Cosmo [†] Orbüs

Maus | Art Spiegelman

L’édition intégrale

 [C’est là que mes ennuis ont commencés.]

Il est assez rare que la bande dessinée soit utilisée comme un médium à la fois très personnel et propice a la diffusion d’un message aussi fort qu’universel. C’est pourtant l’exercice excessivement difficile auquel s’est livré le dessinateur américain Art Spiegelman dans son roman graphique culte : Maus.

Parmi les oeuvres dites « de mémoire », on pense immédiatement à des films comme Le Journal d’Anne FrankLa Liste de Schindler de Steven Spielberg, ou Le Pianiste de Roman Polanski, adapté du roman autobiographique de Władysław Szpilman. Or, si le cinéma et la littérature se sont emparés à d’innombrables reprises des évènements tragiques de la Shoah, les autres médias sont largement en retrait sur le sujet. Le roman graphique d’Art Spiegelman est un témoignage extrêmement fort de l’une des périodes les plus tristement célèbres de l’histoire européenne. Je parle bien entendu de la seconde guerre mondiale.

Bien que publiée au départ dans le magazine Raw et partageant certains de ses codes comme l’utilisation du noir et blanc, Maus n’a rien d’un comics au sens ou on l’entend en général. Les 250 pages de la bande dessinée se ventilent en deux tomes : Mon père saigne l’histoire et Et c’est là que mes ennuis ont commencés. Tout au long de la narration sont mêlées deux histoires fortement liées, d’une part la vie de Vladek Spiegelman (le père de l’auteur) entre les années 1930 et 1945, l’arrivée du nazisme en Pologne, les lois antisémites et la déportation à Auschwitz jusqu’à la libération du camp ; et d’autre part la relation difficile entre le père et le fils dans les années 1960 alors que ce dernier travaille justement à l’écriture de la biographie de son père. Aux souvenirs de la guerre et des camps de concentration se mêlent des thématiques extrêmement personnelles sur la famille de l’auteur, sa relation avec son père marqué à vie par les drames qu’il a traversés, le suicide de sa mère et la mort de son frère pendant la guerre notamment. Rongé par la culpabilité et le doute, Art Spiegelman propose une mise en abyme de son travail biographique et s’y représentant ainsi que ses doutes, comme un personnage à part entière.

L’horreur de l’histoire relatée et les sentiments complexes qui en découlent se traduisent par un style graphique torturé, tout en noir et blanc. Reprenant à son compte les images de propagande nazie, l’auteur représente tous ses personnages sous des traits d’animaux en fonction de leur nationalité. Ainsi les allemands sont des chats, les américains des chiens, les polonais sont des cochons, les juifs des souris et ainsi de suite. La violence n’en est pas atténuée pour autant et certains passages demeurent d’une extrême dureté physique et psychologique.

Le récit alterne entre les souvenirs et le dialogue entre le père et le fils.

Le travail de l’auteur autour de son oeuvre est excessivement personnel, et rejoint son propre questionnement par rapport aux épreuves endurées par ses parents. Bien conscient que son long dialogue avec son père et l’écriture de sa biographie ne peut se faire en le laissant indemne, il aborde le récit comme une catharsis destinée à lui permettre de surmonter les blessures du passé. A chaque instant, l’auteur exprime ses doutes et son incompréhension vis-a-vis d’un père inadapté au monde contemporain. Entre la dépression et la lutte pour témoigner des atrocités vécues par le peuple juif polonais, Art Spiegleman se livre complètement et réussi finalement à surpasser l’horreur et les séquelles de l’histoire pour livrer l’un des témoignages de cette période les plus fort qu’il m’ait été donné de lire.

Bien qu’inhabituel, le format du roman graphique en noir et blanc est un choix artistique excellent qui permet -à la différence du cinéma- de placer le lecteur à un niveau intime et personnel au milieu de l’immensité du drame historique du génocide. Le choix du zoomorphisme et de la bande dessinée pourraient de prime abord inciter le lecteur à aborder Maus de façon légère. L’erreur ne pardonnera pas puisqu’au fil de la narration, en même temps que l’histoire de Vladek, se tissent les évènements historiques que l’on connait dans toute leur atrocité. Petit à petit, on prend la mesure des évènements vécus à un niveau individuel, ainsi bien sûr que leur impact sur la vie non seulement des survivants, mais également de leur famille. Art Spiegelman fait d’ailleurs une parenthèse dans la première partie en insérant un de ses travaux de jeunesse, Prisonnier sur la planète Enfer, qui retrace l’épreuve psychologique qu’il a traversée lors du suicide de sa mère. Toujours très sombre et violent psychologiquement, le dessin est très différent du reste de l’oeuvre dans cet aparté. Plus tard dans le récit, l’auteur représente les animaux qui lui servent de personnages comme des humains portant des masques d’animaux. Autant de ficelles graphiques permettant de faire réfléchir le lecteur et de ne jamais perdre de vue le caractère bien réel de cette histoire et de ses personnages.

La bande dessinée souffre souvent d’une image trop enfantine, voire humoristique par essence. Mais parmi ses classiques, Maus est la démonstration que non seulement elle est tout à fait adaptée à un public adulte et à des sujets sombres ; mais également à la transmission de messages extrêmement forts de mémoire et de tolérance. Moi qui ai lu un certain nombre de bande dessinées, je reconnais qu’elle est l’une de celles dont la lecture m’a le plus marqué, toutes catégories confondues. Seul ouvrage illustré à avoir reçu un Prix Pulitzer, en 1992, Maus est un chef-d’oeuvre sans égal, à la fois sincère, personnel, magnifique, sombre, inquiétant, humain et par là-même plein d’espoir.

-Saint Epondyle-

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