Cosmo [†] Orbüs

Transcendance | Le transhumanisme pour les nuls

Johnny Depp : dernier homme sur Terre à porter le veston.

[Seuls ceux qui les ont éprouvées peuvent
concevoir les séductions de la science.
– Mary Shelley, Frankenstein]

Il faut croire que la thématique est dans l’air du temps. Alors que la science-fiction d’antan se concentrait sur des récits d’holocaustes nucléaires et de guerres contre des envahisseurs extraterrestres, notre génération est visiblement plus hantée par les intelligences artificielles, les cyborgs et le Big Data. Signe des temps.

Je vous le dis, Transcendance est un bon film, injustement descendu en flammes par la critique -maudite soit-elle ! Manque de rythme, mauvais jeu d’acteurs, platitude de l’ensemble sont les principaux reproches adressés à cette première réalisation de Wally Pfister, connu pour ses collaborations avec Christopher Nolan au rôle de directeur de la photographie. S »il est vrai qu’on peut reprocher à ce Transcendance quelques facilités narratives, ce serait une erreur de l’y réduire.

A bien des égards, Transcendance rappelle le Her de Spike Jonze sorti un peu plus tôt cette année. Ici comme là-bas se pose la question de la relation entre l’humain et une machine surpuissante, ainsi que de la conscience de cette dernière. Moins approfondi dans le film de Wally Pfister, ce questionnement y est pourtant bien présent quoique avec une approche différente. Quelques mots de scénario.

Will et Evelyn Caster sont chercheurs en informatique, à la pointe sur les intelligences artificielles. Lorsque Will est abattu par un terroriste anti-technologie, Evelyn décide de télécharger les données de son esprit dans un superordinateur pour tenter de le sauver.

En devenant un être numérique, Will cherche à mettre sa puissance de calcul et ses connaissances en réseau au service de ses projets pour l’humanité. Mais cette intelligence surpuissante et incontrôlée provoque la peur de ses anciens collègues et du pouvoir fédéral, qui cherchent alors à la contrer.

Si le scénario de Transcendance peut sembler un peu réchauffé, le film a le mérite de proposer une intéressante actualisation de sujets classiques de la science-fiction. Le rythme assez lent et la relative économie de moyens permettent d’aborder divers thèmes philosophiques liés au récit, bien plus intéressants qu’un énième déversement d’effet spéciaux. Car au delà de son emballage de SF holywoodienne et de ses nombreuses têtes d’affiche (Johnny Depp, Rebecca Hall, Morgan Freeman, Cillian Murphy), l’intérêt du film se trouve dans son propos. Au programme donc : scientifiques en roue-libre, intelligence artificielle et transhumanisme extrême.

Du point de vue de son histoire, Transcendance à pour lui une certaine absence de manichéisme : entre les protagonistes, les enjeux divergent et les positions se défendent bien, rappelant les prises de positions réelles qui commencent à poindre de nos jours. Malgré une deuxième moitié trop démonstrative un peu lourdingue, le film laisse une fin ouverte permettant à chacun de poursuivre sa réflexion. Dernier bémol toutefois sur les quelques (grosses) incohérences dans la temporalité de l’histoire ; être un superordinateur ne permet pas de se faire construire une centrale solaire, un datacenter et un labo géant en trois jours.

Les universitaires s’apprêtent à foutre le boxon.

Pourtant, malgré ces défauts le film propose une vision intéressante de son sujet. La première moitié est bien tournée et vraiment intense, et même après l’upload de la conscience de Will dans la machine sa fragilité est suggérée avec finesse. « Transcendé » sous forme numérique, l’homme reste dépendant d’un disque-dur et d’une alimentation en énergie conséquente. Dommage que la suite du film élude ce problème pourtant majeur et le paradoxe d’une numérisation de l’individu dépendante d’un support matériel.

Transcendance aborde la question du transhumanisme sous l’angle du pur-esprit. Une fois devenu machine, sa capacité à agir en réseau et à accélérer la recherche technologique rapproche Will d’un Dieu omnipotent et omniscient. Pour jouer avec cette idée le film utilise quelques références bilbiques sans tenir de discours anti-scientifique pour autant : Will rend la vue à un aveugle, ses jambes à un handicapé… jusqu’à tenter la résurrection par clonage. Prudent, Wally Pfister ne prend pas parti sur le sujet et laisse le spectateur maître de son opinion.

Se pose alors la question très actuelle (et future) de l’évolution humaine et du rôle de la technologie dans celle-ci. L’humain est imparfait et impuissant à bien des égards. Alors que de plus en plus d’individus et d’entreprises prônent l’amélioration de l’homme par la technologie, l’idée à de quoi effrayer et séduire en même temps. Transcendance propose une exploration de la problématique à travers une histoire d’amour à grand spectacle (sans doute un peu trop). Mais malgré ses maladresses dans le scénario et la mise en scène, il n’en est pas moins un film intéressant, bien filmé et foncièrement d’actualité, qui explore des questions philosophiques majeures. Je le conseille à cet égard, car il mérite mieux qu’un lynchage organisé.

-Saint Epondyle-

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Un seul commentaireVous en pensez quelque-chose ?

  • Merci pour ça, point de vue intéressant mais que je ne partage pas du tout pour le coup. A mon sens, l’absence de manichéisme est justement le gros défaut de ce film (qui m’avait un peu déçu, je sais, je suis maudit).

    [Alerte-Divulgachage]

    Au risque de spoiler la fin de ce navet de qualité, j’ai trouvé la double conclusion trop optimiste : « Sous couvert ne n’être pas encore prête à l’assumer, l’humanité rejette une technologie capable de la sortir de son déclin » (pollution atmosphérique notamment).

    En somme, pas de question posée sur la nature du système technologique en lui même (le présupposé est que la technologie « c’est bien mais faut faire un peu gaffe quand même »). Ainsi, le film termine sur un beau fantasme mais quand on soulève le couvercle, ça sent le forçage technologique à plein nez. Conclusion : continuons à consommer n’importe comment et à faire n’importe quoi, la technologie nous sauvera… N’est-ce pas là le projet des gros machins comme Google qui financent les délires transhumanistes à coup de régies publicitaires ?

    Moi je dis que quelque part, Transcendance c’est 2 heures de fabrique du consentement. Mais bon, j’exagère peut-être.

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