Cosmo [†] Orbüs

Gravity | L’appel du vide

« Ne rien lâcher » au propre comme au figuré.

[No escaping gravity.
– Placebo]

Si l’on ne devait garder qu’un seul film de l’année 2013, il faudrait garder Gravity. A la fois très simple dans son concept, visuellement monstrueux et psychologiquement dur, c’est tout simplement un chef-d’œuvre.

Au départ, sa médiatisation à outrance m’avait un peu irrité, et pour de sordides questions d’emploi du temps je m’étais résolu à ne pas le voir au cinéma. Et puis un soir, un peu par hasard, j’ai fini par me décider. Quand on considère l’importance du visuel, de l’immersion sonore et de la 3D dans le film, on peut dire que j’ai rudement bien fait.

Produit et dirigé par le réalisateur mexicain Alfonso Cuarón, ce film est un thriller spatial réaliste qui bénéficie d’une réalisation novatrice. Sans recourir à des époques futuristes ou à des monstres extraterrestres, Cuarón propose une vision très plausible des conditions de survie dans l’espace alors que tout part à vau-l’eau. Avec un personnage quasiment unique et un environnement spatial dépouillé, le film opère un grand écart entre simplicité imparable et tour de force vertigineux aux niveaux tant technique que narratif. Premièrement les longs plans-séquences très fluides du film cachent de nombreuses prouesses technologiques permettant de les rendre possibles. Ensuite, Gravity raconte quasiment en temps réel le capotage d’une mission spatiale, et la lutte de l’astronaute Ryan Stone pour survivre dans un des milieux parmi les plus hostiles : le vide spatial. Sur ce scénario catastrophe très simple prennent corps les émotions primales que sont la peur, le désespoir et bien-sûr la rage de vivre à tout prix.

On croit connaître l’espace. De Star Wars à Superman, nombreux sont les films qui nous y ont emmenés. Pourtant, aucun d’entre eux ne s’est réellement arrêté sur sa vraie nature, son immensité inimaginable, son obscurité et son silence tellement oppressant. Aux côtés de ses personnages, Gravity nous y confronte totalement. Ce pourrait être la meilleure définition du style Cuarón : une capacité à embarquer le spectateur complètement, physiquement, dans ses univers. Dans Les Fils de l’Homme déjà, il utilisait le temps réel et la vue quasi-subjective pour dramatiser les enjeux au maximum avec un résultat terriblement efficace.

Dans Gravity, la caméra reste ancrée sur le scaphandre de Sandra Bullock, parfois jusqu’à y entrer carrément. En partageant son point de vue, ce qu’elle entend, en temps réel, et on partage totalement l’horreur de sa situation. Je me suis rarement senti aussi mal pour un personnage qu’avec l’héroïne partant à la dérive dans le noir, sans aucune prise à laquelle s’accrocher.

Dans l’espace, chaque tuile est une grosse.

Une force incontestable du film est de proposer une vision sinon réelle au moins crédible des missions spatiales. Dans un monde où les lois de la physiques ne sont pas du tout les mêmes que sur Terre, certains actes anodins prennent des tours dramatiques et deviennent des enjeux de vie ou de mort. Malgré quelques incohérences (parait-il), le film demeure parfaitement crédible de bout en bout ; et l’équilibre entre la dramatisation cinématographique et la vraisemblance est parfaitement réussi.

Dans son rôle d’astronaute en perdition, Sandra Bullock surprend par la justesse de son jeu d’actrice. Sa panique, sa fatigue et ses ascenseurs émotionnels sonnent justes et révèlent l’actrice sous un jour inattendu. Le personnage de George Clooney apporte un peu d’air -dans tous les sens du terme- et tempère la lourdeur des enjeux par un ton badin et quelques blagues grivoises. De quoi équilibrer l’ensemble malgré le côté un peu routinier du rôle pour Clooney. La relation entre les personnages, les différents rebondissements (Ah ah !) et les phases d’introspection rythment le film très intensément. On ne s’ennuie pas, malgré la linéarité apparente de l’histoire et le vide du décor.

