Cosmo [†] Orbüs
Blade Runner 2049 est autant un film-hommage qu’un film en soi, suite non nécessaire à un premier opus légendaire et déclaration d’amour à ce même film. C’est également une bonne illustration de la tendance actuelle : dépolitisation totale du discours au profit d’une esthétisation cyberpunk 80’s jusqu’à l’os. Le film ne se concentre que sur le récit de ses personnages au détriment du moindre regard sociétal.

D’accord, Blade Runner 2049 est tout de même plus réussi que les ignobles Ghost in the Shell et Alien Covenant sortis la même année, qui piétinent leur héritage en sombrant dans le film d’action aseptisé, grand public, apolitique et moralisateur – en guise de suites à respectivement une saga science-fictionnelle philosophique (d’action, d’accord) et l’un des plus grands noms de l’horreur spatiale. Il n’empêche, le film de Denis Villeneuve pioche religieusement dans l’original de Ridley Scott.

Trop pour y trouver du neuf ?

Le cyberpunk n’est pas le rétrofuturisme

Le sous-genre cyberpunk est fondamentalement lié aux années 80 qui l’ont vu naître – à travers, notamment Blade Runner premier du nom. En réfutant la notion de progrès, les auteurs du genre bâtissaient une vision du futur dystopique, « high-tech low-life » selon la formule consacrée. Et si bien sûr ces thématiques sont plus que jamais d’actualité (j’ai écrit un livre là dessus), on ne peut plus les traiter aujourd’hui avec le même œil qu’il y a 30 ans au risque de ne plus porter qu’un regard inactuel, dépouillé, hors-sol, hors-sujet. Le monde de Blade Runner a beau être en partie rétrofuturiste, il est dommage de filer la même métaphore qu’en 1982 sans puiser dans le monde d’aujourd’hui ce qui pourrait la nourrir.

En résulte un film long, beau, nostalgique comme ses personnages et comme eux en proie à une terrible solitude. Mes souvenirs sont-ils les miens ? Sont-ils réels ? Les faux-semblants sont partout, et lourdement appuyés par une mise en scène aux petits oignons à la limite de l’excès esthétisant. Si je suis, bien sûr, heureux du respect absolu de Denis Villeneuve pour son matériau de base, et de traquer les détails nichés partout, je regrette quand même le côté carton-pâte induit par un excès d’effets graphiques et de motifs de genre. Les décors et images sont sublimes, pharaoniques, tout comme la musique d’ailleurs. Or c’est là qu’est l’os.

A cause de cette esthétique épurée au maximum certains éléments de décors ou personnages deviennent carrément fantoches ; en particulier le techno-gourou aveugle avec son crâne à la main, Wallace, qui n’est jamais à Tyrell ce que Starkiller est à l’Etoile Noire ; de même que sa cyborg-femme-fatale-ninja qui est assez déjà vue et pas bien à sa place ici. Les répliquants de Blade Runner luttaient pour leur survie contre un flic décidé à les « retirer » (« retire » en anglais, c’est « mettre à la retraite »), Deckard qui lui-même semblait d’une insensibilité bien plus glaciale qu’eux. Les pistes étaient brouillées, la morale indistincte et beaucoup moins manichéenne que dans 2049.

Rentant quand même plusieurs bonnes idées d’univers, et en particulier le personnage d’Ana la conceptrice de faux souvenirs, très bien rendue dans le registre déprimant « j’ai toujours aimé les fêtes d’anniversaire ». Comme son illustre prédécesseur auquel il donne suite, l’univers de Blade Runner 2049 est tiraillé entre l’esthétique « cyber » des bas-fonds (complexe, préhensible, modifiables, appropriable) et l’esthétique « smart » du haut de la pyramide (technologie lisse, simple, presque magique, aux rouages inconnaissables) telles que définies dans cet excellent article.

