Cosmo [†] Orbüs

Qu’est-ce-que La Chose ?

the thing carpenter

The Thing est un célèbre film d’horreur de John Carpenter, qui fait automatiquement penser à deux références cultes du (presque) même genre. La scène d’ouverture du film et son setting Antarctique rappellent At the moutains of madness de Lovecraft alors que son déroulé en huis-clos horrifique où « personne ne vous entendra crier » fait penser à Alien. Mais au delà des clins d’œil (appuyés) à ces références incontournable, The Thing partage surtout avec ses maîtres le goût de l’horreur matérialiste. On est ici en pure science-fiction et pas dans le genre fantastique : l’horreur est réelle, tangible, matérielle à défaut d’être compréhensible.

La bête d’Alien et celle de The Thing partagent un certain rapport à la reproduction qui passe par leurs malheureuses victimes, quoiqu’Alien le fasse avec les métaphores sexuelles qui ont fait la renommée de son xénomorphe. Plutôt que d’inséminer ses victimes, la Chose les assimile complètement jusqu’à en devenir extérieurement la copie conforme. Sa manière de « copier » s’apparente à une forme de possession du corps, qui abolie la distinction entre original et copie : elle devient l’hôte qui, lui, n’existe dès lors plus. La Chose de The Thing semble carrément dénuée d’existence physique. Elle n’est jamais vue, sentie ni touchée en dehors des hôtes qu’elle possède et transforme. Il n’y a que des humains, des animaux et leurs versions « infectée » sans que l’agent infectant – la fameuse Chose – ne soit jamais perçu.

Le mode d’action peut faire penser à un virus. Les personnages, d’ailleurs, y croient lorsque le médecin du groupe reproduit sur ordinateur une simulation d’infection, fonctionnement supposé de la Chose. Un virus extérieur rencontre une cellule saine, la contamine et disparaît dans le processus, puis assimile à son tour les prochaines cellules qu’elle rencontre. La Chose serait donc un unique virus colonisateur mais non infectieux sans multiplication possible. A la différence de l’Alien capable de se reproduire, la Chose n’est toujours qu’une seule à la fois.

the thing john carpenter

Cette théorie du virus n’est pourtant qu’une supposition que rien ne vient étayer. La Chose contamine, fait muter, frappe les uns après les autres sans qu’on arrive à déterminer la logique de contamination. Lorsqu’on croit s’en être débarrassé, la mutation affecte une autre victime. A ce titre, il est à noter que la théorie est mise en doute par le film lui-même : toutes les tentatives de quarantaine et de désinfection (au lance-flammes) échouent. En outre la présentation de cette théorie sur le presque-seul ordinateur de tout le film à tendance à la déréaliser face à l’horreur bien corporelle et très incarnée, montrée dans le reste du film. Par ce biais The Thing nous montre comme les facultés et les outils humains (matérialisées par l’informatique) sont inopérants pour comprendre ce qui se passe réellement. D’ailleurs, le seul autre ordinateur du film est un jeu d’échec qui arrive à battre MacReady alors qu’il ne s’y attendait pas : nouvel indice de l’insuffisance de l’esprit humain à prendre en compte tous les paramètres, même lorsqu’il les a sous les yeux.

Cette tentative d’intellectualisation des scientifiques masque en réalité le caractère foncièrement incompréhensible de ce qui se passe. Même le titre du film va dans ce sens : The Thing, la Chose, qu’on ne peut même pas nommer tant nous sommes démunis face à sa présence menaçante. Cette idée d’une horreur antédiluvienne et incompréhensible est une nouvel indice de la filiation lovecraftienne de l’oeuvre ; bien plus que ne l’était le xénomorphe d’Alien dont les mensurations et capacités sont connues à la fin du film. (Face au dilemme récurrent de « montrer l’inconcevable » des cinéastes lovecraftiens, Ridley Scott avait opté pour une autre approche : s’associer avec H.R. Giger pour concevoir un monstre mythique et marquer les esprits.)

