Cosmo [†] Orbüs

« Quand on ne meurt pas,
il faut bien se résoudre à vivre. »

Largement considéré comme un classique, Le combat ordinaire est une bande-dessinée plus ou moins autobiographique de Manu Larcenet. Bien que l’auteur se défende d’y avoir mis en images son propre parcours, il est difficile de ne pas voir dans les thèmes immensément personnels qu’il aborde, le reflet d’un chemin de vie particulier.

Sur quatre tomes la BD raconte la crise existentielle de Marco, photographe trentenaire névrosé et au départ célibataire. On y suit son parcours intérieur, sa relation avec ses parents, sa rencontre avec Emilie, leur vie commune et surtout l’apparition progressive dans sa vie de nouveaux questionnements, de nouvelles angoisses. C’est une chronique du passage à l’âge adulte, un passage qui peut se faire pour chacun à des âges très différents, et qui passera pour Marco par la reconquête de sa vocation artistique, l’acceptation des paradoxes de la vie, le décès de son père, un certain nombre de joints et une bonne couche de psychanalyse.

Bien qu’elle ne soit pas explicitement autobiographique, la série ouvrit en 2003 la voie à la bande-dessinée personnelle dans le paysage francophone. Aujourd’hui suivit par Guy Delisle ou Riad Sattouf, l’oeuvre de Larcenet s’en distingue pourtant sur un point essentiel. Plutôt que de raconter la vie en Syrie où en Corée du Nord, il évoque la France des années 2000, celle de Sarkozy et des anciens d’Algérie, celle des chantiers navals en perdition et des souvenirs de plusieurs générations entassés. Peut-être pas très dépaysant, Le combat ordinaire aborde pourtant des réflexions essentielles sur la vie : l’engagement amoureux, la relation aux parents, la perte… mais aussi la place de l’artiste dans le monde.

Le combat ordinaire, Manu Larcenet

Marco, photographe et pas plus névrosé qu’un autre.

Au fil des albums, on suit l’évolution de Marco et de ses proches dans leurs vies, leurs combats, leurs espoirs et leurs épreuves. Les personnages sont attachants dans leur simplicité. Emilie, la copine vétérinaire suit une évolution parallèle à Marco, se pose les mêmes questions, y apporte d’autres réponses. Et si leurs trajectoires se heurtent parfois, c’est que leur relation amoureuse n’est pas une idylle nunuche, mais autant tissée de tendresse que d’engueulades. La relation à l’autre s’apprend et se construit sur la durée. De même pour le frère, les parents et les amis de Marco, cherchant leur propres réponses à la marche du monde, au vieillissement et à l’évolution de chacun. Depuis les soirées jeux vidéo aux engueulades fraternelles, la relation entre Marco et son frère « Georges » est particulièrement touchante. Quiconque à un frère devrait y sentir un goût de vécu.

Très typé de ce qui faisait encore le « style Larcenet » avant Blast, Le combat ordinaire est dessiné dans une simplicité désarmante et poétique, un graphisme sensible et dépouillé typique de l’auteur. Attention pourtant de ne pas considérer la simplicité du trait avec de la naïveté, car si le dessin de la série est efficace sur le plan narratif, il laisse tout de même la part belle aux expressions des personnages, à l’ambiance, à la contemplation de la nature et à l’atmosphère typique de certains moments du quotidien (comme les cigarettes fumées dans le noir sur un banc public). Les décors naturels sont magnifiques, tout comme les planches en sépia plus réalistes, qui évoquent les questionnements de Marco à la première personne. De même, ses descentes aux enfers lors de crises d’angoisse sont retranscrites avec un style oppressant en rouge et noir, graphisme poignant qui préfigurait déjà le Blast de la série éponyme.

Des décors naturels superbes.

Si Le combat ordinaire est un chef-d’oeuvre, c’est moins pour son histoire que pour les thématiques essentielles qu’il soulève. Il fait partie de ces bouquins capables de changer notre regard sur le monde. C’est un bijou de poésie et de philosophie appliquée ; une oeuvre superbe, profonde et pleine d’enseignement, qui réussit sans être moralisatrice, à nous rappeler que la philosophie sert avant tout à se poser les bonnes questions pour apprendre à mieux vivre.

Le combat des personnages, est celui de chacun, quelque soit sa vie. Et pour partager avec Marco une personnalité assez réflexive et une capacité accrue à porter le poids du monde sur mes épaules, je dois dire que j’ai pu me reconnaître dans le personnage à moult reprises. Qu’est-ce-qu’être amoureux ? Comment supporter la mort ? Que faire de sa vie ? En représentant la réalité dans toutes ses nuances, Manu Larcenet touche dans son récit les questionnements universels et fondamentaux d’une existence « normale » au XXIème siècle. Il raconte une vie sans fard ni grand discours, souvent contradictoire ou incompréhensible, pleine de minuscules instants de bonheurs, et jalonnée d’insurmontables cataclysmes.

Heureusement, « la poésie rattrape tout ».

-Saint Epondyle-

Le combat ordinaire, Manu Larcenet

Le combat ordinaire, Manu Larcenet

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4 commentairesVous en pensez quelque-chose ?

    • Il faut que je relise Blast absolument ! Je les avais lues lorsque seuls les deux premiers tomes étaient sortis, alors maintenant que la totale est terminée, il va falloir que je me replonge dedans corps et âme.
      Le combat ordinaire véhicule une autre force, peut-être plus immersive vus les personnages de l’une et l’autre série.

      • Oui elles sont vraiment différentes ces deux séries (bien qu’on y retrouve bien des aspects communs).

        Puis merde, une BD, ou même une œuvre d’art, qui parle de la banlieue, des « petites gens » (qui ne sont vraiment pas petits), de la France dans des endroits aussi variés, avec autant de lucidité, de maitrise, de compréhension et de finesse..
        Qui met aussi en scène nos marques et démons du passé aussi, comme l’Algérie…
        Non, vraiment c’est un chef d’œuvre.

        A tu lu aussi « Les Mauvaises gens » ou « Lulu Femme nue » de Davodeau ?
        C’est un caviar équivalent.

        • A nouveau bien d’accord avec toi, c’est tout le sel du Combat où de Blast, ce côté dépaysant dans notre propre pays, dont ils nous montrent la face cachée et jamais ô grand jamais traitée dans l’art (quoiqu’un peu le ciné d’auteur) et la BD… Cette même BD dont les abrutis télégéniques parlent toujours avec autant de mépris.
          Sinon, je n’ai jamais lu Davodeau mais je note pour la suite. Merci ! :)

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