Cosmo [†] Orbüs

V pour Vendetta | « Remember the fifth of November »

L’affiche française du film.

[Remember, remember,
the fifth of November…]

Quelques exemples récents ont prouvé que le fait de produire des blockbusters hollywoodiens n’était pas contradictoire avec l’idée de faire des films intelligents et parfois fortement engagés. Si on est certes encore loin de la norme, certains films ambitieux arrivent de temps en temps à percer la couche de médiocrité et à atteindre un niveau nettement supérieur. Entre autres, leurs auteurs s’appellent David Fincher, Christopher Nolan, ainsi bien entendu que Lana et Andy Wachowski.

V pour Vendetta est un film de science-fiction subversif, inspiré du roman graphique d’Alan Moore, l’auteur de Watchmen, qui fait figure d’exception dans le paysage cinématographique actuel. Réalisé par les auteurs de la trilogie Matrix, le film met en scène un futur dystopique, largement inspiré de l’univers du roman 1984 de George Orwell.

L’action se déroule au XXIème siècle, dans une Angleterre tyrannisée par la dictature néofasciste du chancelier Adam Sutler. Alors que la population est oppressée par la police politique et la censure, un vengeur sort de l’ombre pour combattre le régime au nom de la liberté. Connu sous le seul pseudonyme de V et par le masque de Guy Fawkes derrière lequel il cache son visage, le terroriste provoque les autorités en annonçant la destruction du parlement de Londres, pour la date du cinq novembre.

Entre Evey Hammond la citoyenne lambda, Gordon Deitrich le présentateur vedette de la télévision unique et l’inspecteur Finch chargé de traquer le terroriste, chacun se positionne -contraint et forcé- face aux évènements.

Le monde mis en scène dans le film est un classique de la science-fiction depuis l’oeuvre fondatrice de George Orwell. Largement inspiré des régimes totalitaires du XXème siècle, l’univers de V pour Vendetta est verrouillé à tous les niveaux par un pouvoir intolérant et obscurantiste d’intégristes religieux. Toutes les minorités à commencer par les musulmans, les homosexuels et les activistes sont traquées par la police politique. Les livres et les oeuvres d’art sont censurés et le couvre-feu est permanent. Imposant un strict contrôle de la pensée, des moeurs et des médias, le Parti règne sur le pays par la peur permanente infligée aux citoyens.

Plus que par son univers lui-même, qui est somme toute très classique dans son genre, c’est par son histoire et ses personnages que le film marque de très bons points. Et il est vrai que de la part des créateurs de Matrix sur une adaptation d’Alan Moore, on était en droit d’attendre un scénario costaud. Les attentes sont comblées, puisque V pour Vendetta nous propose un récit à plusieurs points de vue, mêlant sans difficulté les genres du film policier à la science-fiction, en passant par quelques scènes plus mouvementées qui assoient la dimension superhéroïque du film.

Chacun des personnages incarne un aspect différent de la société. D’un côté Evey est une citoyenne normale qui cherche surtout à ne pas se faire remarquer par les autorités par un comportement déviant. En se trouvant au mauvais moment au mauvais endroit, elle sera embarquée dans des évènements d’une ampleur insoupçonnée. De l’autre, l’inspecteur Finch est un agent du système : policier chargé de démasquer V, il n’est pas du même acier inhumain dont ses supérieurs semblent faits et ses convictions seront mises à rude épreuve pendant son enquête. Ses supérieurs justement sont une brochette d’ordures présidées par le chancelier Sutler et le chef de la police secrète Peter « l’encagouleur » Creedy. Les acteurs sont très bons et remplissent leurs rôles avec prestance. Mentions spéciales à Natalie Portman qui incarne une Evey très crédible malgré la complexité de son rôle, et à Stephen Rea qui joue parfaitement l’inspecteur Finch taraudé par son enquête.

Natalie Portman en Evey Hammond, un de ses meilleurs rôles.

Mais c’est bien sûr le personnage de V qui crève l’écran par son charisme, ce qui était loin d’être gagné pour un personnage masqué en permanence. A l’heure des superhéros totalement creux prônant la culture américaine et les sociétés sécuritaires, le film prend le contre-pied total de cette vision des choses en nous proposant un héros très particulier. Plutôt qu’un individu véritable, V est l’avatar de la révolte et du désir de liberté de tout un peuple. Dans un monde ou le contrôle de l’identité et de la pensée sont des instruments de pouvoir, il est un spectre insaisissable, sans passé, qui combat l’obscurantisme par le verbe et les obscurantistes par le fer. L’indémodable Hugo Weaving incarne le justicier masqué, et réussit le tour de force de rendre charismatique et beau parleur personnage en masque intégral. En ceci, il faut bien avouer qu’il est aidé par une mise en scène exceptionnelle.