Les manifestations horrifiques de la Chose sont bien tangibles, gores et organiques, et très proches de nous puisque basées sur des transformations d’êtres humains ou de chiens. Ce sont des corps en mutation accélérée, jusqu’au dopplegänger méconnaissable qui désincarne donc d’autant, une fois de plus, l’horreur insaisissable à laquelle on a affaire. Les phases de métamorphose qui donnent son cachet gore et une part de sa célébrité au film, sont de pures réussites du genre. Plutôt que de ne rien montrer (comme le fait Ridley Scott dans Alien) en jouant sur le hors-champ et l’imagination du spectateur, on assiste ici à pléthore de scène de destruction corporelle et de découpage sanguinolents, de tentacules, d’explosions et ouvertures thoraciques, de gerbes vertes, rouges et noires… Le visuel met à l’épreuve l’observation du spectateur qui y reconnaît moult formes de vie plus ou moins discernables : pattes d’araignées, étoiles de mer, tentacules comme des lianes, éclosions florales ensanglantées, têtes des chiens et des humains assimilés, boyaux, viscères, structures osseuses déformées, cavités etc. Si la possession amène son hôte à muter, elle semble faire éclore diverses formes biologiques animales et végétales (nouveau rappel aux Moutains of Madness ?) dont on pourrait se demander d’où elles sortent puisque la « créature » n’est supposée n’avoir eu connaissance de la Terre que de l’Antarctique. Quoiqu’il en soit, l’assimilation prend un certain temps avant d’arriver à sa forme finale, et elle passe par plusieurs formes d’évolutions possibles avant de se stabiliser. La Chose semble tâtonner, et retourne contre nous notre propre corporalité, nous forçant à en combattre les effets (les corps transformés) plutôt que la cause (la fameuse Chose).

the thing john carpenter

A force de métamorphoses horribles et contre-nature ; horribles parce que contre-nature, le monstre échappe à la classification et à la chasse que lui mènent MacReady et les autres. Quoiqu’ils fassent, il est toujours-déjà en train de posséder quelqu’un d’autre. Et ce n’est pas faute de tout passer au lance-flammes, de se méfier les uns des autres, de croire l’avoir enterrée plusieurs fois etc. Y-aurait-il plusieurs Choses ? L’hypothèse la plus évidente serait plutôt 1/ soit qu’elle ait une capacité propre aux monstres de films d’horreur de survivre à peu près à tout et 2/ soit qu’elle n’ait pas de corps, pas d’existence physique, pas de moyen de transmission aussi simple qu’un virus. Qu’elle soit. Et que tant qu’il y aura un corps à posséder on ne pourra s’en défaire.

The Thing renvoie à la question de l’identité lorsque chacun attend le résultat de son test sanguin comme s’il ne savait pas lui-même s’il était humain ou non. Et les esprits se tendent lorsque les armes sont de sortie. Personne ne fait plus confiance à personne, et même plus à ses propres convictions d’être, ou pas, lui-même. L’horreur désincarnée nous renvoie en pleine tronche le miroir de notre propre nature biologique et sociale. Elle prend racine dans son hôte (qu’elle utilise comme matrice reproductive et forme horrifique) plutôt que dans un hypothétique… alien.

Voici, à mon sens, la différence fondamentale entre The Thing et Lovecraft ou la saga Alien. Ici, il n’y a pas de monstre, pas de xénomorphe (littéralement « forme étrangère »), pas de corps étranger qui pénètre dans la base comme un virus pénètre l’organisme… au contraire de toute intuition. Il n’y a que modification de ce qui est d’ores et déjà là. La Chose « n’hibernait » sans doute même pas avant l’arrivée des norvégiens (c’est un peu facile de la comparer à un mammifère qui hiberne). Peut-être n’avait elle même pas d’existence du tout puisqu’elle n’avait pas de corps à posséder. En suivant cette logique, la Chose n’est peut-être alors qu’une chaîne de conséquences inexpliquées en dehors de toute causalité, qui remet donc en question l’un des fondements essentiels de la rationalité moderne (la relation de cause à effet) et devient donc authentiquement inconcevable.

« Si aucune cause déterminée n’est donnée, il est impossible qu’un effet se produise. » (Spinoza, Ethique I, axiome 3)

~ Antoine St. Epondyle

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