Cosmo [†] Orbüs

Watchmen | Moore & Gibbons

La couverture d'une des éditions intégrales

[Who watches the Watchmen ?]

Moi qui suis assez amateur de BD et de manga, je dois avouer mon ignorance quasi absolue en matière de comics. Les superhéros en costumes de lycra flashy ne m’ont jamais vraiment passionné, et mis à part quelques films bien réalisés, je ne me suis jamais vraiment penché sur le sujet. Le patriotisme américain, l’idéologie à peine voilée et l’exploitation ad vitam aeternam du même filon étant pour moi des éléments éliminatoires.

Écrit par Alan Moore et Dave Gibbons, Watchmen est un comics uchronique qui fut adapté au cinéma en 2009 par Zack Snyder. Le film ayant fait pas mal de bruit à sa sortie, il a réussi à piquer ma curiosité, suffisamment en tous cas pour que je ne rechigne pas à découvrir la BD lorsque j’en ai eu l’occasion. Watchmen donc, est un roman graphique américain vraiment original dans son genre, puisqu’il reprend les canons habituels des histoires de superhéros, tout en les plaçant dans un contexte historique réaliste et dans une histoire originale et passionnante. En outre, il est le premier roman graphique a avoir été récompensé par le prix Hugo en 1988.

En quelques mots, voici mon pitch maison.

Dans les années 1980, les tensions de la Guerre Froide tiennent le monde en haleine. L’horloge symbolique de l’Apocalypse affiche minuit moins douze. A New-York la population vit au rythme des bulletins d’informations alarmants égrenant les nouvelles d’Europe. Au sein de cette population civile, les « masques » sont d’anciens justiciers sur le retour, contraints à une retraite forcée depuis que leur activité de vengeurs masqués a été interdite par la loi. Vieillissants, certains se sont reconvertis et n’enfilent plus leurs costumes que par nostalgie, d’autres sont entrés dans la clandestinité.

Mais alors qu’ils sont plus que jamais relégués au passé et que l’avenir promet la fin de l’humanité, les masques se retrouvent au centre d’une série d’attentats dirigés contre eux. Dès lors, chacun doit se positionner face à la menace.

Par rapport aux histoires de héros américains classiques, Watchmen fait figure d’exception en présentant des personnages en bout de course, détestés par la population qui s’en méfie, et incapables d’affronter une menace trop grande pour eux. Revenus à une vie normale de façade, la plupart des personnages tentent d’oublier le passé malgré une profonde nostalgie, alimentée par une terrible peur de l’avenir.

C’est là la plus grande prouesse de la bande dessinée, que de représenter ces anciens héros de façon intime et profondément humaine. Dans ce contexte mondial invivable où l’avenir promet un holocauste nucléaire à l’horizon de quelques semaines, chacun prend position et se retrouve confronté à son passé. Les personnages sont extrêmement bien travaillés et originaux ; face à leur impuissance absolue vis-à-vis des évènements politiques de la Guerre Froide et à leur interdiction de continuer leur vie de vengeur masqué, la plupart se sont rangés et vivent sans conviction une vie pleine de regrets. Le seul personnage doté de pouvoirs hors-normes, le Docteur Manhattan, quitte progressivement la sphère de pensée des humains en devenant un quasi-dieu incapable d’éprouver les sentiments et par là même de les comprendre.

De haut en bas : Le Dr Manhattan, Le Comédien, Ozymandias, Le Spectre Soyeux, Le Hibou, Capitaine Métropolis et Rorschach

La narration du comics est bien menée, bien que son rythme lent puisse surprendre au départ. Dommage toutefois que certains passages alourdissent très sensiblement le récit, notamment ceux qui mettent en scène des personnages secondaires et inutiles dans l’intrigue générale. L’ambiance et le scénario prennent le pas sur l’action, afin de brosser un tableau uchronique des Etats-Unis en 1985 à la fois sombre et complexe. Entre les absences du Docteur Manhattan, la folie vengeresse de Rorschach, la nostalgie de Dan Dreiberg le Hibou et le désespoir de Laurie Jupiter le Spectre Soyeux, on s’attache beaucoup aux personnages et à leurs personnalités si différentes.

Beaucoup plus profond que les clichés habituels sur les histoires de superhéros, le scénario de Watchmen dessine tout au long de l’intrigue un message voilé, sous forme de questionnement sur le sens de la vie au sein du chaos de l’univers. Plutôt que d’y apporter une réponse précise (qui serait soit simpliste soit un véritable scoop), les auteurs dépeignent les circonvolutions de leurs personnages confrontés à leurs destins.

