Cosmo [†] Orbüs
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Le Transperceneige / Snowpiercer est un film américano-coréen adapté d’une bande dessinée française du même nom. Sorti en 2013, le film fait partie de ces métaphores littérales si plaisantes à décortiquer qu’offre la science-fiction. Le film et la BD mettent en scène un monde post-apocalyptique dévasté par une ère glaciaire sans pareille, dans lequel un train est devenu le dernier refuge d’une humanité soumise à un système de castes tyrannique, organisé d’avant en arrière, des « premiers de cordée » pourrait-on dire, aux rebuts de la troisième classe. Il va sans dire que la métaphore critique du capitalisme est évidente d’emblée.

Attention, vous entrez dans une zone-spoiler.

L’ordre « naturel » des choses

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L’une des affiches du film (Bong Joon-Ho, 2013).

Le Transperceneige, est un système totalement clos sur lui-même : nul ne peut sortir ou entrer dans le train. A l’intérieur, la rhétorique bien huilée du régime tient les habitants à leur « juste place » en leur martelant que l’ordre qu’il perpétue est « naturel » et vital. En effet, sortir du train équivaut à une mort certaine (du moins au début du film). Le régime entretient pourtant le flou autour du danger, en confondant l’ordre tyrannique qu’il impose (on y revient) et la nécessité pour le train d’avancer pour ne pas geler sur place et condamner tout le monde. Il n’y a pourtant pas de lien évident entre le fait de maintenir l’ordre social existant tel quel et le fait de permettre au train de rouler. A ce titre,  la machine ne peut littéralement pas être arrêtée sous peine de livrer tout ce qu’il reste de l’espèce humaine à l’extinction immédiate. Aussi, on exhorte tout le monde à « l’ordre » pour éviter à tout prix le « chaos » qui mettrait en danger le bon fonctionnement du train. « Une place pour chacun, et chacun sa place, ainsi soit-il » telle est la rhétorique de légitimation de la conseillère Mason (Tilda Swinton) pour passer aux troisièmes classes, les « queutards » l’envie de se révolter.

Le spectateur averti remarquera déjà, avant toute analyse de la métaphore train/capitalisme, que c’est déjà ce même capitalisme qui est pointé du doigt dans l’introduction du film lorsque la voix off nous informe que l’ère glaciaire est due à une tentative très ratée de lutter contre le réchauffement climatique. En bref : le solutionnisme technologique des sociétés industrialisés à cherché à résoudre un problème causé par l’industrialisation, le réchauffement, par une « solution » technique. Échec retentissant.

On apprend donc dès l’introduction du film que le Système capitaliste d’avant la catastrophe n’était pas soutenable, puisqu’il provoquait un réchauffement climatique global et – même si l’usage d’agents chimiques refroidissants n’avait pas été décidé – il aurait connu les conséquences de ce réchauffement à terme. D’une manière différente, le Système à l’oeuvre dans le Transperceneige n’est pas soutenable non plus car il provoque structurellement des révoltes armées depuis les wagons de queue. Depuis 17 ans que roule le train, il y en a déjà eu de nombreuses puisqu’au moins quatre d’entre elles sont évoquées. La révolte racontée principalement dans le film, celle de Curtis, amènera à la destruction totale du train et à la mort de la quasi-totalité de ses occupants. Un Système, même doué d’une capacité technologique de mouvement perpétuel et des moyens de s’auto-suffire par le recyclage de l’eau et la production de nourriture, n’est pas viable lorsqu’il génère de l’intérieur une dose de chaos capable de le détruire, sans pouvoir la résorber par la justice sociale ou les armes.

Ségrégation sociale

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La couverture originale de la BD (Lob & Rochette, 1984).

La BD nous apprend un élément fondamental que le film élude, c’est que le train était durable à la base, en tant que véhicule de luxe destiné aux croisières ferrées en autarcie dans le monde d’avant la catastrophe. Lors de celle-ci, des wagons de troisième classe ont été ajoutés in extremis pour permettre à plus de monde de monter, ce qui explique pourquoi on traite les « queutards » de « passagers clandestins », et pourquoi ils s’entassent dans des wagons à bestiaux sans le moindre confort ni commodité. Ce qui explique aussi pourquoi les queutards ne servent à rien dans le fonctionnement du train. En effet : les troisième classes ne travaillent pas, et la seule utilité qu’on leur trouve est d’y prélever quelques enfants périodiquement, enfants qui pourraient aussi bien être enlevés dans les wagons de seconde classe. Ils sont pourtant nourris et chauffés (conditions élémentaires de la survie) par les rames précédentes. La nourriture qu’on leur sert rappellera volontiers le Soleil Vert du roman éponyme, sorte de gelée noirâtre ici fabriquée à partir d’insectes broyés. A la fin du film, Curtis nous apprendra que cette solution à mis un mois à être mise au point, mois pendant lequel les gens s’entre-dévoraient littéralement à l’intérieur des wagons de queue. C’est en partie cet épisode atroce de l’histoire du train qui donne au Système un argument de plus : sans lui, les gens meurent de faim et s’entre-tuent en revenant à un état bestial.

