Cosmo [†] Orbüs

Nous qui n’existons pas, Mélanie Fazi

nous qui nexistons pas fazi

La très belle couverture chez Dystopia (image de fond L’homme Invisible, 1933).

« J’ai passé des années à me demander si j’étais bien vivante et je me le demande encore souvent. Ces doutes-là sont tenaces. »
– Mélanie Fazi, Vivre sans étiquette.

Il est difficile de parler de Nous qui n’existons pas, dernier livre de Mélanie Fazi paru aux éditions Dystopia. Commençons par le commencement : Mélanie Fazi est auteure et traductrice, habituée de Dystopia pour y avoir publié plusieurs de ses ouvrages, notamment des recueils de nouvelles fantastiques. Personnellement, mon seul contact avec son travail fut la lecture de Hellraiser (Clive Barker) traduit en français par ses soins. (La traduction était belle, mais le roman ne m’a pas bouleversé.) Nous qui n’existons pas est une « non-fiction », un texte personnel, très intime, ou elle parle de son identité asexuelle et de son absence d’envie-besoin de se conformer aux jeux de séduction et de vie en couple – qu’ils soient hétéro ou homosexuels – largement promus partout. En ceci, ce petit bouquin est un témoignage très fort et une réflexion sur la différence, l’écart par rapport à la norme, et ce que celle-ci comporte, aussi, de salvateur.

« Vivre une différence, ce n’est pas seulement subir des insultes ou des violences. Ça peut être quelque chose de discret et de très quotidien. Il n’y a pas une journée où le monde ne me renvoie en pleine figure que je ne suis pas comme les autres, que ma grille de lecture de ce qui m’entoure n’est pas la même. Vivre une différence, ça peut être dépenser beaucoup d’énergie pour essayer de comprendre les autres, pour se fondre parmi eux, pour chercher des moyens de répondre à des questions très simples qui ne le sont pas pour nous, ou de les esquiver. »
– Mélanie Fazi, Vivre sans étiquette.

Plus le temps passe et plus je donne raison à Brian Molko, chanteur du groupe Placebo, qui disait, il y a des lustres à la téloche, qu’il faut paradoxalement écrire au plus personnel pour toucher à l’universel. C’est le tour de force que réussit Mélanie Fazi dans Nous qui n’existons pas, en partant de sa situation propre pour révéler la difficulté de vivre sereinement avec une différence dans un monde normalisé.

L’auteure insiste sur le fait qu’elle n’est pas de ces célibataires tourmenté.e.s de l’être (ni une « mégère névrosée »), elle vit sa condition sans problème – outre le besoin fondamental et éminemment personnel de s’assumer en public comme différente. Besoin auquel Nous qui n’existons pas tente de répondre et de revendiquer un droit à exister. Au delà du côté personnel de la démarche – et de la nécessité absolue de reconnaître et de respecter le droit à exister de toutes les différences d’approche de la vie (en combattant la pression sociale, à commencer par celle qu’on exerce soi-même), j’en ai déjà parlé ici – le texte de Mélanie Fazi soulève plusieurs questions. Ou plutôt, il pose des réponses à des questions qu’on se pose sans doute trop peu lorsqu’on y est pas confronté directement, et nous rappelle qu’il n’y a aucun rapport évident entre l’attirance sexuelle ou amoureuse, et le fait de vouloir vivre ensemble, de vouloir des enfants, et même de vouloir se voir. Selon les termes de l’auteure, l’attirance peut aussi être vécue comme quelque-chose « d’encombrant » à éviter pour ne pas se laisser embrouiller l’esprit, et à fuir éventuellement pour ne pas s’aliéner à autrui. L’indépendance pure et dure, revendiquée par l’auteure, passe peut-être aussi par là.