blade runner 2049 cyberpunk 2

Occasions manquées

Dommage, malgré tout, qu’on effleure sans plus les thématiques actuelles autour de la technologie : le personnage principal (un répliquant Nexus VIII) a besoin d’avoir un mouchard en poche pour être pisté – alors que nous le sommes tous dès aujourd’hui via nos divers appareils connectés. A l’heure où les routiers, chauffeurs Uber et autres citoyens sont déjà trackés en permanence il semblerait logique que ça soit le cas « by design » des répliquants tueurs de répliquants. De même pour l’épisode de « black-out » à peine utilisé scénaristiquement pour ralentir K dans son enquête alors qu’un tel apocalypse de la data pourrait faire l’objet d’un film entier (et tellement plus). Cette thématique reste extrêmement survolée et l’événement évoqué de manière presque anecdotique. Pourtant on tenait là un concept hautement porteur et fascinant lorsque jumelé à la question des répliquants. Si tout est enregistré, si nos moindres données sont archivées et stockées, qu’impliquerait leur disparition soudaine et définitive ? Un grand effondrement régénérateur à la Fight Club ? Et alors que des répliquants se baladent parmi les humains et s’y dissimulent pour certains, l’effacement de toutes les données ne rebat-elle pas les cartes en supprimant les dates de fabrication, les registres d’usine, les extraits de naissance ?

Philip K. Dick, dont la nouvelle originale a inspiré le premier film, n’aurait probablement pas renié cette approche, même si à son époque la data n’était pas encore un sujet de préoccupation. Le roman Coulez mes larmes, dit le policier porte d’ailleurs des germes de ces questions. Si mes données disparaissent, est-ce que j’existe encore ? Si je ne suis plus qu’un corps, sans information officielle validant mon existence en tant qu’humain, sans réseau d’appartenance, n’ayant laissé aucune trace de mon existence (et à une époque où les faux souvenirs se fabriquent), ai-je seulement existé ? Est-ce qu’un répliquant dont on ne trace plus l’origine n’est pas simplement… un humain ? Autant de thèmes très dickiens malheureusement pas abordés dans le film.

De même se pose un problème fondamental dès l’ouverture, par la phrase d’introduction qui dit peu ou prou : « Les répliquants sont des humains issus de la bio-ingénierie ». Dans le premier film Blade Runner, il me semblait acquis que les répliquants étaient des androïdes, c’est à dire des robots à forme humaine, indétectable sans recourir au test d’empathie Voigt-Kampff. Bref, les répliquants étaient des machines dotées d’intelligences artificielles et de corps-robotiques quasi parfaits – mais robotiques. C’est pourquoi on s’autorisait, d’ailleurs, à les « retirer » sans procès comme le rappelle Deckard dans le premier film :

« Les réplicants sont comme n’importe quelle autre machine — ils sont soit un bienfait, soit un risque. S’ils sont un bienfait, ils ne sont pas mon problème. »

Dès sa première phrase de contextualisation, Blade Runner 2049 brouille cette conception en disant blanc sur noir : « les répliquants sont des humains ». L’évolution du Nexus VI au Nexus VIII n’est donc pas qu’une simple amélioration, c’est un bouleversement ontologique complet qui fait passer le répliquant d’androïde (robot de forme humaine) à homoncule (humain créé artificiellement), c’est à dire comme des clones qui ne seraient pas basés sur les gènes d’un humain préexistant. Ce basculement change à peu près tout dans le rapport entre les humains et les répliquants, dans le rapport des répliquants entre eux, et entre leurs différentes versions. On n’a pas la même relation de maître à esclave avec un humain non-issu d’une mère, qu’avec un aspirateur amélioré conçu pour servir – fût-il sensible et très ressemblant à une personne réelle.

Quoique les répliquants Nexus VIII semblent dotés de grosses capacités de résistance (je suppose qu’ils sont conçus pour être durs au labeur) ils n’en demeurent pas moins des humains, organiques, qui devraient donc être traités comme tels. A moins que l’ellipse entre les deux films n’ait provoqué un glissement sémantique amenant les répliquants-machines à obtenir le droit d’être considérés comme « des humains issus de la bio-ingénierie ». Rien ne nous permet de le dire.

blade runner 2049 cyberpunk

Entre les lignes : corps et choix

Mais Blade Runner 2049 n’est pas qu’un assemblage d’approximations théoriques doublé d’une expérience sensorielle massive et puissante ; le film tisse dans ses interstices un autre propos en clair-obscur.