Toujours est-il que, même nourris par un procédé inventé sur le tard, les queutards sont un poids mort pour le Système. Une masse de gens inutiles à entretenir. Pour les riches des rames de tête, ils sont un poids dont on voudrait bien se passer. Leur accorder plus de confort matériel est impensable, disent-ils en substance, puisqu’on est déjà bien gentils de les accueillir et de leur fournir de quoi vivre. On ne peut pas accueillir toute la misère du monde, n’est-ce-pas, vu le nombre de ces miséreux. Cet argument antisocial typique fustige les « assistés inutiles » comme autant de chômeurs (au sens propre : ils ne travaillent pas) qu’on ne peut sereinement abandonner à l’extérieur (génocide) mais qu’on confine au strict minimum de l’accueil et qu’on relègue ce faisant au rang de parias via une logique sécuritaire ultra-violente. Une « chasse au pauvre » donc, qui rappelle légitimement les logiques de domination ethniques ou de ségrégation sociale par l’urbanisme.

Dans ces conditions, le discours sur l’ordre et le chaos servi par la conseillère Mason, et son insistance sur la « place » dévolue à chacun a du mal à passer. Les queutards n’ont aucune place dans l’ordre social, aucun rôle à tenir, on ne compte sur eux pour rien. Ils sont nourris au minimum et réprimés sans pitié – et sans espoir ni d’améliorer leur condition ni de la voir s’améliorer par la grâce d’un Système qui proclame à n’en plus finir à quel point il est éternel car conçu pour durer. A nouveau, la BD rentre un peu plus dans le détail et montre comment la religion de la Sainte Loco permet aux classes supérieures d’asseoir un contrôle sur les masses oisives ; le film l’évoque brièvement mais personne n’a vraiment l’air d’adhérer à cette croyance qui ressemble donc à une tentative absurde et grossière du Système, au contraire de la BD où cette religion trouve plus d’écho.

Le film polarise également beaucoup l’opposition entre la tête et la queue du train, sans s’attarder sur les classes intermédiaires. La recherche esthétique de la découverte successive des wagons de tête (serre / école / aquarium / sauna / boîte de nuit etc.) brouille légèrement la compréhension d’un message à nouveau plus clair dans l’oeuvre originale. Ceux qui nourrissent les autres par leur travail, ce sont les classes moyennes. Ce sont elles qui font tourner les machines, cultivent les serres, élèvent les enfants et les animaux. On devine que les quelques sushis dégustés dans l’aquarium géant ne nourrissent pas les foules de fêtards des wagons plus en amont, et que le train se découpe en oisifs de queue nourris aux insectes, travailleurs du milieu esclavagés à la tâche mais pouvant se gargariser de servir à quelque-chose (d’avoir une place claire et utile), et les profiteurs du devant passant leur temps entre mets succulents et activités de détente.

La BD met clairement en scène un passage dans le wagon de « la Mama », sorte de bloc de viande auto-régénérant qui permet de nourrir tout le train (ceux qui mangent de la viande en tous cas) et dont s’occupent des bouchers de classe moyenne.

C’est d’ailleurs parce qu’ils méfient des classes moyennes autant que des queutards, que les dominants se réservent l’usage des armes à feux. Il y a deux périodes dans la violence du Transperceneige : la lutte à armes blanches et improvisées de la première moitié (queutards contre deuxième classe) qui se termine par la rencontre avec les cagoulés dans le tunnel ; et la lutte à armes à feu contre les militaires entraînés des wagons de tête. Si les soldats du début n’ont pas de balles pour leurs armes (ce qui facilite la révolte) c’est bien que la tête ne leur a pas donné les munitions qu’elle avait, elle, de peur qu’ils ne les utilisent contre elle. Ainsi chaque wagon, ou en tous cas chaque rame, vit-elle dans la terreur imposée par celle de devant (plus forte, mieux armée) et par celle que ceux de derrière ne se révolte. L’armement dans le Transperceneige est réparti inversement proportionnellement à la densité de population. Il est un reflet du pouvoir, et le peu de dominants de l’avant à besoin des meilleures armes (fusils automatiques) pour s’assurer le contrôle sur les masses.

