Cosmo [†] Orbüs

Le Mythe de la Damnation

Prometheus’s Martyrdom, par ~MischievousMartian

[C’est encore la vie ! – Si la damnation est éternelle.
– Arthur Rimbaud, Une saison en enfer]

De nombreux genres de fiction placent le surnaturel comme un élément central autour duquel se construisent leurs récits. Le romantisme, le gothique, le fantastique et bien d’autres sont autant d’exemples qui reprennent des thèmes forts liés à l’irrationnel, parmi lesquels on peut citer l’idée de la damnation. Parmi les malédictions représentées dans la culture en général et la culture geek en particulier, le concept de damnation représente une condamnation prononcée par une puissance supérieure -généralement divine- à l’encontre d’un ou plusieurs individus. Cette idée de châtiment divin repose sur un socle religieux et culturel fort ainsi que sur un certain nombre de figures de fiction emblématiques. Je vous propose donc aujourd’hui d’embarquer ensemble pour une promenade maudite au coeur du Mythe de la Damnation.

Les sources du mythe se trouvent dans les textes anciens des grandes religions monothéistes, et plus précisément dans l’Ancien Testament avec l’histoire de Caïn. Dans la légende, Caïn est le fils aîné d’Adam et Eve et donc le troisième homme sur Terre, ainsi que le premier meurtrier de l’histoire. Après avoir assassiné son frère Abel par jalousie, il fut maudit par Dieu et condamné à une vie d’errance pour son crime fratricide. Il représente dans la religion chrétienne le mal que peut contenir le coeur des hommes et contre lequel chacun doit lutter.

D’autres religions, notamment antiques, contiennent de fréquentes allusions au principe de damnation. Dans la mythologie grecque, le mythe de Prométhée initie déjà l’idée du châtiment divin. Après avoir créé les hommes à partir de l’eau et de la terre, le titan Prométhée se rendit coupable auprès des dieux de l’Olympe de leur enseigner la maîtrise du feu sacré et le travail du métal. Cette trahison lui attira les foudres de Zeus qui le condamna à un éternel supplice : celui d’être enchaîné pour l’éternité sur le sommet d’une montagne ou, chaque jour, un aigle viendrait lui dévorer le foie. A titre d’exemple supplémentaire, on pourrait citer également le mythe de Sisyphe, condamné lui aussi à un supplice éternel. Et l’éternité, c’est long.

Lucifer – The Fallen, par ~RainerKalwitz

La mythologie judéo-chrétienne reprend le mythe de Prométhée sous une forme adaptée, dans l’histoire de Lucifer relatée dans le Livre d’Isaïe et le Livre d’Hénoch. Ces textes sont reconnus avec réserve par la plupart des dogmes officiels mais inspirent depuis toujours un certain nombre de visions artistiques et poétiques, spécialement dans la fiction. Dans le mythe, Lucifer fait partie des quatre archanges (menés par l’archange Azazel) qui furent déchus et bannis du paradis au début des temps pour s’être rebellés contre le Créateur en apportant la connaissance et l’esprit de révolte aux hommes. Le nom de Lucifer signifie d’ailleurs « Le Porteur de Lumière » en latin. Confondue à tort avec Satan à partir du Moyen-Âge, la figure de Lucifer est pourtant plus proche d’une reprise du mythe de Prométhée qu’une représentation du démon. Les romantiques, de Victor Hugo à Charles Baudelaire en passant par Mary Shelley sont autant d’auteurs qui explorèrent la philosophie luciférienne en affirmant le refus des dogmes, la célébration du savoir et la capacité des hommes à agir sur leur destin sans aucune intervention divine. En considérant que le culte religieux était alors imposé par le clergé, on pourrait même voir le luciférisme comme un ancêtre de l’esprit libertaire.

Les formes de damnation sont aussi variées que les histoires classiques ou modernes qui les relatent. Toutefois, il est possible d’en déterminer un certain nombre de points communs, notamment dans les récits mythologiques évoqués ci-dessus. En plus d’être systématiquement du à une entité supérieure (divine ou quasi-divine) la damnation qui frappe un individu est toujours infligée pour l’éternité. Ce qui fait long, et incite ceux qui en sont affligés à chercher à s’en défaire par tous les moyens. Dans les récits classiques, la damnation est sans appel et définitive : elle mène à la mort ou au supplice éternel. Prométhée et Sisyphe sont donc probablement toujours en train de payer leurs crimes respectifs à l’heure actuelle. Toutefois, les histoires plus modernes de la culture populaire proposent divers moyens de se libérer du courroux des dieux. La damnation devient alors un ressors scénaristique de premier plan.

D’autre part, la damnation est étroitement liée au concept d’équilibre, et ce à plusieurs niveaux. Dans les mythes antiques cités plus hauts, les damnés sont punis pour avoir osé rompre un équilibre imposé par les dieux (la loi divine). Cette notion d’équilibre existe également dans ce que j’appellerais la damnation consentie. Celle-ci survient lorsqu’un personnage passe un pacte avec une divinité ou -plus généralement- un esprit maléfique afin d’obtenir un bénéfice en échange de son âme, sa vie ou son existence. Si au départ le personnage peut profiter de son nouveau pouvoir ou des enseignements de son associé, l’accord qui lui semblait être un bon plan initialement s’avère finalement très déséquilibré. Affligé du sceau de la damnation, le personnage cherche alors par tous les moyens à s’en délivrer mais -généralement- beaucoup trop tard pour lui permettre une fin heureuse. D’ou l’importance de lire toutes les petites lettres en bas du contrat.

