Cosmo [†] Orbüs

Blacksad : Âme Rouge | Diaz Canales & Guarnido

La couverture, malheureusement moins belle que le contenu.

[Je ne prétend ici ni me chercher des excuses, ni accuser qui que ce soit de mes propres erreurs. Nous sommes tous faits de la même poussière, ne nous en déplaise.]

Si le terme consacré évoque la tradition « franco-belge » de la bande dessinée, je pense que l’expression ne correspond plus vraiment aux parutions actuelles, et je lui préfère donc l’appellation de « bande-dessinée européenne ». En effet, depuis quelques années c’est d’Espagne que nous viennent un bon nombre de titres vraiment magistraux ; le succès mérité de la série Blacksad étant sans doute l’exemple le plus révélateur de cette tendance.

Toujours scénarisé par l’excellent Juan Díaz Canales et dessiné par le maître Juanjo Guarnido, Âme Rouge, le troisième album de la série y occupe une place un peu particulière. Moins policier que les autres, cet album est l’occasion pour les auteurs de développer une période fascinante, celle de la guerre froide et du maccarthysme, des listes noires et de l’équilibre de la terreur.

Plus qu’une enquête unique, nous suivons cette fois John Blacksad entre magouilles politiques, luttes idéologiques et fantômes du passé dans ce qui ressemble bien à une affaire personnelle. Au fil de l’intrigue, le chat nouera des relations avec toute une galerie de nouvelles têtes, laissant ses comparses déjà connus comme Weekly et Smirnov plus en réserve. Au sein des cercles d’artistes et d’intellectuels de gauche new-yorkais, notre détective s’intéresse au passé de ces anciennes et nouvelles relations : du physicien Otto Lieber au mécène flambeur Samuel Gotfield en passant par la belle écrivaine Alma Mayer et leurs amis.

Ces nouveaux personnages permettent aux auteurs d’ouvrir de nouveaux espaces à la série, notamment en dévoilant une partie du passé de John et en lui faisant vivre une véritable histoire d’amour (malgré ses blessures du premier tome). Bref, l’enchaînement des albums permet à la série de continuer à grandir et aux personnages de poursuivre leur vie en traversant les époques et les différents lieux des Etats-Unis à chaque album. Pour notre plus grand plaisir.

Un peu moins typé que dans les autres albums, le graphisme de Guarnido reste une référence absolue.

En plus d’un scénario toujours très soigné, c’est également pour son atmosphère et son univers qu’Âme Rouge marque l’esprit. L’époque est à l’affrontement des idéaux et des modèles de société, et malgré les tensions actuelles le passé continue de peser très lourd. Les artistes, poètes, peintres, sculpteurs, écrivains s’emparent des sujets d’actualité de la Guerre Froide au travers de leur art, alors que les hommes politiques -loin de calmer le jeu- traquent les sympathisants communistes sans relâche. Il en résulte la peinture très immersive de l’état d’esprit de toute une société à l’une des heures les plus tendues de son histoire, sur une cinquantaine de pages à peine.

En parlant de peinture, le dessein très ambitieux de l’album est toujours servi par les superbes aquarelles de Juanjo Guarnido. Le dessin tout en finesse laisse la part belle aux détails et à l’expressivité des personnages, notamment grâce à plusieurs scènes vraiment sublimes. Néanmoins, on peut noter un léger creux dans le graphisme habituellement si racé du dessinateur ; plus humains, les personnages n’incarnent pas autant leur caractère animal que dans les autres volumes. Pourtant, la maetria de l’ensemble fait vite oublier cette petite baisse de caractère dans le dessin quasi-parfait de l’album. Le découpage enfin joue également pour beaucoup dans l’efficacité narrative de l’album et réussit à nous faire suivre une intrigue assez complexe sans jamais décrocher.

Soigné dans le moindre de ses aspects, Âme Rouge confirme l’accession de la série Blacksad au statut d’oeuvre culte. Une tendance confirmée dans le tome suivant : L’Enfer, le silence sortit par la suite. Extrêmement mature et adulte, ce tome 3 réussit à transformer l’exercice de style en diversifiant ses thèmes et en approfondissant intrigues et personnages. La preuve s’il en fallait une que la bande dessinée européenne mérite toujours amplement ses lettres de noblesse, espérons que ça dure.

-Saint Epondyle-

Soutenez Cosmo ^{;,;}^
Vous pouvez soutenir Cosmo en réagissant par un commentaire, en partageant les articles et/ou en m'offrant un café (tip tip !). C'est peut-être un détail pour vous, mais pour moi ça veut dire beaucoup. Merci d'être là.

Devenez mécène

Laissez un commentaire ici plutôt que sur Facebook.