Prendre les armes

La violence des queutards insurgés est donc une réaction à la violence tyrannique première qu’ils subissent : régime carcéral, isolement, enlèvements d’enfants, tortures, humiliations, meurtres. De l’avant, ils ne connaissent que les militaires venus les maltraiter et la conseillère Mason qui semble venue d’un autre monde pour les sermonner. Ils comprennent parfaitement qu’ils n’ont aucun pouvoir (ils ne peuvent pas faire grève ni prendre en otage les moyens de production puisqu’on attend rien d’eux) et aucune marge de négociation (pour la même raison). Leur seul moyen d’action est donc de prendre les armes (qu’ils n’ont pas) contre un ordre imposé par elles.

L’histoire avance linéairement en même temps que les personnages dans le train, et à mesure que les insurgés progressent malgré de lourdes pertes, ils se salissent les mains dans des proportions largement comparables à la violence initialement subie. Leur révolte relève moins de la légitime défense que de la contre-attaque sans vergogne et l’on pourrait noter leur relative absence de scrupule. A partir de la moitié du train environ, quand les cagoulés de deuxième classe les attendent pour leur faire la peau à la faveur de l’obscurité, Curtis décide consciemment de prendre Mason en otage pour continuer à avancer plutôt que de sauver Edgar, sacrifiant son ami en même temps qu’il retourne contre l’ennemi ses propres méthodes. Dans la scène des sushis, il forcera Mason à manger de la gelée d’insectes par pure vengeance (inutile), reproduisant ainsi un schéma de domination de celui qui détient le pouvoir des armes sur les autres – en inversant les rôles.

Finalement, Curtis arrivera seul devant Wilford le conducteur et concepteur de la Loco, et découvrira que cette révolte était orchestrée par ce dernier et Giliam, en tant qu’opération particulièrement cynique de diminution de la population. Cette révélation le place face à un triple choix entre peste, choléra et une autre maladie incurable et fatale du même tonneau. Métaphoriquement bien-sûr, ce triple choix mutuellement exclusif et dont aucun n’est réellement satisfaisant, est celui auquel fait face toute tentative de révolte armée. Les trois choix sont les suivants :

La soumission

Soit se soumettre au Système injuste du train tel qu’il est. Admettre que c’est ce train qui permet aux queutards de survivre à défaut de vivre, et que sans lui ils seraient morts de froid à l’extérieur. S’en remettre à l’idée que l’ordre, aussi injuste soit-il, vaut toujours mieux que le « chaos » comme le professe la conseillère Mason. Dans ce status quo qui perdure (à peu près) depuis 17 ans, le wagon dans lequel on est tombé (ou né) est déterminant. Tête, tant mieux, queue, pas de chance. La BD nous apprend que des groupes de soutien aux queutards existent dans le reste du train, preuve que la diversité d’opinion existe malgré tout, et que naître nanti n’est pas une garantie de n’avoir aucune notion de justice sociale. D’ailleurs, on ne sait pas ce qui à déterminé la place de chacun à l’origine, mais il est probable que la hiérarchie de l’époque reflète la discrimination par l’argent que le luxe de l’avant du train laisse supposer. En résumé : que les premières classes étaient ceux qui à l’époque, pouvaient se la payer et qui jouiraient maintenant d’une domination de fait, en force brute, non plus dictée par l’argent puisqu’il n’existe plus.

La collaboration

Soit perpétrer ce Système en connaissance de cause. C’est ce que Curtis se voit proposer par Wilford à la fin du film, lorsqu’il apprend que 74% de la population de la queue est promise à la mort pour préserver le fragile équilibre de « l’écosystème » à bord. Le terme d’écosystème en équilibre est apporté par Mason dans la scène de l’aquarium, lorsqu’elle explique que les poissons ne peuvent pas être consommés en surnombre pour éviter de perturber la biosphère en circuit clôt qui leur permet à tous de vivre. Une rhétorique reprise plus tard par Wilford lui-même lorsqu’il déclare que la population du train doit être « régulée » pour préserver le fragile équilibre de l’autosuffisance. Toutefois, on pourrait trouver un peu facile de considérer qu’il en va de même pour le train, car comparer cette communauté humaine à un écosystème viendrait à dire que chacun à une place naturelle en son sein, et que cette place ne serait pas due à un hasard ou une condition sociale première. On est plutôt ici en présence d’un système social construit, qui n’a rien de « naturel » dans la place qu’il attribue aux habitants. L’argument de Wilford s’en trouve invalidé puisqu’il repose en réalité sur une épuration sociale destinée à maintenir le pouvoir des dominants. (Le sien propre, en fait.*)

