Cosmo [†] Orbüs

[Film] L’Homme qui rit

L’affiche, très burtonienne.

[La vie n’est qu’une longue perte de tout ce qu’on aime.
– Victor Hugo, L’Homme qui rit]

Ce qui est bien avec les auteurs classiques, c’est qu’ils laissent derrière eux une flopée de scénarios et personnages clefs-en-main hurlant à l’adaptation. Toutefois, le problème des oeuvres passées à la postérité c’est qu’en s’y attaquant le cinéaste se doit d’atteindre le niveau d’excellence qu’elles requièrent dans l’adaptation, tout en y apportant l’image et le son pour en traduire -ou en interpréter- l’esprit. Un challenge de taille pour tout réalisateur, en particulier lorsqu’il s’agit de s’attaquer à l’oeuvre des plus grands.

L’Homme qui rit est donc l’adaptation du roman éponyme de Victor Hugo, réalisé par Jean-Pierre Améris et mettant en scène Marc-André Grondin dans le rôle titre, ainsi que Christa Theret, Emmanuelle Seigner et le célèbre acteur russe Gérard Depardieu. Le pitch du film est le suivant.

Gwynplaine est un jeune orphelin au visage scarifié en une parodie de sourire. Recueillis par le forain Ursus dans sa roulotte, il utilise son visage pour se mettre en scène sur les planches, raconter son histoire et celle de Déa, sa soeur adoptive aveugle.

Mais lorsque le spectacle devient célèbre auprès de la cour, Gwynplaine rencontre le succès et la richesse, loin de la vie simple et de l’amour sincère des siens. Il cherche alors à y retourner, quitte à abandonner gloire, titre et richesses.

A l’origine roman philosophique et engagé porteur d’un message fort en même temps que drame romantique, L’Homme qui rit est une oeuvre complète de plus de 800 pages. Et alors que la tendance à Hollywood est à l’allongement de la durée des films et la multiplication parfois infondée des épisodes, l’adaptation cinématographique du roman d’Hugo plafonne incompréhensiblement à une toute petite heure et demie. L’image à beau être léchée le fond du roman, son message, et même l’histoire paraissent résumés comme dans une bande annonce à peine améliorée.

Piégé entre sa volonté manifeste de faire un grand film et celle de rester accessible à un public le plus large possible, le réalisateur ne se décide pas et stagne entre deux eaux, l’histoire d’amour familiale d’un côté et le drame romantique sombre et engagé de l’autre. On écope donc d’un concentré d’Hugo à l’accéléré, sabré dans les grandes largeurs et accompagné de sauce Disney. Heureusement de bons acteurs et une mise en images bien réalisée permettent au radeau de ne pas sombrer tout à fait.

Déa et Gwynplaine interprétés par deux acteurs montants du cinéma français.

L’histoire du film est basé sur un quatuor de personnages. D’abord Gwynplaine l’acteur balafré interprété par Marc-André Grondin et Romain Morelli dans son enfance, puis Déa sa soeur et son amante dont la cécité lui rend la laideur invisible, incarnée par une Christa Theret assez saisissante. En plus de ce duo principal, Gérard Depardieu joue le rôle du forain Ursus avec son charisme habituel et de façon convaincante bien que son importance soit un peu survolée. Enfin, Emmanuelle Seigner surjoue une comtesse nymphomane aux motivations incompréhensibles et assez ridicule. Malgré tout, le manichéisme évident du film reste dans l’esprit presque symbolique du roman d’Hugo, dommage néanmoins que la métaphore soit construite par le trop peu.

Côté visuel, le film s’inscrit dans une esthétique plus proche du Burton de la grande époque que du réalisme parfois accolé aux adaptations classiques. Entre la pauvreté du monde forain et les excès luxueux de la noblesse, le décalage visuel est marqué par la simplicité et l’obscurité d’un côté, la démesure et la lumière de l’autre. Au milieu de ces ambiances très marquées, des personnages hauts en couleurs dont l’apparence physique reflète la nature et la place dans le récit. Gwynplaine le saltimbanque ne ressemble jamais autant à un clown que grimé en habits de cour et présenté aux nobliaux venus rire de lui. La musique assez pompière manque cruellement de singularité et de finesse, dans un sens elle résume bien le film dans son ensemble et remplit son rôle d’illustration sans excès de zèle.

La plupart des thèmes chers à Hugo -et notamment le fait d’utiliser un personnage monstrueux comme héros- sont bien présents dans le film. Dommage toutefois que le propos de chacun de ces thèmes soit éclipsé par l’empressement insensé du réalisateur d’arriver à la conclusion ; que les acteurs -pourtant bons- n’aient pas l’occasion de développer leurs personnages et les relations complexes qui les unissent ; dommage enfin que l’abattage du scénario finisse par le rendre presque ridicule. De L’Homme qui rit et de sa promesse de fresque romantique et engagée, je ne retiens pas grand chose de plus qu’une légère impression de gâchis. C’est justement parce qu’elles sont des chef-d’oeuvre que les oeuvres classiques méritent un soin particulier dans leur adaptation. Je ne dis pas que c’est facile, je dis que c’est raté.

-Saint Epondyle-

Soutenez Cosmo ^{;,;}^
Vous pouvez soutenir Cosmo en réagissant par un commentaire, en partageant les articles et/ou en m'offrant un café (tip tip !). C'est peut-être un détail pour vous, mais pour moi ça veut dire beaucoup. Merci d'être là.

Devenez mécène

Laissez un commentaire ici plutôt que sur Facebook.