Comme le note très justement Le Fossoyeur de Films, le film développe tout un rapport au corps différent de celui de Ridley Scott. Les personnages humains y sont assez rares et l’on sait dès le départ qui l’est et qui ne l’est pas. Il y a : Rick Deckard (human after all) vieux, affaissé, fringué n’importe comment, alcoolique… Ana Stelline, atteinte d’une maladie rare incurable qui l’oblige à vivre dans une bulle stérile… Wallace le richissime démiurge aveugle et mégalomane… et c’est à peu près tout.¹ Le reste de l’humanité, que l’on devine nombreuse et grouillante (alors que le monde de Blade Runner est supposé être désaffecté mais passons) s’entasse dans les rues sordides, les décharges de San Diego et les bordels à cyborgs. Bref : l’échantillon d’humanité que nous offre à voir Blade Runner 2049 est une collection d’infirmités et de limitations. Loin des utopies transhumanistes, l’humain semble avoir atteint sa date de péremption et tout indique que son heure est venue – ou pas loin.

A contrario, les androïdes, IA et humains artificiels ont dépassé le stade du questionnement existentiel. Leur capacité à ressentir des émotions et à se lier (entre eux, aux humains) est acquise… et l’histoire nous amène même à considérer la capacité des répliquants à enfanter. Blade Runner 2049 dépasse les questions d’émotions artificielles et s’inscrit donc dans le sous-genre postcyberpunk en en proposant la continuation. Une continuation, je le déplorais ci-dessus, totalement apolitique.

L’agent K et son IA-hologramme Joi vivent comme un couple aussi classique que possible. Lorsqu’ils boivent un verre, K en sert deux et les boit lui-même. Lorsqu’elle veut provoquer une relation sexuelle, Joi se superpose au corps d’une vraie femme pour autoriser son amant à la toucher, à ressentir sa présence, et lui rendre ce contact. Une vraie belle idée illustrée dans une vraie belle scène, par la superposition impressionnante et la synchronisation des deux actrices Ana de Armas et MacKenzie Davis.

Mais pour « parfaits » qu’ils semblent être, les répliquants continuent de prendre l’humain comme référence. Ils s’y superposent pour faire l’amour (littéralement, ils en copient les mouvements), ils lui obéissent encore largement au doigt et à l’œil (ils sont conçus pour ça) et ce alors même qu’ils semblent supérieurs (au moins physiquement) à cette fin de race en décrépitude.

Ou plutôt : plus les répliquants suivent leur nature programmée, c’est à dire sont dociles envers leurs maîtres humains, et plus ils semblent physiquement parfaits. « Bien dans leur peau » pourrait-on dire. Luv, la femme de main de Wallace, n’a aucun défaut. Elle est toujours impeccablement habillée, sa coiffure est maîtrisée et elle démolit quiconque tente de s’opposer à ses plans. Parallèlement, elle est aussi la plus servile des répliquants de Blade Runner 2049 – autant que Joi qui partage sa perfection physique, même si dans son cas on ignore si elle agit par amour pour K (comme elle le dit) ou parce qu’elle est programmée pour lui plaire. (Les employés de Wallace à l’origine du programme Joi ne manquent jamais une occasion de rappeler qu’elle est un « produit ».) De son côté, l’officier K est nettement plus rebelle, son enquête l’amène sur des sentiers personnels qui lui font ressentir des émotions fortes et dévier de sa mission… corollaire : il passe tout le film avec le visage tuméfié, à se faire tabasser. Son visage accuse le coup, lui donne un air très humain, beaucoup moins froidement impassible que celui de Luv par exemple – et ce malgré l’impassibilité légendaire de Ryan Gosling. Dans le même ordre d’idées la répliquante Freysa (cheffe d’un groupe de rebelles) a un défaut de fabrication qui la prive d’un œil. C’est elle qui nous met la puce à l’oreille en affirmant : « mourir pour un idéal est ce qui fait de nous des humains ». Selon Freysa, dont la résistance armée anecdotique relève du motif de genre sans intérêt, l’esprit de révolte est la condition de la nature humaine. On ne manquera pas de savourer cette morale dans un film aussi exempt de toute révolte, mais bref. En se rebellant contre leur mission originelle, ce pourquoi ils furent conçus et programmés (peut-on programmer un « humain issu de la bio-ingénierie » ?), les répliquants font preuve de libre arbitre. Ils expriment leur individualité quitte à en porter les stigmates physiques, dans leur corps, et se rapprochent donc de fait physiquement des humains dont la plupart sont représentés vieux, malades, handicapés etc.

