Cosmo [†] Orbüs

Boyhood | Vanité contemporaine

Ellar Coltrane a incarné Mason Junior pendant 12 ans.

[It’s like it’s always right now.]

Curieusement, entre Les Gardiens de la Galaxie, Lucy et Transformers, l’un événements de l’été au cinéma a été pour moi la sortie de Boyhood : film américain certes, mais d’un genre très différent. Contemplatif, réaliste et consacré à la jeunesse d’un garçon ordinaire, le film se distinguait déjà dans son projet de base. L’idée était simple et diablement complexe à la fois : faire grandir une brochette d’acteurs à partir des six ans du héros jusqu’à sa majorité. Chaque année pendant douze ans, l’équipe est passée devant la caméra pour jouer -en parallèle de leurs propres vies- la partition du temps qui passe.

Le résultat vaut largement les efforts qu’on devine pour mener à bien ce projet fou. Le film est touchant et dépouillé, criant de vérité, et développe sur une durée assez longue (mais nécessaire) beaucoup de moments forts et quelques coups de pression. L’enfance est montrée sans fioriture, la patte du réalisateur sachant se faire très discrète. Les acteurs sont excellents, y compris les plus jeunes. La justesse du regard rappellera Tomboy dans les débuts, et Into The Wild lorsque Mason commence à prendre de l’âge, dans un décor texan de carte postale.

Mais au delà de l’objet cinématographique atypique, Boyhood est avant tout un discours sur le temps qui passe, une réflexion sur le sens de la vie. Jeunes hommes d’une grosse vingtaine d’années (snif), comment ne pas voir dans la vie de Mason un reflet de notre propre histoire personnelle ? Car malgré les différences évidentes, le film agit comme un implacable miroir dans lequel chacun peut reconnaître son propre passé et anticiper sur son avenir. Et c’est là que ça se corse : car à bien y regarder, Boyhood est bel et bien à une vanité contemporaine.

Tout au long du film, l’évolution dans le temps est perceptible sans être tranchée. Les ellipses sont nombreuses mais discrètes, chaque période étant finalement assez courte et fondue dans un continuum unique. L’innocence du début s’évapore petit à petit, le garçon apprend et se (trans)forme, son langage évolue, comme celui de ses parents. Chaque année on constate des changements discrets, physiques d’abord puis dans les situations et l’entourage. Les cheveux poussent, raccourcissent, la voix mue, le temps s’écoule.

Mason a grandi, il peut se coiffer comme Anakin Skywalker.

En fait de vanité, Boyhood est en fait la pire (la meilleure ?) qu’il m’ait été donné de voir. Les personnages valident les étapes normales de la vie, résolvent les problèmes un par un, chaque génération fait plus ou moins de son mieux. Inexorablement on comprend que le modèle parental est en passe de se répéter, et la loose d’advenir inéluctablement. Le jour du départ de Mason pour l’université, les mots de sa mère révèlent une énorme sensation de vacuité :

C’est le pire jour de ma vie. Je savais que ce jour viendrait, mais pas que ça viendrait si vite ! D’abord je me suis mariée, j’ai eu des enfants, fini avec deux ex-maris, retournée à l’école, eu ma licence, eu mon master, envoyé mes deux enfants à l’université. La suite ? Mon putain d’enterrement ? [En larmes] Je croyais que ça serait mieux que ça.

(traduction personnelle)

Chacun se fera son idée. Personnellement, je trouve que si Boyhood est un excellent film, il n’en livre pas moins une prise de recul terriblement déprimante sur l’existence. Devant le vide de la vie de Mason, on ne peut que mettre en perspective notre propre vie. Tout est pourri, les gens de bonne volonté finissent par faire le mal. Les relations amoureuses dévoilent toujours une incompatibilité totale, tout n’est que déception. Plus le film avance et plus on en vient à considérer d’un œil nouveau ce qu’on suspectait déjà : on ne contrôle rien, on passe son temps à « faire au mieux » pour ne finalement rien réussir tout à fait. Les parents ont des enfants dans des circonstances aberrantes, et le modèle se répète. Tout idéal est exclu, toute velléité d’accomplissement est absorbée dans le magma cynique et implacable du quotidien. En fin de compte, l’espoir des personnages vers l’avenir ressemble au mieux à de la naïveté, au pire à de l’aveuglement névrosé. Et même la conclusion du film en forme de Carpe Diem sonne comme un renoncement un peu contraint face à la médiocrité de leurs vies. Chaque jour, on échoue à devenir.

Boyhood est un vrai grand film, ne serait-ce que par les questions fondamentales qu’il soulève. S’il agit comme un miroir de la psyché du spectateur, j’y ai été incapable de voir le beau mûrissement de l’enfant amené à devenir un homme malgré les épreuves de la vie. Au contraire, je n’y ai vu que le suicide constant et inconscient d’un adolescent largué et « sinistre ». Ce film brosse un tableau réaliste de ce que peut-être une vie américaine d’aujourd’hui, et confirme si besoin était à quel point -pour qui se prend la tête- il est laborieux de vivre.

-Saint Epondyle-

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