C’est la base même du mythe de Faust dans la culture germanique, qui fut popularisé par la pièce de théâtre du même nom, écrite en 1808  par Goethe. Dans cette histoire, Heinrich Faust est un alchimiste insatisfait de son érudition. Pour découvrir les jouissances terrestres, il signe un pacte avec le Diable sous la forme de Méphistophélès en échange de son âme. Selon les versions, Faust est soit condamné à l’enfer soit sauvé grâce à une repentance soudaine à la fin du récit. Le cas est relativement similaire dans Le Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde, dans lequel le personnage éponyme troque son âme contre la jeunesse éternelle et voit sur son portrait peint le résultat de ses années de débauche. De la même manière, dans La Peau de Chagrin de Balzac le personnage principal Raphaël de Valentin fait l’acquisition d’une peau (de chagrin donc) lui permettant d’exaucer le moindre de ses voeux. A chaque souhait accordé, la peau diminue de taille et affecte d’autant la santé de son possesseur. Dans tous les cas, ce qui est reçu au départ par les personnages comme une bénédiction se retourne finalement contre eux et mène leur perte.

Dracula – Cover, par ~BeatrizMartinVidal

Ces réinterprétations du mythe de Faust ont permis de vulgariser le thème de la damnation dans la culture populaire. Modifié, revisité et remis au goût du jour, il a pu traverser les époques et nous arriver aujourd’hui sous des formes très variées. Souvent, la damnation est associée à l’accession à un pouvoir particulier -l’immortalité par exemple- et les damnés se transforment de toutes sortes de manière : le plus fréquemment en morts-vivants.

Dans son film Dracula, Francis Ford Coppola  présente le personnage du Comte Dracula comme damné après avoir tourné le dos à l’église qui aurait refusé l’extrême onction à sa femme suicidée. Le vampire originel est alors un personnage éminemment romantique, maudit par les cieux et changé en vampire pour avoir massacré des ecclésiastiques. Dans le roman original, Bram Stoker quand à lui ne donne pas d’indication sur l’origine de Dracula en tant que vampire. Ses notes personnelles évoquent toutefois une damnation provoquée par son abominable cruauté.

Le vampire en général est un monstre souvent associé à l’idée de malédiction. Pourtant, le mal est très souvent transmis par morsure et ne frappe donc pas forcément des individus fautifs. L’innocente Mina Harker -toujours dans Dracula– devient vampire après avoir été mordue par le monstre. Il s’agit donc plutôt d’une malédiction transmise injustement que d’une damnation infligée en châtiment.

La bande dessinée Requiem, Chevalier Vampire propose une vision particulière de la damnation, puisque tous ses personnages sont des monstres réincarnés en enfer sous des formes variées. En fonction de leur existence terrestre, une forme monstrueuse leur est attribuée dans les limbes comme une damnation : les tortionnaires deviennent vampires, les intégristes religieux deviennent loups-garous et ainsi de suite. Dans ce monde particulièrement injuste, les pires ordures deviennent des seigneurs et la damnation -pour peu qu’on l’accepte- est finalement positive puisqu’elle donne accès au pouvoir dans le monde infernal.

JRR Tolkien quand à lui utilisait déjà l’idée des damnés sous la forme de morts-vivants. Dans ses différentes oeuvres, le Seigneur des Ténèbres Sauron est à l’origine de la corruption des esprits de l’armée des montagnards afin qu’elle trahisse le roi humain Isildur. Deshonnorée par son parjure, l’Armée des Morts se terre dans les Montagnes Blanches pendant plus de 3000 ans sous la forme d’une armée mort-vivante, jusqu’à ce qu’Aragorn leur demande de l’aide. Une fois leur honneur lavé grâce à leur participation providentielle aux Champs de Pelennor, les morts-vivants regagnent leur liberté et quittent la Terre du Milieu en paix. D’une certaine manière, dans Le Seigneur des Anneaux, cette histoire s’insert comme un récit de damnation au sein de la grande histoire du l’univers.

Depuis la mythologie classique, le Mythe de la Damnation n’a eu de cesse d’évoluer  comme un élément de scénario et comme un important vecteur d’ambiance. Chaque auteur ou réalisateur y puise une inspiration propre et adapte le concept à la convenance de son récit. Toutefois le fantastique, la fantasy et les autres genres traitent le sujet selon leur propre rapport au surnaturel. Pessimistes ou pas, les différentes visions du sujet apportent toutes une pierre à l’édifice de ce concept vieux comme le monde : l’idée d’un dieu, d’une force, capable de prononcer un jugement contre les mortels qui osent s’élever contre sa loi. Mais comme le dit Baudelaire ; qu’importe l’éternité de la damnation à qui a trouvé dans une seconde l’infini de la jouissance !

-Saint Epondyle-

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4 commentairesVous en pensez quelque-chose ?

  • Très bon sujet, et bon traitement. Un peu succinct peut-être, car il y aurait bien plus à dire. En revanche, as-tu des sources ? Certains passages mériteraient une référence ou deux, surtout ceux sujets à moult interprétation (le mythe de Prométhée, Lucifer pour les plus riches de polémique et d’études).

    • Il y aurait plus à dire en effet ; j’ai tenté de centrer sur l’essentiel pour éviter l’éparpillement.

      Mes sources viennent essentiellement de Wikipédia pour vérifier des connaissances personnelles (sur la mythologie en particulier) et de lectures personnelles (pour les choses plus récentes). Globalement, on reste dans le subjectif.

  • Bon sujet étoffé, même si il aurait pu être plus étoffé. Concernant le film de Coppola, c’est par contre davantage le fait qu’il renie Dieu ouvertement (il le dit clairement au moment où il s’insurge dans l’église, dans l’introduction) que le fait qu’il tue les prêtres qu’il lui vaut sa damnation. Sachant que celle-ci semble réellement forme au moment où il transperce le crucifix de son épée, et que le dit crucifix se met à charrier du sang.

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