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Fragments hackés d’un futur qui résiste | Alain Damasio

Fragments hackés d'un futur qui résiste Alain Damasio

Un objet sonore non identifié signé Tarabust : Alain Damasio, Tony Regnauld et Floriance Pochon.

« Change, plutôt que tes désirs, l’ordre du monde.
Tes désirs sont désordre. »

Attention, pièce rare ! Si je connaissais Alain Damasio romancier, philosophe et poète, c’est il y a très peu de temps que je découvris son travail dans le domaine sonore. Il faut dire que l’auteur est un familier de l’approche transmédia, la construction d’un univers fictionnel – et la narration dans cet univers – via plusieurs canaux différents. C’est dans cette logique qu’il a travaillé au jeu vidéo et à la bande sonore de son roman La Horde du Contrevent, et qu’il travaille actuellement sur un univers auditif complet, Phonophore, pour compléter son ouvrage à paraître (nous y reviendrons une autre fois). Bref, le volté n’en est pas à son coup d’essai.

Échos d’un monde contrôlé

Fragments hackés d’un futur qui résiste est une fiction à écouter, écrite par Alain Damasio et mise en sons par Tony Regnauld et Floriane Pochon du collectif Tarabust. Diffusée dans le cadre du Festival des Libertés de Bruxelles, c’est une histoire indépendante en six épisodes et un peu moins d’une heure, dont les thématiques font un écho évident aux univers damasiens.

« Le 8 mars 2014, un hacker tchèque met sur le réseau six fichiers audio de six minutes issus du futur, qu’il a décryptés. La censure des gouvernements européens est immédiate mais quelques copies sont sauvegardées sur des serveurs clandestins. Contacté par des internautes anonymes, le Festival des Libertés a décidé, après de multiples débats, de les diffuser en écoute intégrale. Ce témoignage exceptionnel reconstituant l’insurrection civique des habitants d’une ville privatisée, en 2034, peut, ou doit, nous faire réfléchir… »

Ces Fragments hackés donnent à entendre le récit rythmé et passionnant d’un futur sombre, où l’espace urbain est privatisé par la puissance économique. La population est contrainte de vivre dans des zones publiques à moins de s’acquitter de coûteux forfaits « premium ». La ghettoïsation est à son paroxysme via la surveillance généralisée des individus, entre zones libres ou soumises à forfait. Dans ce contexte tendu, la mort d’une « standard » (abattue par un drone dans une zone à accès réglementé) met le feu aux poudres. Les mouvements altermondialistes entrent alors en résistance contre l’oppression économique et le pouvoir corrompu.

Vous l’aurez compris, on retrouve ici un univers croisé avec les romans et nouvelles d’Alain Damasio. La Zone du Dehors et Aucun souvenir assez solide ne sont pas loin !

Dépasser l’entendement

Utilisé comme un vecteur exclusif de fiction, le son donne à l’histoire une puissance évocatrice incroyable. Et s’il est moins poétique que le texte littéraire pur (on n’y retrouve moins le goût de l’auteur pour la poésie syntaxique), le format sonore ouvre bien des possibilités. Le travail de Tony Regnauld et Floriane Pochon est bluffant de réalisme et nous immerge dès le premier épisode dans un paysage auditif extrêmement riche.

Le rendu final est très cinématographique, ce qui est paradoxal dans le cas d’une fiction sonore. L’équipe Tarabust utilise avec brio les qualités du son pour raconter des histoires, et l’imagination n’est pas bloquée par une représentation précise des lieux et personnages. Le récit retrouve son statut oral, et l’imaginaire fait le reste à la manière d’une partie de jeu de rôle.

Des acteurs prêtent leurs voix aux protagonistes de manière assez décousue, entre discussions téléphoniques, enregistrements et interventions publiques. Petit à petit, les Fragments retracent les événements tragiques de 2034. J’ai adoré les interviews politiques, leur langue de bois parfaitement rodée et argumentée ; et les réunions de travail médiatique pour museler la révolte. On devine que le réel rattrape largement la science-fiction, et autant que le fond du discours, le ton tantôt condescendant tantôt calculateur des officiels achève de poser l’ironie théâtrale de l’histoire.

Un futur qui raconte

Mais au delà de son histoire (assez classique chez Alain Damasio), et de sa puissance indiscutable sur le plan du récit, les Fragments hackés d’un futur qui résiste retiennent particulièrement mon attention pour ce qu’ils laissent entrevoir. Et je ne parle plus ici du discours politique interne à l’histoire, mais de l’acte de création en lui-même.

En tant qu’œuvre de fiction à part entière, diffusée dans le cadre d’un festival mais aujourd’hui accessible à tous, les Fragments hackés sont un nouvel exemple des possibilités narratives offertes par les nouveaux médias. De même que Léon Vivien utilisait Facebook pour raconter la Grande Guerre, et que les auteurs de Radius poursuivent leur feuilleton littéraire en ligne, ces Fragments fissurent les schémas littéraires habituels en rendant à l’écrit sa dimension orale. Détail intéressant : à aucun moment la série ne se définit comme telle, elle demeure toujours strictement intra-diégétique, c’est à dire à l’intérieur de son propre récit. On ne nous dit pas « voici une histoire de science-fiction sonore » mais « voici des fragments sonores venus du futur » : le site Internet lui-même appartient à la fiction, préfigurant des horizons infinis dans le champs de la web-narration.

Dommage que les Fragments hackés d’un futur qui résiste restent confidentiels, car ils sont une porte d’entrée parfaite vers la littérature d’Alain Damasio. L’auteur ne semble d’ailleurs pas prêt de s’arrêter dans l’innovation narrative, comme le projet Phonophore / Les Furtifs le laisse entrevoir. Entre nous, ça faisait longtemps que j’avais été aussi enthousiaste concernant une œuvre de science-fiction politique. Et croyez-moi, ce n’est pas peu dire.

-Saint Epondyle-

J’espère vous avoir donné envie de découvrir ces Fragments, les voici donc en écoute intégrale.

Autour de la pièce sonore :

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