Cosmo [†] Orbüs
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« J’ai jamais vu la mer. »

Figurez-vous que ni la littérature ni la BD ne sont des banques de scripts bêta-testés, dans laquelle il suffirait de piocher pour pondre des films sans trop se fouler. Contrairement à une idée reçue au cinéma, l’adaptation n’est pas une chose facile et à une époque où personne n’invente plus rien, on voit beaucoup trop fleurir de films irréfléchis, supposés surfer sur le succès des livres dont ils s’inspirent. Mais une adaptation, ça doit servir à quelque-chose.

La bonne nouvelle, c’est qu’en passant d’un média à un autre, la transformation implique forcément une réécriture. L’histoire, les enjeux et les personnages peuvent être les mêmes (ou pas), mais tout le reste doit être repensé pour passer d’un style littéraire à un montage de sons et d’images. Et pendant que certains ressassent infiniment les mêmes recettes foireuses, d’autres font des œuvres d’art.

Joann Sfar est auteur de BD, et ça se voit. Car La dame dans l’auto avec des lunettes et un fusil est une bombe visuelle, une leçon de mise en scène et une pure montée en puissance dramatique. Peu importe qu’on ait vu tellement de films sur la folie, les psychopathes, les complots et les schizophrènes pour être surpris à la fin. Et tant pis si le dénouement semble vraiment téléphoné, le film est un petit bijou à l’ambiance délicieusement délétère, incroyablement esthétique et subtile.

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Freya Mavor n’est pas que sublime, elle est aussi subtile.

En plus réussi, La dame dans l’auto rappelle The Voices le dernier film de Marjane Satrapi, qui mettait en scène un Ryan Reynolds en tueur psychotique sur fond d’ambiance 80’s bon enfant. L’exercice est pourtant plus maîtrisé chez Sfar qui préfère au registre comique celui du thriller esthétisé.

Au départ le film ne raconte que la vie de Dany, jeune et (très) belle secrétaire qui décide d’emprunter innocemment la voiture de son patron pour aller voir la mer. Et bien-sûr, ça tourne très mal. Mais ce cauchemar est beau, principalement grâce au travail d’image qui prend le pas sur le récit. Visiblement grisé par les possibilités du cinéma, Sfar en fait des caisses dans le mouvement, la musique, une science du cadrage et du rythme saisissante, y compris dans les apartés et les images quasi-subliminales qui irriguent les scènes d’un sous-texte sexuel ou violent tout à fait explicite. Les acteurs sont dirigés comme des personnages stylisés, poussés – y compris graphiquement – dans des rôles aux multiples facettes. Je pense particulièrement à Freya Mavor, l’actrice principale qui campe sur des jambes interminables une héroïne parfaitement ambiguë entre la victime débile et la femme fatale ; mais aussi à Benjamin Biolay, excellent dans son rôle de patron paternaliste tout en tension sexuelle contenue.

Les objets aussi jouent un rôle précis et servent le propos graphique du réalisateur. Et tous les décors deviennent prétextes à des jeux visuels, improvisant des cadres pour instiller de la tension à l’intrigue principale… Surtout, les accessoires sont icônisés, toujours pour servir les enjeux narratifs du récit. La grosse cylindrée Thunderbird est le vecteur de libération de Dany et son outil de conquête de sa nouvelle liberté. Ces lunettes de vue et de soleil alternent les phases de sa personnalité tantôt soumise/effrayée tantôt rebelle/volontaire. Lorsque les lunettes se cassent, c’est pour manifester que la route qu’elle suit l’entraîne sans retour vers un pan de sa personnalité au détriment de l’autre. « Je n’ai plus que cette paire, les autres sont cassées. » Et enfin, le fusil est l’outil de violence par excellence, une violence tantôt subie tantôt infligée pour lui permettre de reprendre en main son propre destin.

N’ayant pas lu le roman original de Sébastien Japrisot je ne peux dire si le film y reste fidèle ; pas besoin de ça pour savoir qu’il en est une parfaite adaptation. Car La dame dans l’auto est une vraie leçon de mise en scène, administrée par un Joann Sfar bien déterminé à utiliser à fond la palette des possibilités du septième art. Même en ne suivant pas parfaitement l’histoire, l’esprit ou la tonalité du roman de Japrisot (je n’en sais rien), il aurait de toute façon le mérite d’y apporter ce dont ce dernier est privé par nature : une alliance du graphisme, de la bande-sonore Tarantinesque, du montage et des acteurs parfaits au service d’une nouvelle vision de son histoire. C’est ça, une adaptation.

-Saint Epondyle-

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