Cosmo [†] Orbüs

[Film] Sucker Punch

[Chacun de nous à un ange. Un gardien qui veille sur nous. […] Pour nous rappeler que c’est nous, chacun de nous qui détenons le pouvoir dans les mondes que nous créons.]

Comme a mon habitude, j’attend en général bien malgré moi qu’un film ne soit plus au cinéma pour le voir. En l’occurrence, je vais traiter d’un blockbuster à très gros budget qui a déjà été décortiqué, critiqué, adulé et conspué par la totalité de la blogosphère geek. Pour autant, un blogueur est par définition égocentrique et je considère donc que mon avis vaut -au moins- celui des autres. Ainsi, c’est avec du retard que voici ma critique du très médiatisé Sucker Punch, du réalisateur un brin allumé qu’est Zach Snyder.

Sucker Punch est l’histoire d’une jeune fille de 20 ans, internée de force et injustement dans un asile de fous. Alors que la menace de la trépanation est très proche (5 jours), Babydoll (si si, c’est son nom) va recruter ses compagnes de détention afin de monter un plan d’évasion. Chose intéressante : la joyeuse bande va procéder par une sorte de danse hallucinogène afin d’entrer en transe. A ce moment, là ou les autres personnages verront une danse captivante, les danseuses se verront transportées en songe dans un univers imaginaire où elles devront lutter pour acquérir les objets qui -dans la vraie vie- les aideront à se libérer. Vous l’aurez compris, Sucker Punch est à la fois ovniesque et difficile à résumer.

Concrètement, le film joue sur trois niveaux de réalité : l’asile ou sont enfermées les protagonistes, le bordel dans lequel elles dansent et les champs de bataille dans lesquels elles arrivent en le faisant. Au fur et à mesure que l’on s’enfonce dans l’imaginaire de Babydoll, tout devient plus fou, démesuré et incroyable. Dans les champs de bataille, la charmante bande affronte des ennemis totalement déconnectés du reste du film : des samouraïs-robots géants, des allemands-zombis de la première guerre mondiale, des orcs, des dragons et des robots rutilants du futur. N’allez chercher ni cohérence scénaristique, ni cohérence tout court. On est ici dans l’imaginaire de Babydoll ou rien n’existe que la guerre, la guerre qui lui permettra tout au bout de gagner sa liberté.

C’est d’ailleurs dans ces scènes supra-bourrines que le film prend tout son intérêt. A défaut de s’être fendu d’un scénario, Zach Snyder nous propose de nous envoyer à la figure une déferlante monumentale d’action et d’effets en tous genres. Qu’on l’apprécie ou pas, Sucker Punch étale à l’écran un tel déballage de savoir-faire technique et de mise en scène qu’il a de quoi étourdir. Il ne s’en prive d’ailleurs pas, puisque tous les détails de la mise en scène aux effets spéciaux, en passant par la musique originale sont soignés à l’extrême. Les chorégraphies de combat sont très bien réalisées, les effets spéciaux bluffants et l’esthétique propre à chaque combat est très bien rendue. La cathédrale en ruine de la scène contre les allemands-zombis est absolument saisissante. En outre, la BO est excellente et comporte de nombreuses reprises de titres très connus (comme Where Is My Mind des Pixies, ou Sweet Dreams (Are Made Of This) de Eurythmics). Ces chansons sont interprétées par les acteurs et actrices du film (en particulier Emily Browning qui joue la blonde Babydoll), ce qui ajoute un excellent point supplémentaire à une production qui décidément nous en met plein la vue et les oreilles.