Ce décor, justement, se charge de sens avec l’avancée du film. Dans l’errance spatiale et la lutte pour la survie, l’espace devient un obstacle concret. D’abord par les règles qui le régissent et qui rendent la vie inhumainement difficile et les distances infranchissables, mais aussi en tant que métaphore de la solitude. C’est cette solitude et ses propres démons que l’héroïne doit affronter pour survivre au milieu du néant. D’autre part, en plus de l’aspect -un peu rabâché- de l’introspection psychologique, Gravity interroge la place (ou l’absence) de Dieu grâce à quelques références religieuses discrètes. On pense alors à Prometheus, bien que le film de Cuarón soit beaucoup plus subtil. Le réalisateur ne donne d’ailleurs pas sa conviction sur le mystère divin et laisse chacun libre de lire dans le film ses propres réponses.

Sans aller jusqu’à parler d’abyme métaphysique, Gravity a le mérite de proposer plus qu’un simple film d’aventure spatiale. A partir d’une équation de départ très simple, Alfonso Cuarón cache derrière une apparente simplicité plusieurs tours de force. Il propose avec Gravity quelque chose de foncièrement neuf, inimaginable sans une technologie numérique de pointe, dans lequel l’esthétique, l’histoire, son cadre et les émotions qu’ils génèrent s’accordent pour créer une expérience cinématographique complète. Parce qu’il n’a pas d’équivalent, et parce qu’il nous administre une torgnole dont on se souviendra, Gravity est un film absolument unique.

-Saint Epondyle-

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7 commentairesVous en pensez quelque-chose ?

  • Je rejoins ton analyse,
    La bande annonce ne m’avait pourtant pas convaincue, septique de l’intérêt à montrer pendant 1h30 une femme perdue dans l’espace. Mais Alfonso Cuaron fait de ce thème un film de suspens. Avec seulement 2 personnages et une Sandra Bullock hors norme, il nous revoie à notre propre angoisse et nous transporte littéralement dans son univers, vertigineux.
    Je dis chapeau car c’est un pari risqué mais très réussi !
    Elo

  • Analyse correcte à mon sens. Je ne suis pas allé jusqu’à oser mentionner la recherche du divin dans mon propre article, mais il n’y a de toute façon pas besoin d’aller aussi loin pour apprécier le pouvoir immersif de ce film. Il y a effectivement plusieurs symboles dont certains sont quand même bien moins discrets que tu le dis, mais cet habillage métaphysique ajoute à la profondeur des personnages dans un univers abyssal véritablement insondable et ce sans nuire à son rythme.

    A y réfléchir, ce n’est pas forcément Gravity qui sortirait de mon propre classement 2013, mais il est assurément dans le haut du panier.

  • J’adorerais revoir Gravity sur grand écran. Bon, je ne vois pas en 3D pour ma part, problème ophtalmique. Mais j’ai quand même eu une bonne claque lors de ma séance cinéma. J’ai trop peur d’être déçu par un visionnage sur petit écran de PC…

  • Merci de vos commentaires !

    @ Guillaume44 > En fait, il y a vraiment beaucoup de bons films qu’il est très très dommage de ne plus voir au ciné. Existerait-il des cinéma de rediffusion, qui passeraient des films déprogrammés (pas nécessairement très anciens mais plus à l’affiche) ?
    Je trouverai personnellement le concept intéressant. Pour revoir Gravity, Moon, les Alien…

  • Vraiment un beau film, une belle expérience pour moi, une des meilleures….jusqu’à ce que je vois Interstellar et que je fonde :)

  • Pas trop d’accord, j’ai trouvé Interstellar très inspiré de Gravity et un peu trop grandiloquent, là ou Gravity fait de l’épique à l’échelle individuelle, ce qui est très puissant. Le côté « destin de l’univers entre tes mains » de Interstellar pèche un peu lorsqu’il a du mal à rejoindre les deux bouts où s’auto-contraint à la happy-end je trouve.

    Mon article complet : http://saint-epondyle.net/blog/2014/11/09/interstellar-christopher-nolan-2014/

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