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Les utopies du XXIe siècle, Libero Zuppiroli

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Image de fond par Robert McCall.

Les utopies du XXIe siècle est un petit bouquin passionnant de Libero Zuppiroli (physicien), qui cherche à mettre en évidence les utopies (ou « mondes souhaitables ») promues ou sous-entendues par les discours technophiles ambiants. Le livre se présente comme une série de chapitres courts qui reprennent, depuis des temps parfois lointains et jusqu’à aujourd’hui, ces fondements qui guident nos sociétés parfois profondément mais sans qu’on s’en rende toujours compte.

GAFAM et utopies inavouées

Il y a quelque-chose de salvateur et d’indispensable à prendre du recul sur notre monde, pour en questionner les « fictions instituantes« , ces mythes souvent non-questionnés qui influencent et déterminent nos projections vers le futur, et donc nos efforts pour les accomplir au niveau sociétal. Il est en effet récurrent que des choses soient présentées, dans les discours politiques mais surtout dans notre vision du monde, comme « naturelles » alors qu’elles relèvent en fait d’une utopie construite, d’un mode de vie ou d’organisation de la vie absolument politique. Autant d’idées reçues construites socialement, non par hasard mais par le storytelling et le pilotage des sphères « informatico-industrielles », des GAFAM et de divers business et idéologies dont le lobbying actif promeut de beaux et chantants lendemains, afin de nous y faire adhérer.

Ces discours utopistes, avoués ou pas, politiques ou commerciaux, sont d’abord programmatiques puisqu’on cherche à atteindre ces utopies via la mise en branle de technologies sensées résoudre nos problèmes. Elles sont aussi performatives puisque ces futurs, qui nous sont présentés comme souhaitables / les seuls possibles, le deviennent en effet faute d’alternative. Alain Damasio à raison de dire « Il faut rendre désirable autre-chose que le transhumanisme » : le monde souhaitable, l’utopie vers laquelle tendre se joue d’abord et avant tout dans l’imaginaire, avant toute considération de faisabilité technique. Pourtant, les entreprises technologiques qui développent ces discours (aux premiers rangs desquelles les GAFAM) ont tôt fait de jouer sur deux tableaux parfaitement paradoxaux. 1/ En se présentant comme acteurs « neutres » d’un système global, d’un « ordre naturel » dont elles ne seraient que des intermédiaires¹ ; 2/ En publiant et distribuant, en même temps, à leurs salariés des manifestes engagés vers des objectifs politiques. C’est ce qu’attestent les extraits du petit livre rouge publié par Facebook et cités par Libero Zuppiroli dans son ouvrage, dans le plus pur style des détenteurs de la vérité universelle de la Silicon Valley et de leur idée du Bien.

Les GAFAM serviraient-ils une vision du monde politisée, vers le transhumanisme, la circulation des données, la transparence, la libéralisation du marché mondial et l’hégémonie américaine ? Le tout sous couvert de n’être que de « simples outils » neutres comme l’est toute technologie (non) ? On ne s’étonne guère. La question de savoir s’ils croient eux-mêmes à ces utopies où si elles ne sont qu’un moyen de nous faire adhérer à leurs produits reste posée.

Chassez l’utopie,
elle revient au galop

Le bouquin de Libero Zuppiroli – dont la conclusion me semble un peu courte pour être tout à fait crédible – à le mérite de rappeler que tous ces grands courants utopiques sont avant tout dirigés vers une volonté de contrôle de l’humain sur le monde. En bon physicien, Zuppiroli nous rappelle la seconde loi de la thermodynamique, selon laquelle tout ordonnancement d’une partie provoque un désordre du tout supérieur au désordre que l’on souhaitait régler au départ (entropie). Difficile d’affirmer, néanmoins, que les lois de la thermodynamique s’appliquent à l’organisation des civilisations, mais l’idée permet de pointer les externalités négatives inhérentes à tout processus industriel – et mérite donc d’être soulevée.

Dans une telle perspective la conception d’une Smart City ultra optimisée et contrôlée par une politique de « zéro » (zéro déchet, zéro mort, zéro accident etc.) en Occident se paierait inévitablement dans les pays pauvres par une extrême pauvreté, de nouveaux esclavagismes, des guerres du contrôle des matériaux permettant de construire les technologies etc. Une idée qui n’a rien de théorique, d’ailleurs, et qui est très bien expliquée dans l’article Voiture électrique : une aubaine pour la Chine (Le Monde Diplomatique, août 2018) qui notait qu’une auto électrique non-polluante au moment où elle roule (dans les pays riches) est extrêmement sale à fabriquer, quasiment impossible à recycler, et qu’elle est issue de l’exploitation de dizaines de « terres rares » et autres métaux précieux dans plusieurs pays producteurs (ressources fossiles limitées et causes des conflits futurs). Bref, la voiture « propre » ne l’est pas : elle déplace simplement la pollution en amont et en aval du moment où elle est utilisée par un consommateur riche et persuadé d’avoir un comportement écologique.

Toutefois, l’idée que les externalités négatives seraient du « chaos » comme le dit Zuppiroli me semble assez ethnocentrée. Les logiques de contrôle ne sont absolument pas absentes des pays producteurs (la Chine est un pays hyper-contrôlé), elles s’expriment différemment. Loin des quartiers connectés en Smart Tech et autres dispositifs de soft power et de nudging qui commencent à irriguer nos vies nanties, les pays qui fabriquent nos technologies sont largement ordonnancés par des logiques de performance et d’exploitation (des ressources et des individus) par les pouvoirs étatiques et financiers, locaux ou étrangers. Les voir comme des creusets de « chaos » me paraît injustifié, même si ces « ordres » ne sont guère utopiques.

Plutôt que de verser dans cette image romantique des grandes heures du cyberpunk (ultra-contrôle versus chaos), l’humanité pourrait bien prendre le pli du contrôle total et payer les pots cassés sur le plan de la dévastation climatique. Le chaos décrit par Zuppiroli, provoqué par notre soif de contrôle et la poursuite d’objectifs bassement anthropocentrés (l’argent, le pouvoir etc.) serait plutôt une forme de retour de flammes de Mère Nature provoqué par nos propres excès. Et l’auteur de prêcher une forme de « décroissance » ou « sobriété heureuse » permettant de revenir à l’équilibre et ainsi d’échapper à ces perspectives alarmistes. Une nouvelle utopie, moins technophile, moins solutionniste, mais une utopie tout de même que l’auteur présente pourtant, ironiquement, comme inévitable (« quitte à changer, autant que ça soit volontairement »). L’ouvrage qui déconstruit et révèle les utopies technicistes plus ou moins assumées se termine sur la présentation d’une autre forme d’utopie sans réellement se l’avouer, au lieu d’assumer de prendre partie dans la lutte des « imaginaires souhaitables » en proposant une autre voie. Amusant et révélateur : on ne s’extrait pas de qui l’on est.

~ Antoine St. Epondyle

¹ Par exemple lorsque Facebook décide de limiter les « contenus politiques » sans se rendre compte que la définition de ce qui est « politique » et le fait de le limiter est justement déjà un acte… politique.

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