Par ailleurs, Mélanie Fazi s’inscrit dans une démarche où je me reconnais : considérer la vie moins comme un ensemble de « cases » (homme / femme, noir / blanc, hétéro / homo, cis / trans etc.) que comme un enchevêtrement de nœuds et de continuums, qui font qu’on est tous, un peu tout ça à la fois. Et que ça fluctue. Que tout est fluide, qu’on est assigné à rien, et que c’est bien comme ça. C’est parce que le monde social, les gens, nous, avons besoin de mettre les gens et ces choses complexes dans des cases simplifiées pour les reconnaître et en parler que l’auteure revendique son souhait d’appartenir à une « case » pour se définir. La « case », la définition de ce qu’on est, du sous-ensemble (aussi mince soit-il) auquel on appartient, est d’abord un moyen d’affirmer son existence et de se reconnaître avec d’autres éventuels. Poser une définition, c’est le début du langage – et donc peut-être de la civilisation.

Mélanie Fazi rappelle très justement que l’on existe aussi, beaucoup, dans le regard de l’autre. Qu’on se fout peut-être d’avoir une « essence » si l’on peut avoir un nom dans la communauté humaine. Elle balaie les discours faciles à la « soit ce que tu es, peu importe le regard des autres », et affirme haut et fort qu’on a besoin de ce regard pour évoluer en société. Car tout est société, dans notre monde, tout est regards sociaux, constructions sociales. Et la « vérité naturelle » si tant est qu’elle existe, cette fumeuse « essence » des choses et des êtres, est peut-être moins importante que la couche de civilisation sous laquelle on l’englue.

Brièvement, Mélanie Fazi met en parallèle cet aspect de sa vie avec son approche de l’écriture. En relatant son expérience d’auteure de nouvelles fantastiques, elle décrit son inadéquation avec un microcosme essentiellement dédié aux romans de fantasy et de science-fiction. Et pourtant ! Ce monde-ci est déjà une niche qui peine à exister à l’ombre des industries du livre dominées par la « littérature blanche ». Il est passionnant (et navrant) de constater comme toute structure qui cherche à exister dans le monde, et donc par rapport au reste du monde, doit elle aussi se conformer aux grilles de lecture existantes, quitte à discriminer à son tour les différences – même en subissant une discrimination (ou un manque de reconnaissance au moins). La quête d’identité de Mélanie Fazi, au plan personnel, répond à la quête d’identité de chacun dans la création. Il s’agit de naviguer entre la définition qu’on se donne, limitante (c’est son principe), et la liberté de créer autre chose.

Voici l’éternel numéro d’équilibriste entre la création « brute » soi-disant libérée de toute contrainte liées à sa réception, et sa commercialisation / diffusion par rapport aux us d’une profession et aux attentes d’un public. En tant que blogueur, j’écris plus ou moins ce que je veux. Je le fais pourtant en me posant la questions de la réception par vous, lecteurs et lectrices, de ma ligne éditoriale, de l’adéquation de chaque texte avec l’ensemble, de la longueur (qu’il faut éviter d’allonger inexorablement), des optimisations techniques liées au référencement… bref, je me définis pour exister, tout en cherchant une singularité qui puisse me définir comme unique. C’est dans cette singularité là que réside l’intérêt qui sépare « écrire un blog SF » et « écrire Cosmo Orbüs », c’est à dire toute mes raisons de le faire.

Je suppose que tou.te.s les créateurs et créatrices partagent ce genre de questionnements pour faire quoi que ce soit de personnel entre le « trop défini » et le « trop indéfini ». Nous qui n’existons pas traite de celles et ceux qui, non-définis au yeux du monde, cherchent un passage entre l’absolue singularité qui les efface totalement ; et le point de rapprochement avec d’autres qui leur permet de commencer à exister dans le monde.

~ Antoine St. Epondyle

J’ai reçu cet ouvrage reçu en service-presse. Cet article n’est ni « sponsorisé » (aucun ne le sera jamais) ni influencé, autant que possible. On n’écrit jamais de nul part, toutefois.

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