avec la communauté des Nizârites (plus connus sous le nom controversé de hashishiyyin ou Hashishin) (plus d’info ici : http://fr.wikipedia.org/wiki/Niz%C3%A2rites).

    Il est tout de même vrai qu’il n’y avait, pour le moment, aucun ouvrage permettant de codifier ce mythe, comme il y a pu y en avoir pour les vampire (Dracula de Stoker), la fantasy moderne (grâce à Tolkien) et autres. Je reviens sur mes deux exemples car il sont parlant : Ils n’ont strictement rien inventé mais on codifié quelque chose d’existant.
    Pour le Vampire, Stoker s’est inspiré de fait réels (Vlad Tepes dit Vlad Dracul, les grandes pestes où l’on enterrait à la va-vite des gents parfois encore vivant) et de croyances (les Strigoïs roumains) et a codifié tout cela dans un roman ayant pour personnage principal le vampire le plus puissant et surtout charismatique de tous les temps. Le mythe du vampire tel que nous le connaissons est bel et bien né du roman de Stoker.
    Concernant la fantasy moderne, Tolkien (grand historien de son époque rappelons-le) a créé tout un monde cohérent à partir de divers mythes et croyances (principalement du vieux continent, l’Europe). Ainsi, les Elfes, nains, centaures et autres créatures mythiques ne sont que des visions et interprétation des diverses croyances existantes qui on servis à créer ce monde cohérent.

    Ce qui fait la puissance de ces mythes reste le savant mélange entre le vrai et l’imaginaire.

    En regardant de plus près le mythe de l’assassin, on voit qu’il commence à prendre de l’ampleur entre autre grâce à la série vidéo-ludique Assassin’s creed. Elle reste fondé sur des fait historiques (tous vérifiable) et propose une interprétation des faits et zones d’hombres de l’histoire. Et qui n’aurait pas envie de croire à la magie, au mystère ? Car c’est à notre âme d’enfant que ces mythes et croyances parlent avant tout… c’est triste de tout savoir et tout comprendre, c’est beaucoup plus beau de croire et d’espérer. Un tour de magie c’est intéressant parce qu’on se dit qu’il y a forcément un truc… mais en fait personne ne souhaite vraiment connaitre le truc car une fois découvert, la magie disparait.

    Merci d’être arrivé jusqu’ici. Je digresse assez facilement et peut très facilement écrire un roman.

    Sur ce je vous souhaite une bonne continuation.

    Balriel, maitre assassin.

    • Salut a toi Balriel. Merci de ton commentaire !

      A mon avis, l’existence de guildes d’assassins dans la passé (et sans doute aujourd’hui) reste assez éloigné de l’image de la fiction, ou un individu unique met en échec des centaines de soldats etc. Et ce dans les versions anciennes et contemporaines du mythe. Maintenant, je me trompe peut-être. Mais selon moi, on a fait de cette figure un personnage de fiction charismatique qui ne repose pas nécessairement sur la réalité.

      Merci néanmoins d’avoir apporté ton éclairage. A bientôt j’espère. :)

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