Cosmo [†] Orbüs

Sin City: J’ai tué pour elle | A tombeau ouvert

L’affiche américaine qui causa le scandale (et pas à cause du flingue).

[Cette ville pourrie…
elle souille tout ceux qu’elle touche.]

Je me rappelle du choc ressenti en voyant le premier Sin City, il y a quelques années. C’était bien après sa sortie en salles, et sans m’attendre à rien je pris en pleine tronche ce film sans équivalent, ce scénario en roue libre, cette esthétique noire et cette débauche de violence crue jusqu’à plus faim. Je venais de faire la connaissance de Robert Rodriguez.

Sin City n’est pas un excellent film pour son respect du roman graphique d’origine. Ma culture comics reste à faire et je ne l’ai pas lu. Sin City est un chef-d’oeuvre pour l’exercice de style qu’il représente. Ce n’est pas qu’un film de genre, c’est LE film de genre poussé à son paroxysme, comme seuls Rodriguez et Tarantino savent le faire. Après la claque du premier volet, tout l’enjeu était de ne pas troquer la surprise pour la routine et de réussir à faire autre chose qu’un film d’action basique, un Expendables en noir et blanc. Heureusement la collaboration entre Rodriguez et Miller (sans Tarantino cette fois) démontre à nouveau son efficacité. Il faut croire que ces deux là étaient faits pour se rencontrer. Sin City : J’ai tué pour elle réitère le tour de force, facile.

Plus qu’une histoire, Sin City est basé sur un concept d’univers très particulier. Creuset de tous les vices, la ville est comparable à une Gotham qui aurait été laissée à l’abandon après trois crises économiques et une guerre mondiale, et sans Batman pour la sauver. Basin City -amputée de sa première syllabe par ses habitants- est un monde immoral, apocalyptique et surviolent ; c’est l’enfer sur Terre. Tout n’y est qu’un cycle sans fin de meurtres et de perversions, les rues sont livrées aux gangs, la justice n’existe pas et personne n’est innocent. A l’échelle d’une seule ville américaine, elle concentre toute la décadence et la violence imaginables. Pour les joueurs de COPS et du Monde des Ténèbres, c’est une inspiration incontournable.

Nancy (Jessica Alba) et Marv (Mickey Rourke), à tombeau ouvert.

Une nouvelle fois porté par une brochette de gueules-cassées à faire peur, le film s’articule autour de plusieurs intrigues parallèles. Le Katie’s, club de strip-tease sordide et tripot clandestin sert de fil rouge pour relier les récits entre eux, et fait à la fois office de point de rencontre et de symbole de la ville toute entière. On y retrouve plusieurs têtes connues : Nancy la strip-teaseuse, Marv l’armoire à glace, Dwight le bad boy, Gail et Miho les prostituées tueuses et Roark le sénateur mafieux. A ceux-là viennent s’ajouter quelques nouvelles figures, comme principalement Johnny le joueur (tricheur ?) compulsif. Mais c’est surtout Eva Green qui crève l’écran dans le rôle d’Ava ; moi qui ne suis pas un grand fan de l’actrice en temps normal, j’ai adoré sa prestation en femme fatale manipulatrice et sans scrupule, complètement givrée.

Encore plus léchée que dans le premier volet, l’esthétique de J’ai tué pour elle reprend les mêmes codes. Le monochrome (avec colorisation sélective) est de rigueur et à l’occasion les aplats de noir et de blanc atténuent la violence des scènes spécialement trash. Les phases d’action, de poursuite, de meurtre et de combat sont (très) violentes et (très) nombreuses. D’innombrables trouvailles visuelles permettent de jongler entre les plans et les récits sans accroc, et on devine tout le long de nombreux clins d’œil et références au style graphique de la bande dessinée. A ce titre le générique d’introduction est très réussi. Bien loin d’un film réaliste, c’est un jeu de massacre délirant et carrément jouissif.

Le style général de Sin City ne s’arrête pourtant pas à son traitement visuel si particulier, même si celui-ci contribue largement à son rendu inimitable. Le style de Sin City est aussi dans ses décors délabrés et l’allure de cow-boys sadomasos de tous ses personnages. Tenues de cuir cloutés et substituts phalliques de plusieurs quintaux exigés, dans le plus pur style Rodriguez. Entre la gueule ravagée de Mickey Rourke, les poses langoureuses d’Eva Green, le rire dément de Powers Boothe et le déhanché provocateur de Rosario Dawson, chaque personnage incarne un des visage de la ville du chaos et de la folie furieuse. Quelques seconds rôles font également sensation, je pense à Kroenig le médecin clandestin (Christopher Lloyd, ce héros), mais aussi à l’inspecteur Mort (Christopher Meloni) dont les interprétations font beaucoup plus d’effet que les brèves et inutiles apparitions de Lady Gaga en serveuse de bar et Bruce Willis en fantôme de l’inspecteur Hartigan.

Johnny :  « J’ai gagné au poker. »
Bertha : « Pas de chance. »

A bien des égards, l’univers de Rodriguez relève du fantasme. Sexuel d’abord, la luxure s’étale partout -peut-être plus que dans le premier- et fantasme de violence déchaînée ensuite. Les hommes sont tous des meurtriers et des obsédés, les femmes des tueuses et des putes. Mais malgré cette esthétique ultra marquée, Sin City : J’ai tué pour elle n’est pas aussi clairement machiste qu’on pourrait le croire. Certes, aucune femme n’est présentée autrement que comme bombe sexuelle en tenue de cuir à franges, bottes et flingues énoooooormes, fantasme sur talons aiguilles. Pourtant confrontées à un univers aussi machiste et violent, aucune ne se cantonnent non plus au rôle de victime que l’on voudrait lui réserver. Tout comme les femmes de Game of Thrones, elles usent de tous les moyens (fourberie, sexe et violence) pour survivre, et tenter de prendre le pouvoir. Elles sont les égales des hommes dans une lutte sans merci, des tueuses sans scrupules hypersexualisées mais pas victimes comme les personnages de Nancy, Ava et Gail le montrent en permanence.

Comme pour Sucker Punch en son temps, le débat est ouvert entre ceux qui verront un film féministe engagé et ceux qui ne retiendront qu’une imagerie de vieux dégueulasse pour vieux dégueulasses. Le titre lui-même, « J’ai tué pour elle », est ambivalent puisqu’il peut être compris dans deux sens différents : celui de la femme dominatrice et celui de la femme-trophée. La personnalité contestée de Frank Miller (néo-conservateur, misogyne notoire, fasciné par les armes et la violence) associée à l’humour noir cynique qui baigne tout le film laissent grand ouvert le champ de l’interprétation à ce niveau. La vérité est sans doute entre les deux.

Sin City : J’ai tué pour elle réinterprète les figures classiques du polar à sa propre sanglante et sulfureuse. En conclusion de ses récits imbriqués, le film livre toujours le même constat. La ville corrompt tout, la vie ne vaut rien. Il n’y pas de justice, pas de morale, pas de loi si ce n’est celle du plus fort ou du plus fourbe. Tiens, ça me rappelle quelque chose…

-Saint Epondyle-

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