Cosmo [†] Orbüs

Les Aventures de Blake et Mortimer | Edgar P Jacob

[Vous n’êtes qu’un satané gredin, « colonel » !]

Quand on parle de bande dessinée, on est souvent confronté au regard mi-amusé mi-condescendant des non connaisseurs pour qui le genre rime avec les « grands noms », généralement limités aux Aventures de Tintin et à celles d’Astérix et Obélix.

Cette simplification à deux titres mythiques quoiqu’enfantin (Tintin) et/ou humoristique (Astérix) est pourtant totalement incohérente par rapport à l’état de la bande dessinée actuelle qui comprend certains titres absolument adultes, sérieux et intelligents (Voir De Cape et de CrocsBlacksad, Requiem Chevalier Vampire et Le Troisième Testament pour exemples).

D’autre part, la bande dessinée belge classique (ligne claire et bulles carrées) est bien plus riche que les seules aventures de l’inepte reporter à mèche et de son chien. Un autre binôme tout aussi classique continue de nous faire vibrer lors de ses formidables aventures depuis 1946, celui de Blake et Mortimer.

Souvent éclipsées à tort car inaccessibles aux plus jeunes, Les Aventures de Blake et Mortimer est une série dessinée qui mêle avec succès des éléments empruntés au cinéma policier, d’espionnage, d’aventure et parfois de science-fiction. Comme son nom l’indique, elle met en scène deux personnages principaux : le professeur Philip Mortimer et le capitaine du MI5 Francis Blake. Les deux amis très british caracolent dans le monde des années 1950 et vivent des « aventures » au sens propre, à la fois inspirées de James Bond, de Sherlock Holmes et d’Indiana Jones, tout en gardant un esprit très smart tout britannique.

Blake et Mortimer se distingue de nombre d’autres BD par sa volubilité. On parle énormément, et même le narrateur décrit avec précision l’ensemble des éléments hors-champ et des actions entre les cases. Cette tendance au discours permet à l’auteur de proposer des intrigues parfois assez bien ficelées et cohérentes, tout en ne s’interdisant jamais une dangereuse excursion dans le domaine du fantastique. Ces petites incartades sont tellement multiples et répétées qu’elles définissent également le genre de la BD. Que vous preniez Le Mystère de la Grande Pyramide, L’Enigme de l’Atlantide, ou plus récemment L’Etrange Rendez-Vous, vous remarquerez que la série appartient par moments totalement au fantastique.

En parallèle, certains tomes sont totalement inscrits dans un autre registre comme c’est le cas de l’Affaire du Collier pour le polar ou l’Affaire Francis Blake et l’excellente Machination Voronov pour l’espionnage.

Une des caractéristiques de la série est le rôle tenu par les trois personnages principaux. Car en effet, si rôle de héros est tenu par le duo Blake et Mortimer, d’une droiture exemplaire et sans ambiguïté, le rôle du méchant est tenu par le machiavélique Olrik dans quasiment toutes les aventures. Selon l’auteur, Edgar P. Jacob, la présence systématique du même ennemi face à ses héros permet de créer l’équilibre nécessaire à la bonne narration. De fait, cette récurrence de l’ennemi dans des rôles toujours différents permet de s’y attacher autant qu’aux héros.

Il est toujours très amusant de constater le visage déconfit de nos amis lorsque dans chaque aventure ils se rendent compte avec stupeur de l’identité de leur adversaire et s’exclament : « OLRIK !? »

Une autre particularité de cette série culte est si rare qu’elle mérite d’être citée, c’est celle d’avoir survécu à son auteur. En effet, le décès de feu Edgar P. Jacob en 1987 laissa ses deux personnages orphelins ; jusqu’à ce qu’une kyrielle d’auteurs prennent le relais. Depuis lors, Blake et Mortimer sont passés sous la plume de nombreux dessinateurs et scénaristes dont de très grands noms de la bande-dessinée francophone comme Yves Sente (Thorgal), André Juillard (Les 7 vies de l’épervier) et même Jean Van Hamme (Thorgal, XIII, Largo Winch). Chacun de ces auteurs à su apporter sa touche personnelle tout en respectant l’oeuvre de Jacob, et la série ne s’est encore jamais essoufflée (avec des hauts et des bas), y compris dans la toute dernière aventure : La Malédiction des Trente Deniers.

Très loin de la BD-musée, la série continue de vivre dans ces dernières parutions et, à part Les Aventures de Lucky Luke, aucune oeuvre aussi mythique n’a réussi ce tour de force en étant repris à la suite de son auteur original (Morris dans le cas de Lucky Luke). Alors que Tintin est mort en même temps qu’Hergé, Astérix et Obélix survivent grâce aux scénarii de son dessinateur de toujours, Uderzo, et inscrivent à chaque nouvel album une nouvelle page dans le grand livre de la médiocrité. Au contraire, les deux compères britanniques continuent de nous emmener tout autour du monde, et plus. Dans une atmosphère très particulière rappelant un peu l’Appel de Cthulhu pour son côté suranné (porte-cigarette et chapeau mou), Blake et Mortimer peut également être une source d’inspiration pour un JdR. Comme je le disais à une autre occasion bien différente, c’est quand une oeuvre créé un genre propre et irremplaçable, qu’on peut en dire qu’il s’agit d’un classique.

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2 commentairesVous en pensez quelque-chose ?

  • Excellent article, je suis aussi un grand fan de la série, et content de l’aperçu positif que tu en donnes !!!

    Le seul hic comme tu en as vite parlé, c’est le dérapage dans certains tomes vers un fantastique complètement fou, tandis que d’autres restent très terre à terre. Du coup ça surprend quand change d’univers, d’un tome à l’autre.

    • Merci du compliment. :)
      Pour le côté fantastique (même si finalement il est plus exact de dire SF), je ne sais pas si c’est vraiment un « hic ». En effet, puisque les évènements incroyables et franchement fictionnels sont récurrents, ils font partie du genre de la série.
      C’est aussi une force, que de changer de genre à chaque tome en gardant intacte la même ambiance, les mêmes personnages et le même ton général à mon avis. Tu ne crois pas ?

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