Cosmo [†] Orbüs

Her | Le post-cyberpunk romantique

L’affiche du film, particulièrement ratée.

[We’re only here briefly,
and while I’m here I want to allow myself joy.
So fuck it.]

Pour être franc, je n’étais pas très motivé pour aller voir Herle dernier film de Spike Jonze. Le portrait de moustachu sur fond rose bonbon me laissait franchement perplexe. Pourtant, malgré la légitimité dudit moustachu au concours de la plus mauvaise affiche de film de l’année, Her est un petit bijou de science-fiction romantique, que je vous recommande chaudement

Le film est une histoire d’anticipation très originale, qui aborde une thématique classique de la SF, la relation entre l’homme et la machine, sous un angle nouveau. Car Her est avant tout une romance, un beau film d’amour, sur fond de réflexion typiquement cyberpunk. Un pari plutôt osé, et très réussi.

Théodore est un quadragénaire californien à la vie solitaire. En instance de divorce, il cherche à tourner la page de sa vie conjugale mais peine à rencontrer l’amour à nouveau.

Un peu par hasard, il fait un jour l’acquisition de Samantha, un système d’exploitation intelligent, sensible et évolutif pour son ordinateur. Grâce aux technologies de pointe qui irriguent la vie quotidienne, Théodore et Samantha deviennent inséparables. Entre l’homme et sa compagne virtuelle naît une complicité qui, au fil des jours, se transforme bel et bien en amour.

Si les films sentimentaux ne sont pas tout à fait ma spécialité, j’ai vraiment accroché à l’histoire proposée ici, et plus encore aux questions de fond qu’elle soulève. Grand classique de la science-fiction, le thème du robot -ou de l’humain artificiel- est traité de façon très sensible, ce qui est a priori contradictoire pour une intelligence artificielle.

Contrairement à ce qu’on pourrait penser au départ, la relation entre Samantha et Théodore n’est pas virtuelle et les sentiments qu’ils éprouvent l’un envers l’autre sont bien sincères. Le réalisateur ne laisse aucun doute sur le sujet et se concentre sur leurs différences. Par ses facultés de compréhension, de communication et de perception, Samantha transcende de très loin les capacités humaines. Elle n’en est pas moins dotée de ses propres émotions et opinions… bref, d’une conscience à elle.

Le problème, c’est que Samantha est dénuée de corps, cette composante essentielle de toute relation à l’autre, et spécialement d’une relation amoureuse. Elle s’exprime par l’oreillette de Théodore, et dans tous ses appareils connectés. Elle est une sorte de présence supérieure, un pur-esprit incorporel et quasiment mystique.

Ne vous plaignez plus jamais de votre relation à distance.

Si l’on devait définir Her par un genre, on pourrait dire qu’il s’agit d’une romance postcyberpunk, c’est à dire qui développe des thèmes typiques du cyberpunk sous un angle moins sombre, en s’appuyant sur des technologies anticipées à partir de celles d’aujourd’hui. Le côté dystopique du genre reste ici relativement en sourdine.

Si apparemment le réalisateur ne porte pas de jugement, j’y vois tout de même une critique en creux de notre univers actuel, où les relations sont de plus en plus digitalisées. Contrairement à l’idée que je développais récemment selon laquelle la technologie connectée fais de nous des transhumains, Her imagine que cette technologie créé une nouvelle sorte d’individus hors-corps, avec lesquels l’humain peut interagir.

C’est vrai on s’attache à Samantha, à son caractère jovial un peu torturé, ainsi qu’à sa relation complice avec Théodore. Pourtant dans leurs moments forts comme leurs engueulades, et même dans leurs instants les plus intimes, l’homme reste presque toujours absolument seul. Cette solitude portée comme une croix le poursuit d’ailleurs partout, lui dont le travail est d’écrire la correspondance de parfaits inconnus incapables de se parler directement. Cette ultra-moderne solitude semble être le lot de chacun dans ce monde connecté où chacun parle à son ordinateur plutôt qu’à son voisin. Pourtant, l’apparition d’une nouvelle forme d’intelligence pose de nouvelles questions sur le plan des sentiments. Peut-on être amoureux d’une intelligence artificielle ? Et peut-elle nous aimer en retour ?

A ces interrogations abyssales vient s’ajouter la réflexion sur la différence entre l’OS et l’humain. Les capacités démesurées de Samantha, sa rapidité d’évolution et de compréhension du monde est totalement inaccessible à son amant. Et quoique cette réflexion sur la puissance de calcul d’un superordinateur soit a priori peu romantique, le film réussit à la rendre poétique et renforce ainsi la représentation de Samantha comme un être supérieur, mais surtout sensible.

It’s like I’m reading a book… and it’s a book I deeply love. But I’m reading it slowly now. So the words are really far apart and the spaces between the words are almost infinite. I can still feel you… and the words of our story… but it’s in this endless space between the words that I’m finding myself now.

L’esthétique du film s’inspire du design des 70’s pour créer des environnements très modernes, réalistes et acidulés.

De poésie justement, le film n’en manque ni dans sa réflexion, ni dans son esthétique. La direction artistique et la photographie sont particulièrement réussies. La musique au piano très envoûtante véhicule une atmosphère propre à la réflexion et à la torpeur amoureuse.

Au premier contact, j’ai été surpris par l’univers policé et les couleurs criardes du film. Force est pourtant de reconnaître la pertinence visuelle du design des vêtements et des intérieurs ; quand on voit le revival de la mode des années 1950 de nos jours, cette anticipation esthétique en forme de 70’s 2.0 (moustaches et chemises oranges) est vraiment bien trouvée. L’association de cette anticipation rétro et d’une technologie de pointe peint un univers très dépaysant que l’on comprend naturellement comme une continuation pas si lointaine de nos années 2010. Il est vraiment rare de voir une telle réflexion esthétique (hors du cadre technologique) dans la constitution visuelle d’un univers futuriste.

Après les vampires de Only Lovers Left Alive et l’IA de Her, la période est aux amours non conventionnels. Mais au-delà du clin d’oeil à des figures emblématiques de la culture geek (le vampire et le robot), ces deux films partagent également un soin particulier de leur esthétique, et un vrai fond philosophique voire métaphysique. Du côté petit écran, Her m’a également beaucoup rappelé Real Humans, la série suédoise mettant en scène des androïdes dans la Suède contemporaine.

Ces exemples excellents prouvent que l’on n’a pas fini d’explorer les classiques de l’imaginaire. Plus spécifiquement, Her nous montre que le monde d’aujourd’hui porte les graines de belles histoires à raconter, tout en continuant de porter un regard critique. C’est plutôt une bonne nouvelle, vous ne croyez pas ?

-Saint Epondyle-

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