Pourtant, regarder Sucker Punch est un peu comme regarder une peinture superbe réalisée par un fumeur de crack schizophrène en pleine crise d’épilepsie : ça peut être très beau, mais on a du mal à comprendre l’intérêt. En effet, de la même manière que je peux regarder des heures certains fan-arts ou concept-arts qui circulent sur internet sans pouvoir leur trouver un usage quelconque (« c’est beau, mais qu’en faire ? »), j’ai du mal à savoir quoi penser d’un tel objet cinématographique. C’est peut-être bête à dire, mais comme pour 300, du même réalisateur, je reste assez sceptique quand à Sucker Punch. Même très beau et extrêmement bien réalisé, le film n’est ni vraiment humoristique (comme un Scott Pilgrim par exemple) ni aussi typé que l’exceptionnel Kill Bill de Quentin Tarantino qui met également à l’honneur une femme combattante, armée et surviolente. On nage donc entre plusieurs eaux, à mi chemin entre la baston burlesque, le drame et le film à suspense. Malheureusement, aucun de ces genres n’est plus qu’effleuré tant les rôles sont insipides et manichéens. Pour dire, même la mort de certains personnages-clé passe totalement inaperçue tant on s’y attache peu !

De la même manière, le scénario est inexistant et les rebondissements arrivent au fur et à mesure sans nous faire sourciller un seul instant tellement les changements de niveau de réalité et les scènes de baston nous déflagrent dessus juste avant et juste après. En poussant le film à deux heures trente (plutôt qu’une heure cinquante) et en payant convenablement un scénariste compétent, Zach Snyder aurait sans doute pu faire date dans l’histoire du cinéma en ajoutant son savoir faire indéniable à une intrigue du niveau d’Inception.

Au lieu de cela, Sucker Punch reste très fidèle à l’univers de son réalisateur : c’est un ovni totalement incroyable, qui ne plaira qu’aux spectateurs qui voudront bien adopter l’état d’esprit adéquat. Pas de scénario, pas de personnage, pas de roleplay, juste une énorme claque visuelle, musicale et énormément de fun. Regarder et apprécier Sucker Punch, c’est un peu comme décider de faire un one-shot en pur porte-monstre-trésor au niveau 20 dans Donj, juste pour le fun. Entre deux films (ou parties) plus cérébraux, intéressants -oui- mais un peu prise de tête, ce film arrive comme une bouffée fugitive de délire absolu. Lié à rien, sans but véritable ni sous-entendu, Sucker Punch est une bulle d’air qui vient nous rappeller que le but premier du cinéma est le même que celui de Babydoll : utiliser l’imaginaire pour s’évader. A-t-on vraiment besoin de plus ?

-Saint Epondyle-

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6 commentairesVous en pensez quelque-chose ?

    • Effectivement cette vision du scénario est vraiment folle ! Et pourtant très cohérente aussi.

      Il faudrait revoir le film pour valider les indices que Kaminos énumère, mais je pense qu'il a plus réfléchit que moi à la question.

      Reste quand même un élément : a mon avis un film devrait se suffire à lui même et en un seul visionnage. C'est le cas d'Inception ou de Shutter Island. Qu'on spécule après d'accord, mais il faut quand même avoir des indices accessibles pendant le film.

      En l’occurrence si le scénar est effectivement si poussé, je suis passé à côté. C'est un peu dommage que Zach Snyder n'ait pas rendu le tout plus accessible, ou au moins piqué notre curiosité. Personnellement, je n'aurai jamais été cherché si loin que Kaminos.

  • Je crois que ce film est avant tout un travail d'esthétisme autour de pas mal de poncifs de l'imaginaire actuellement en vogue : samouraïs, steampunk, heroic-fantasy, planet-opéra. Le scénario serait, pour certains, un énorme truc (avec des hypothèses et des explications proches de la théorie du complot par moments…) révolutionnant le genre (carrément…). Mouais bof. Même Snyder a avoué en interview le côté "simple" de son scénar' alors j'ai du mal à y voir des subtilités cachées. Rasoir d'Ockham oblige.

    • Depuis l'écriture de cet article, j'ai revu le film. Je dois avouer que les pistes explorées par Kaminos (voir le lien d'Alias au dessus) ne manquent pas d’appeler l'attention par moment… Pour autant, même en ayant ça a l'esprit la "solution" n'est pas très claire, loin de là.

      Même s'il révolutionne le cinéma, je trouve ce film un peu trop opaque sur son scenario pour être totalement réussi.

    • Intéressant, je ne connaissais pas. :)
      Une de mes marottes régulières aussi serait de créer un JdR sur le principe d’Inception, en permettant aux joueurs de bâtir leurs mondes mentaux en remplaçant le MJ sur certains points par moment.

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