Graphiquement, Watchmen est un digne tenant du style très old-school des comics des années 1980. Le trait est très typé et la ligne claire le partage à des couleurs très contrastées et passablement kitsch. Pour être franc, je n’apprécie pas tellement ce style graphique et il m’a fallu un bon moment avant de m’y acclimater. On ne retrouve pas le dynamisme du manga, ni la beauté de certaines productions franco-belges contemporaines. Mais ce style, mis au service du récit, rend possible la description d’une atmosphère particulière et très travaillée, capable de rendre crédible une bande de super héros en costume traditionnel. En ajoutant à cela le scénario assez lent au décollage, il faut reconnaître que le premier contact fut difficile.

Watchmen est un comics qui demande une certaine réflexion à la lecture, notamment sur le scénario et sur la période où il se déroule et à laquelle nous sommes moins sensibilisés que le public initial de 1985. Et pour peu qu’on se donne la peine de s’y intéresser, l’histoire brosse à son rythme un tableau incroyable et, quittant progressivement notre monde réel, nous offre un final absolument bluffant, inattendu et jouissif. Loin des clichés du genre auxquels on a trop vite tendance à l’assimiler, Watchmen est un chef-d’oeuvre foncièrement intelligent et original. Et s’il peut sembler difficile d’accès par un rythme lent, un graphisme daté et des choix scénaristiques aux antipodes des clichés habituels sur les superhéros, il n’en est que plus magistral sur l’ensemble de ses partis-pris, et atteint à son rythme une place méritée dans le panthéon de la bande dessinée mondiale.

-Saint Epondyle-

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6 commentairesVous en pensez quelque-chose ?

  • Intéressant le point de vue d’une personne lisant principalement des mangas et des BD franco-belge. Perso, je suis pas très franco-belge. J’aime bien les mangas mais les préfère en anime parce que je suis trop habitué aux comics! Les comics, je comprends bien que tu en es une vision pleine de préjugés car il y a des tonnes d’histoires où les super-héros ne sont pas comme tu les dépeints… Et même que des tonnes de comics ne traite pas de super-héros! Mais assurément Watchmen est tel que tu le décris : lent, un peu old-school sur les dessins (forcément vu l’époque) mais profond, intelligent et complexe! J’ai eu le même ressenti que toi! Et si je peux te donner un conseil, le film comme le livre, si tu les lis/vois plusieurs fois, tu verras des détails, une nouvelle compréhension d’un passage de l’oeuvre à chaque lecture/visionnage. =)

  • J’essaierai de le relire à l’occasion alors.

    Je sais que ma vision des comics est biaisée, étant donné que je n’en ai quasiment jamais lu. J’entends le plus grand bien de V for Vendetta ou Walking Dead par exemple, et vu les adaptations qui en ont été faites, il est probable que les comics originaux soient de qualité.

    Merci de l’avoir fait remarquer.

  • Watchmen est particulièrement fastidieux à lire. J’ai mis autant de temps à chacune des 3 lectures à arriver au bout qu’un roman classique de 600 pages, mais à chaque fois rempli d’une certitude absolue : c’est un chef d’oeuvre. Les différents niveaux de lecture, les 4 histoires différentes qui s’entre-mêlent, et la profondeurs des personnages et du contexte, sont d’une grande réussite. Mais c’est un pavé et il faut du courage pour en venir à bout et tout comprendre. C’est pourquoi des lectures successives ne sont pas inutiles, car il y a de la matière, beaucoup de matière. L’adaptation cinématographique jouit d’un travail d’épuration énorme. Elle est naturellement tournée sur les personnages et moins sur le contexte, et l’un des récits annexes présents dans la BD en a complètement disparu. Le film est très réussi et visuellement très proche de la BD (à un point que je n’aurai pas cru possible d’ailleurs) mais c’est loin d’être aussi riche. Zak Snyder a réalisé une adaptation animée du récit manquant de son film, la fameuse histoire de pirates qui est une BD dans la BD et qui elle-même est assez intéressante. J’encourage la lecture de Watchmen, parce que c’est du lourd à tous les niveaux :)

    • C’est d’ailleurs souvent le cas avec les grandes oeuvres, que d’être assez difficiles à aborder de prime abord. Nécessairement, si le contenu est si dense, la forme s’en ressent forcément un peu.
      Surtout si en plus le dessin est daté et le rythme assez lent comme dans le cas de Watchmen.

  • Parfois, je considère Watchmen comme une oeuvre « abyssale » (non par sa connerie, il y a TF1 pour ça) mais pour sa profondeur, et ses différents axes et degrés de lecture, ce qui lui donne aussi ce côté aride (mais tous les Alan Moore le sont plus ou moins, en passant). Personnellement, je ne m’en lasse pas, pas plus que Fight Club (le film, pas lu le bouquin).

    Les questionnements soulevés (légitimité, vérité) sont vraiment fondamentaux, et font encore ding-dong dans ma tête.

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