Cosmo [†] Orbüs

L’essentiel est invisible pour les yeux

Poussières d’Etoiles 91, par Ludovic Florent.

[La vérité ce n’est point ce qui démontre, c’est ce qui simplifie.
– Antoine de Saint Exupéry, Terre des hommes]

Il en va de l’art comme de la philo : ils permettent de trouver de nouvelles clés de compréhension du monde. Untel pratique la musique et les sons du quotidien lui apparaissent différemment, tel autre les arts martiaux et sa relation aux autres en est changée. Il en va de même pour le dessin et les arts graphiques en général, ils peuvent changer radicalement notre perception du monde et même notre façon de penser.

Voici une réflexion sur le sujet, tirée de mon expérience personnelle.

Le dessin et la perception du monde

Une règle de base du dessinateur, est de se souvenir que le trait est toujours artificiel. Dans la vie les choses n’ont pas de contour, seulement des volumes et de la lumière qui coure dessus. Tracer un trait c’est faire le choix de délimiter, d’attirer l’œil sur une limite qui n’existe pas dans la réalité. Armé de son meilleur crayon, le dessinateur débutant est souvent tenté de trop se concentrer sur la ligne, et de tracer les contours de son sujet. Il sue alors sang et eau à chercher le galbe d’un corps ou les lignes d’une structure là où la réalité n’est faite que d’ombre et de lumière.

En guise d’exemple regardez la superbe photo de Ludovic Florent qui ouvre cet article. Si vous essayez de la dessiner, vous vous rendrez compte qu’on ne distingue le corps de la danseuse que parce qu’il se détache sur un fond noir très tranché. Point de contour. De même pour le sol où les nuages de sable, les ombres et les lumières tracent des frontières on ne peut plus floues. C’est son environnement lumineux qui fait qu’on voit bien un sujet, ou pas. Les couleurs semblent plus où moins lumineuses et la nuit, tous les chats sont gris. Les techniques de camouflage optique utilisent ce principe en confondant l’objet et son environnement. En fait, notre œil perçoit par contraste.

Paraty - RJ par Behzad Bagheri

Paraty – RJ par Behzad Bagheri

La tentation de circonscrire le dessin dans un contour ne vient pas de notre vision mais du décryptage qui en est fait par le cerveau. Plutôt que de regarder réellement notre sujet, on se base sur ce que l’on en sait -ou devine- grâce à notre expérience du monde. Notre esprit distingue les éléments en tant que signifiants, et notre tentation instinctive est de lui faire plus confiance qu’a nos yeux, en cloisonnant les éléments chacun dans l’idée qu’on s’en fait, indépendamment des autres. Ainsi le débutant biaise son regard inconsciemment, en voulant dessiner des frontières nettes pour distinguer chaque objet. Pourtant en se détachant du sens que l’on donne aux choses, on peut les appréhender avec un œil nouveau, entre sombre et clair, coloré ou pas, géométrique et libre… On dessine alors un composition unique, objets, personnages et environnements confondus.

Il faut tout de même se souvenir que le dessinateur n’a aucune obligation de réalisme. Plus encore, il propose de fait une certaine vision de son modèle sur le papier. Il y a forcément transformation. Par son regard qui retient certains éléments, par son style graphique et le médium utilisé, il observe et sélectionne, transforme et retranscrit. On passe d’un sujet en volume à l’échelle réelle (et pour cause, tout sujet est réel) à une reproduction à l’échelle inférieure et surtout, a plat. C’est pourquoi il vaut mieux dessiner de visu que d’après photo, ou pire d’après un dessin déjà « digéré » par le regard d’autrui.

Il appartient donc au dessinateur d’arbitrer des choix dans sa représentation de la réalité, et d’en proposer une vision propre (ou sale). En suivant cette démarche, et comme le dessin n’est pas la réalité, il peut effectivement décider de tracer des traits de contour pour simplifier ou styliser son modèle ; ou encore pour créer un motif ou souligner un élément au regard du spectateur (voir le croquis magnifique de Behzad Bagheri ci-dessus). Bref, le trait et le contour ne sont pas à bannir à condition de les utiliser à bon escient.

L’intérêt pour le philosophe

Là où ça devient intéressant, c’est que ces techniques de dessinateurs sont valables également pour le philosophe, le questionneur, le discutailleur ; bref le penseur. Sur tous les sujets, les avis divergent. Le monde est infiniment complexe et met en jeu d’innombrables pans du savoir commun (et de l’ignorance commune), qu’il est illusoire de vouloir tous maîtriser. Chacun arbitre sa pensée et donc son discours selon un prisme particulier de perceptions, de connaissances, selon ses propres limites, mais aussi ses choix et angles de vue particuliers.

Dans le monde des idées, on trace des contours exactement comme en dessin. Ce sont les définitions et les concepts que l’on utilise pour penser. Et de même que les contours en dessin, toutes les définitions sont artificielles ; bien que nécessaires pour nous exprimer, discuter, écrire, bref pour penser. Je dirais même plus, si le dessin peut éventuellement se passer de lignes, il ne peut y avoir de pensée sans définitions des concepts utilisés. Pour artificiels qu’ils soient, ces contours sont indispensables au philosophe. Le tout est d’en avoir conscience.

On se base -pour réfléchir- sur notre vision de la réalité, il y a obligatoirement une transformation entre le réel et le discours qu’on en a. Comme le dessin même réaliste est toujours une interprétation, ne serait-ce que par l’aplatissement du modèle, tout vocabulaire est parcellaire. Lui faire une confiance excessive, considérer que des phénomènes et des individus chaque fois uniques puissent être rassemblés sous une même définition, c’est oublier leur diversité fondamentale et le caractère unique de toute chose. De même, isoler les événements (ou les individus) de leur contexte c’est oublier qu’on ne les comprend que parce qu’ils y sont intégrés. Les réduire à des ensembles signifiants aux frontières trop nettes, c’est certainement permettre à nos cerveaux manipuler les idées, mais c’est aussi perdre une partie conséquente de leur subtilité. Tout vocabulaire a vocation à regrouper des cas particuliers. Il est par conséquent imparfait.

A l’exemple du dessinateur, le penseur doit donc arbitrer des choix, et orienter volontairement le discours pour faire passer son opinion. Si la vérité objective existe, elle s’évapore dès que quiconque essaie d’en parler. Alors plutôt que de ne parler de rien (ou de la saison 18 des Anges de la Téléralité, ce qui revient au même), il vaut mieux ne pas subir la limitation intrinsèque de toute expression, et en faire un atout. En philo, en politique et dans la plupart des domaines, il faut orienter consciemment son discours vers la vision que l’on souhaite transmettre.

L’art militant agit de cette manière, il stylise et réduit volontairement le discours pour affirmer des vérités sur des éléments précis et les dénoncer. Les chanteurs punks, les peintres engagés et poètes révolutionnaires tracent des frontières et dessinent une vision du monde tranchée. Ils troquent volontiers l’inaccessible complexité du monde pour donner à leur message bien plus de puissance qu’aucun discours rationaliste.

-Saint Epondyle-

Tout ce qui a fait le monde, tout ce qui a été beau et grand dans ce monde n’est jamais né d’un discours rationnel.
– Yasmina Reza

Guernica, Pablo Picasso.

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