L’écriture magnifique des dialogues (y compris en français), ainsi qu’un sens certain de la réalisation, permettent aux frères Wachowski de servir leur propos à la perfection. Certaines tirades, discours et citations du film (tirées du comics) sont devenues des classiques. D’autre part, le montage du film est spécialement réussit et accompagne le propos avec une grande justesse, ce qui donne à certaines scènes une puissance émotionnelle et narrative incroyable. Je pense particulièrement au discours de V au début, à la lettre de Valérie (magnifique) et à la scène culte des dominos. Impossible toutefois d’en dire plus sans gâcher le suspense.

En jonglant entre les genres, le film se fait insaisissable et ne frappe jamais tout à fait là ou on l’attend. Les scènes d’action par exemple y occupent une toute petite place tandis que le suspense et les relations entre les personnages sont plus développées. V pour Vendetta mobilise tous les ressors du cinéma au service de son histoire et de son message tout en restant suffisamment mouvant pour nous surprendre malgré une issue assez attendue. Profondément intelligent dans l’ensemble de ses partis pris, c’est un coup de maître très risqué au pays du cinéma standardisé. Et la vérité, c’est que quelque-chose va très mal dans ce pays.

-Saint Epondyle-

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8 commentairesVous en pensez quelque-chose ?

  • Entièrement d’accord avec ce sujet dans sa globalité. En dehors du fait que « V pour Vendetta » est probablement l’un des meilleurs films que j’ai pu voir, la puissance des messages qu’il véhicule fait battre mon coeur à l’unisson à chaque visionnage. La réalisation moderne des frères… heu… des membres de la famille Wachowski est l’une des plus efficaces jamais vu au cinéma. Il faut juste éviter de la confronter à des cerveaux fatigués même si le plus crétins des spectateurs peut quand même arriver à suivre les enchaînements d’image assemblés, orchestrés devrais-je dire, de mains de maître, et servi par un rythme, une ambiance et une musique véritablement prenants. C’est un bijou, tant pour son côté atypique que pour la qualité indiscutable de l’oeuvre. Bref, « V pour Vendetta », c’est bon, mangez-en… Et en plus c’est instructif :)

    • On est d’accord donc. :) Je ne sais pas si c’est un des meilleurs films que j’ai vus, le classement est difficile surtout quand on doit comparer des genres vraiment différents. Dans le genre SF subversive, c’est le meilleur sans aucun doute. Dans l’adaptation de comics, je pense que Watchmen (de Zack Snyder) se pose là également comme une référence.
      Tiens, les deux comics sont du même auteur… Un hasard ? Je ne crois pas. :)

      • Un hasard oui et non. On ne peut pas dire que l’adaptation de la Ligue des Gentleman Extraordinaires au cinéma ait atteint le niveau d’excellence de Watchmen. Il ne suffit donc pas d’une base scénaristique en béton armé, encore faut-il que le scénariste du film et le réalisateur ne soient pas des manches.

  • C’est un des meilleurs films que je connaisse, et je prend un certain plaisir à le re(re…)voir de temps à autres.

    On m’a récemment offert l’intégrale de la BD originelle. L’histoire et sa fin ne sont pas exactement les mêmes, et le comic prend peut-être plus le temps sur des histoires secondaires à la trame principale.
    Mais je trouve que les deux sont d’égale qualité (narrative), et qu’ils sont complémentaires l’un de l’autre.
    J’en recommande vivement la lecture :)

    (et j’en profite pour dire bravo pour le site, que je trouve fort bien tenu)

    • Je n’ai pas lue la BD. De ce que j’en ai vu, comme pour Watchmen (que j’ai lu pour le coup) le trait est très daté et le fond assez massif. J’imagine qu’il faut un certain courage pour s’y attaquer.
      Je m’y lancerai à l’occasion avec plaisir en tous cas. Je suis courageux. :D

      Merci de ton commentaire et de ton retour positif sur le site. Ça fait toujours très plaisir ! N’hésites pas à passer quand tu veux, et à commenter à l’occasion. :)

  • très bon ce Hugo en effet! oui la bd est trèèès difficile à apprécier pour nous autres, gens du futur, tout comme Watchmen, ou encore Sandman, mais au-delà des vilaines couleurs, l’oeuvre est vraiment perceptible, et après quelques pages, on se plonge sans mal dans ces histoires incroyables. Transmetropolitan devrait être adapté également, de Moore, en espérant ne pas avoir un énième Wanted-fail.

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