La révolution

Soit détruire la machine, quitte à provoquer des milliers de morts. Le film ici fait une pirouette puisque le train est détruit par erreur. On ne nous montre pas réellement Curtis ou d’autres queutard décider sciemment de stopper le train de manière irréversible. Curtis ne choisit pas vraiment, d’ailleurs, car à peine a-t-il le temps de se retourner contre Wilford que Yona précipite la fin des événements – et c’est tant mieux car le choix que devait faire Curtis après son épopée sanglante ne pouvait être que mauvais (devenir un tyran, ou complice d’un tyran, faire sauter le train et tuer tous les passagers innocents). En déclenchant l’explosif, Yona cherche à ouvrir la porte et n’anticipe pas la destruction de tout le train par une avalanche. Elle envisageait une quatrième option : faire sécession, quitter le train pour tenter une vie au dehors, comme le firent les sept de la « révolte des sept » dont on aperçoit les statues pétrifiés au cours du voyage. Quoiqu’il en soit, le train se retrouve détruit et Yona n’a pas volontairement sur les mains le sang de tous les autres passagers (ce qui est pratique du point de vue de la morale scénaristique). Seuls personnages innocents avec le gamin, ils deviennent les survivants de l’ancien monde, prêts à en conquérir une nouvelle « page blanche » littérale – aux températures enfin vivables**. Malgré leur peu de chance de survie immédiate, c’est sur cette note d’espoir relatif que se conclue le film.

Snowpiercer nous propose cette grille d’analyse de la révolte armée face au capitalisme, Système oppressif désigné. La révolte armée est utile, mais porte en elle le risque soit de remplacer un tyran par un autre (c’est ce qui arriverait si Curtis acceptait la proposition de Wilford et donc la responsabilité de laisser assassiner 74% de ses pairs) ; soit de précipiter un bouleversement radical vers un ailleurs, dont on ne peut pas anticiper les bonnes et mauvaises conséquences (si ce n’est que la révolution elle-même provoquera la mort de nombreux innocents dans la chute du Système). La révolte armée est présentée comme légitime et inévitable. Elle est le produit du Système inégalitaire qui l’enfante ; et pourrait bien aller jusqu’à gripper définitivement la machine. Son déraillage provoquera d’immenses dégâts, et les instigateurs de la révolte devront mourir pour laisser la place à la génération suivante, innocente et pure, capable de tenter sa chance dans le désert de l’après.

~ Antoine St. Epondyle

Notes : 

* A ce sujet, Wilford est plus ou moins une classe sociale à part entière. Il ne vit pas avec les autres wagons de tête (pour ce qu’on en sait) et reste cloîtré chez lui avec un ou deux sbires. Lorsqu’il parle du train de manière générale, il alterne entre un ton grandiloquent sur la survie de l’humanité, et un mépris bien palpable de dominateur sans pitié. Son plan d’épuration sociale le prouve d’ailleurs assez bien – et il n’a pas de scrupule à faire tuer de nombreux passagers de première classe pour « sélectionner » Curtis comme son successeur. Finalement, ses efforts de perpétuation de l’ordre établi surtout vers la gestion de son troupeau humain, troupeau qu’il considère avec un paternalisme absolu et sans le consulter le moins du monde – aux exceptions notables de Curtis à qui il veut donner les rênes, et de Giliam qui ourdit avec lui.

** A propos des températures de l’extérieur : la question se pose de savoir si Wilford savait que l’extérieur était de nouveau viable. Le film ne le dit pas. Soit il le savait et cachait la réalité en perpétuant le mythe du « There is no alternative » de Margaret Thatcher (mais pas seulement elle) pour conserver son pouvoir ; soit il ne le savait pas et restait lui-même convaincu que le train et son Système de domination et d’épuration périodique était le seul viable. Le premier choix en fait un méchant hollywoodien particulièrement cynique et méchant, mais le second me semble plus intéressant sur le plan métaphorique puisqu’il considère que les élites – et jusqu’au grand tyran – sont elles-mêmes aveuglées par leurs croyances dans la viabilité du Système dont elles profitent. Nés dans le Systèmes ou en tous cas perpétuateurs de celui-ci, ils se convainquent de l’absence d’une autre voix jusqu’à provoquer la catastrophe. Toute ressemblance avec l’actualité…

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