Cosmo [†] Orbüs

Fraternity, Livre 2 | Diaz Canales & Munuera

La couverture, aux éditions Dargaud.

[Malheureux, celui qui regarde en arrière,
ne voit que des heures de solitude.
– Howard Phillips Lovecraft]

Deuxième et dernier tome de la série courte de Diaz Canales et José Luis Munuera, le livre 2 de Fraternity achève le récit de cette communauté atypique du XIXe siècle américain. Malgré un format court, les auteurs jouent avec beaucoup de maîtrise du hors-champ et du contexte historique pour raconter une histoire profonde et riche en événements.

Alors que la communauté de New Fraternity est au bord de l’explosion, la créature qui rôdait aux alentours est capturée.

Entre les idéalistes, les résignés, les traditionnels et les religieux, les explications divergent. Certains la voient comme un prodige de la nature scientifiquement explicable, d’autres se retournent vers la religion et pensent que les idées athées et les changements sociétaux ont provoqué le courroux divin. La violence et l’intolérance refont surface, la communauté arrive à son point de rupture et on sort les couteaux.

Au sein d’une ambiance fantastique fortement influencée par Lovecraft, ne serait-ce que dans son cadre et dans son ambiance, Fraternity s’affranchit totalement de l’héritage lovecraftien classique. Les thèmes abordés sont l’humanisme, la confrontation entre les idéaux et la réalité de l’existence, mais aussi la coexistence entre les individus au sein d’une communauté, et vis-à-vis d’un environnement hostile, ici matérialisé par la créature inquiétante.

Emile, l’enfant sauvage, joue le rôle de lien entre les deux univers, et préfère le monde sauvage à la violente intolérance de la communauté. Pourtant, et c’est l’une des forces de la bande-dessinée, aucun des personnages n’a raison par rapport aux autres. Les progressistes sont les premiers violents, les conservateurs sont racistes et obscurantistes, et les modérés laissent les autres agir à leur place. Finalement, les beaux idéaux d’égalité et d’indépendance sont rattrapés par la dureté de l’existence et l’orgueil de quelques-uns. En abandonnant complètement la -petite- préférence idéologique du tome 1, le deuxième volet du diptyque prend du recul sur les personnages et leur situation. De fait, l’expérience tourne court, malgré les belles et grandes idées fondatrices.

Dans la même ligne graphique que l’album précédent, ce second tome de Fraternity est très beau. Le trait est stylisé et les ambiances colorées réellement hypnotiques. Ce qui me fascine sans doute le plus chez Munuera, c’est son économie absolue dans la palette des couleurs, les formes et la construction des planches.  Sans l’être totalement, on n’est jamais loin du minimalisme dans ses aquarelles enrichies sur ordinateur. Les scènes silencieuses en pleine forêt, baignées de lumières surréalistes, reflètent une opposition graphique évidente avec les ambiances d’intérieurs, sombres et pleins du discours des personnages.

L’art difficile de la narration doit savoir faire preuve de concision. Tout comme j’ai du mal à suivre les séries télévisées, les sagas littéraires ou les mangas trop longs, j’aime qu’une histoire se développe dans une trame close par une vraie fin. En ce sens, Fraternity est un parfait exemple, orchestré de main de maître dans son scénario comme son graphisme, et capable de mener de front plusieurs lignes narratives. Au récit fantastique se mêle un discours sur l’idéal et la réalité, ainsi qu’une peinture sombre et passionnante d’une société en circuit fermé dans l’Amérique du XIXe siècle. Une très belle découverte, qui me donne envie de me plonger plus en détails dans l’oeuvre de ces auteurs, incontournables de la bande-dessinnée européenne d’aujourd’hui.

-Saint Epondyle-

Les ambiances de Munuera sont stylisées et riches d’ambiance. Lovecraft n’est pas loin.

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4 commentairesVous en pensez quelque-chose ?

  • j’ai lu la plupart des BD de Canales, et si j’oublie « les patriciens » qui n’ont rien à voir avec son style habituel, le coté désabusé sur la politique (américaine en particulier) est aussi vachement présent dans blacksad ( excellente série, tu devrais faire un article dessus si tu veux mon avis ) ; pareil pour la violence plus présente dans la communauté que dans la nature.
    avec ce que je connais des auteurs ce que tu en dis m’incite fortement à les lire !
    par contre tu as oublié de préciser si le tome clôt la série ou si elle est à suivre il me semble

    • Salut Jean Pierre,
      J’ai écrit sur certains Blacksad, sans doute la meilleure série depuis des années. (Par ici.) Peut-être à tort j’y vois plus un discours sur la nature humaine en général (des hommes à masques animaux, déjà, ça en dis long) que de la politique américaine en particulier.
      Pour Fraternity je te le conseille vivement, surtout si tu aime déjà ces auteurs. Le tome 2 clôt la série, je ne le précisais pas très clairement, c’est un diptyque.

      • effectivement je n’avais pas vu les articles ‘~’ m’apprendra a parler trop vite

        pour blacksad il est vrai que certains ne parlent pas de politique du tout, je faisait juste le lien avec le sujet qui est très présent dans ame rouge, et aussi dans celui avec le
        kkk (mais c’est plus social) ; ce n’est pas primordial ni dans le premier ni dans l’enfer le silence ni dans le dernier tome « amarillo »

        tu as raison en disant que c’est plus sur la nature humaine. j’aurais pas dit ça comme ça (plutot les personnalités psychologiques, comme dans tout bon polar) mais ça revient au même (la fontaine au XXI eme siècle)
        [la en fait je parlais des allégories pour chaque animal/personnage mais j’ai lu ton article blacksad en meme temps et tu dit la meme chose j’aurais eu l’air un peu con :D]

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