Tous les choix librement consentis par les répliquants les ramènent à la fragile condition humaine – comme Joi qui décide de se relocaliser sur une simili clé USB, c’est à dire de se mettre en danger en ayant un corps, pour se rapprocher de K en partageant sa condition de mortel. Lui-même se met en danger en poursuivant son enquête, et passe son temps à se faire massacrer à cette occasion. Bref le posthumanisme à la Blade Runner 2049 est une impasse, où l’évolution de l’espèce – le répliquant – se trouve face à un dilemme indécidable : la perfection biorobotique ou la liberté. Les répliquants de Blade Runner 2049 ne rêvent plus de développer les émotions des humains mais cherchent à en partager la condition. Jusqu’à chuter aussi bas qu’eux.

~ Antoine St. Epondyle

Notes :

¹ Pour être tout à fait exhaustif, je me dois de citer aussi le taulier et les enfants de l’orphelinat, la patronne de la police et la prostituée/résistante aux cheveux roses (quoique ?). Les trois sont apparemment humains, et apparemment en bonne santé physique. Ils font plutôt partie du décor que des personnages importants.

A voir : L’analyse du Fossoyeur de Films.

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7 commentairesVous en pensez quelque-chose ?

  • Dans les occasions manquées, j’ai été aussi étonné que Joi n’ait pas été programmée par Wallace pour surveiller et contrôler K. Ça aurait été tellement raccord avec les polémiques récentes sur les bulles de filtre et les assistants connectés.

  • J’aime toujours beaucoup lire vos articles car je les trouve très pertinent.
    Et même si souvent (mais pas toujours!), je ne suis pas emportée par ces films, je m’y intéresse.

  • En effet, assez d’accord avec l’analyse que tu fais. Beaucoup de potentialité gâchée. Il y a un aspect que tu n’abordes pas, peut-être par choix, c’est le côté mystique, qu’on retrouve souvent chez Villeneuve… Perso, ça me gène énormément dans un univers cyberpunk. Du moins dans la forme adoptée dans le film.

    Ana est un miracle (fille d’un humain et d’une répliquante), c’est la messie des Répliquants, elle est dans sa bulle (littéralement hors des contingences des simples mortels). Elle utilise ses rêves (paraboles) pour « communier » avec eux. Ils forment une sous-caste (voire secte) rejetée par la caste dominante (les humains), avec leurs apôtres (les nexus 7 qui ont couvert la fuite de Deckart et Rachel et continuent de protéger le « secret »). Bref, un décalque du christianisme.

    Le départ vers les nouveaux mondes dans l’espace (le ciel) est interdit à cette sous-caste. Leur « rébellion » vise dont à l’avènement de leur messie qui doit les guider vers le chemin d’un humanité nouvelle (ou réelle, améliorée…) et une réappropriation de la terre (le jardin d’Eden perdu) abandonnée et sacrifiée par ces anciens habitants (les vilains). L’arbre au début du film, où K trouve le 1er indice qui le mènera à la « vérité » et au messie, est une occurrence de l’arbre de la connaissance.
    D’ailleurs, cet arbre n’a aucune logique dans l’univers lui-même (le bois véritable vaut une fortune, comment un tel arbre a pu échapper à d’éventuels pillards ?).

    On peut pousser plus loin en prenant en compte le fait que Harisson Ford a, entre autres métiers, pratiquer celui de charpentier XD
    Bon, là je pousse un peu ^_^

    En tous cas, dans cet optique, l’enquête de K devient le parcours d’un incroyant qui accède à la révélation.

    Bien sur, ce n’est qu’une lecture possible, mais je trouve qu’elle se tient :(

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