Cosmo [†] Orbüs
Polza Mancini, Blast, Manu Larcenet

« Quand quelqu’un bouge, les immobiles disent qu’il fuit. »
– Jacques Brel

Qui doute encore du génie de Manu Larcenet n’a pas lu Blast. Peut-être son oeuvre la plus aboutie à ce jour, en tous cas l’une des bande-dessinées qui m’a le plus marqué. Après Le Combat Ordinaire et Le Retour à la Terre, et avant ses travaux plus récents autour du Rapport de Brodeck, la série marque un tournant décisif dans le parcours de l’auteur.

Blast est une déflagration visuelle d’abord, poétique et philosophique ensuite, qui plonge en profondeur dans la psychologie de son anti-héros, Polza Mancini, un homme énorme que la mort de son père jette sur les routes de France. Ancien écrivain, c’est un colosse lettré pour qui la vie à la marge se justifie par l’exclusion d’un monde qui l’a toujours traité comme un monstre. Et bien qu’il ne soit pas le seul à vivre dans la forêt, entre misère extrême et bohème plus ou moins volontaire, il ne recherche pas la compagnie des autres marginaux qu’il rencontre dans les angles morts du monde. Polza ne souhaite qu’une seule chose, un état de transe hallucinatoire – le Blast – extase primordiale de tous les sens qui l’amène à s’affranchir de son obèse enveloppe charnelle.

Très sombre, la série s’ouvre pourtant sur une approche poétique de l’existence hors des sentiers battus. On court la forêt, sans attache, s’émerveillant de la beauté de cette nature ignorée de la vie moderne. On préfère aux babillages inutiles de la société le sobre face-a-face avec une chouette effraie cachée dans l’obscurité. Au départ, on dirait presque du Sylvain Tesson. Puis au fil des quatre pavés de la série, celle-ci se fait de plus en plus violente. La poésie est rattrapée par la folie, jusqu’à la démence la plus totale.

blast-manu-larcenet

Une maîtrise de l’encre de chine jamais vue en BD.

Si l’on devait résumer Blast en quelques mots (mais ça serait dommage), on pourrait dire que le roman graphique de Larcenet explore une certaine réalité de la folie en vue subjective. Jamais je n’avais lu quoique ce soit qui raconte aussi profondément le rapport au monde (foncièrement différent) d’un personnage en rupture totale avec les normes du monde. Au cours de l’enquête policière qui double le récit de Polza, on retrace les raisons et sentiments qui le poussèrent à prendre le large. Les thèmes soulevés sont nombreux et touffus : le choix de la marge, la solitude de l’ermite mais aussi le rejet de la difformité et la détestation de soi. Sans mauvais jeu de mot, c’est du lourd.

« Si je regarde derrière s’étend une vie de plaies et de sécheresses de laquelle je n’ai appris que la résignation. Cependant, de cette vie dégueulasse surnage une intrigante évidence : si aujourd’hui encore, je suis capable de désir et d’extase, c’est que je dois être invincible. »

La relation entre Mancini et les policiers qui l’écoutent en garde à vue est ambivalente ; car tout en représentant cette civilisation intolérante fuie par le personnage, on ne peut pas rejeter complètement leur jugement si sensé en comparaison de certains de ses délires. Et puis incidemment, alors que le récit s’enfonce dans le malsain jusqu’à la violence extrême, on comprend que Polza n’est pas net, que la bohème et le romantisme des grands espaces cachent quelque-chose d’autre.

Au premier abord, Polza Mancini est le contraire de ce à quoi on voudrait s’identifier. Laid, handicapé par sa corpulence, rejeté du monde depuis toujours. Pourtant, sa sensibilité envers le monde sauvage, la conquête de sa liberté par l’affranchissement des barrières de la modernité (hygiène, sécuritarisme, sociabilité…) résonne profondément dans un fantasme à la Into The Wild que je partage largement. Malgré ses pulsions autodestructrices et sa psychologie instable, Polza est un homme très sensible, doté du sens de l’humour et capable de s’émouvoir de sa rencontre avec la nature, et de se lier d’amitié avec les gens qu’il rencontre : notamment Saint Jacky et Carole.

On retrouve alors un thème cher à Manu Larcenet, la peinture des petites-gens, des déshérités et marginaux qui peuplent les recoins du monde, ces sans-papier, sans-domicile, sans-emploi qui errent et vivent en parallèle des grandes villes de France. Comme Le Combat Ordinaire montrait la fin du monde ouvrier français, Blast propose une vision de la marge du monde, cette réalité des moins-que-rien. Polza devient alors une facette allégorique de cet ailleurs pas si éloigné, une figure de l’exclusion, de ceux qui se savent en inadéquation avec la société et tracent – dans son ombre – leurs propres chemins de traverse.

Blast-Larcenet-Paysage

Des espaces naturels sidérants.

La maestria incontestable de l’ensemble de la série ne réussit pourtant pas à masquer comme un sentiment de frustration. Je veux parler du quatrième et dernier album Pourvu que les bouddhistes se trompent, et de la conclusion de l’ensemble de l’histoire. Si l’on ne peut pas critiquer la maîtrise de l’auteur, c’est son choix de fin qui me laisse perplexe, et même plutôt interrogateur. Sans trop en dire, je préciserais simplement que si la série propose tout au long de voir le monde dans les yeux de Polza, ouvrant à une nouvelle appréciation des choses et des gens, la fin de la série retombe sur une conclusion éminemment terre-a-terre assez étonnante. Le rebondissement est magistral et parfaitement réussi, mais le côté très concret, explicatif, de la conclusion me laisse assez interdit.

Et enfin, il y a le dessin. Ce graphisme presque tout en noir et blanc. La fausse naïveté de Larcenet laisse place à un camaïeu de noirs et de gris, et à la maîtrise superbe des espaces de respiration laissés par les planches muettes. L’expressivité des personnages, leur évolution dans le temps (spécialement Mancini) et la peinture des campagnes françaises n’a rien à envier aux plus grands. La sobriété de la mise en images et la puissance qui s’en dégage néanmoins (lors des accès de Blast en particulier) force le respect d’un auteur au sommet de son art. Autant que dans ses œuvres précédentes, on retrouve son admiration pour la nature sauvage (ses dessins animaliers et environnementaux presque vivants), que le grand format des albums permet largement d’apprécier.

Blast est de ces séries coup-de-poing-dans-la-gueule qui laissent un sacré traumatisme là où elles passent. (Peut-être d’ailleurs la conclusion qui m’a paru gênante était-elle nécessaire pour rétablir de la distance avec la dureté du récit ?) Profondément poétique, sensible et violente jusqu’aux limites du soutenable, c’est en tous cas une oeuvre majeure de la bande-dessinée française, instantanément classique.

-Saint Epondyle-

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