Cosmo [†] Orbüs
La Mort de Sardanapale, Eugène Delacroix

« Dehors, un autre siècle est passé. »

La neige tombe en volutes aléatoires dans l’immobilité glaciale de la nuit de janvier. Les rues ne s’illuminent pas encore des lumières de l’aube que résonne déjà le brouhaha d’un nouveau jour qui commence. En plein cœur de la cité, à quelques pas de la rue des Innocents, une fine pellicule blanche recouvre le marbre des statues et le pavé de la rue Saint Denis. Il faudrait pourtant plus que le froid tranchant du début de l’année pour fendre ces vieilles pierres, témoins de guerres et de révolutions, époques séculaires qui pourtant n’ont pas quitté la mémoire du Baron.

Nonchalamment accoudé au contrefort de la chapelle Sainte Passion, il suit d’un œil éteint les tourbillons blancs qui maculent les pavés. Le corps vêtu à peine d’un peignoir de soie, il offre sans y penser sa peau nue à la morsure du froid. Les flocons l’effleurent, perlent dans sa tignasse gris sale, et flottent à la surface capiteuse de sa coupe de vin rouge. Sourd au tumulte comme aux effluves qui sourdent de chaque interstice de l’antique bâtisse, le Baron ne pense à rien. En proie aux heures interminables de la nuit, le Baron s’ennuie.

Voici des lustres qu’il a tout donné. Oubliés plaisirs et contentements, seule demeure la faim qui le dévore, et une envie de toujours plus. Rien ne peut amoindrir le brasier de ses désirs, ni étancher sa soif de jouissances nouvelles. Dans les premières années, il a redoublé d’ardeur pour tenter d’épuiser ses pulsions viscérales, laissant derrière lui d’innombrables amantes épuisées et une solide réputation de flambeur. Puis, les années aidant, il a fini par se lasser et délaisser le stupre pour d’autres appétits. Il a fallu aller plus loin, toujours, dans le cercle vicieux des fantasmes malsains.

Dans les salons de son hôtel particulier au départ, dans les cryptes de l’église ensuite, il créa un temple des tortures exclusivement réservé à ses cercles restreints, friands de douleurs et d’humiliations réciproques, gourmands de martyrs et brûlants d’un enthousiasme coupable. Il y martyrisa ses premiers convives, crucifia des nonnes la tête en bas pour trouver l’inspiration de ses poèmes. C’est peu à peu qu’il substitua la chair à la ripaille ; le sang aux alcools et à l’amour, l’adoration.

Cela à suffit, pendant un temps. Et après plusieurs hivers, la faim est revenue. Un brasier consumant. Une fois dilapidée la fortune de ses ancêtres, il lui a fallu trouver d’autres moyens de subsistance. Jamais il n’aurait supposé que ce serait si aisé. Enfants de bonne famille, vieux pervers pleins aux as, noblesse de passage et fins de races en perdition, il a suffi de restreindre l’accès pour créer la demande. Et une liste d’attente de plus d’un an.

Mais le temps s’allonge, se dilate, s’effrite. Les durées se fondent dans un maelström d’ivresse et de langueur. Les amis de naguère ont cessé de venir et, dehors, un autre siècle est passé. Le Baron n’en a cure, tout comme l’indifférait la mort de sa femme des décennies auparavant, celles de ses enfants, de ses petits-enfants et la suite de sa lignée qui aujourd’hui ne soupçonne plus son existence. Pourquoi subir une rombière vieillissante lorsqu’on a chaque soir une pucelle à saigner ? Sentir sa chair percer sous la pression des incisives, le fluide brûlant gicler à grandes goulées dégoulinantes dans sa gorge sèche alors que son corps crispé se change en fontaine sanguinolente sous ses crocs. Pourquoi partager la couche de l’agonie si l’on peut, chaque nuit, pénétrer les mystères de six ou sept vierges données en offrandes ?

Le voici qui déambule, silencieux et à demi-nu dans les allées de cette ancienne église achetée à vil prix. Les corps emmêlés, les vapeurs alcooliques et l’odeur de la fornication frôlent à peine la lisière de ses sens. Ces plaisirs lui sont désormais interdits. Le vin n’a de goût qu’aigreur, les sexes n’apportent que frustration. Aucune des putes de Pigalle n’a su lui arracher un peu de vigueur, aucune des plus jeunes et belles marquises ou courtisanes délurées d’Europe n’ont pu satisfaire sa soif de corruption. Ne lui restait qu’à contempler la décadence s’emparer de la jeunesse, la luxure briller dans les yeux de jeunes à peine sortis de l’enfance comme des vieillards maladifs venus profiter de l’aubaine. Petit à petit, ni les meilleurs haschisch et narcotiques d’Orient, ni les plus fines absinthes de France n’ont pu lui donner la moindre ivresse alors que toute nourriture ne lui paraissait que cendres graisseuses dans la bouche.

Le Baron se vautre sur l’autel de la luxure et de la barbarie. Il aime à mirer son bétail, à souiller cet ancien temple ; c’est la dernière chose qui lui procure un embryon de satisfaction. Ici où là il reconnaît ses disciples, devine l’importance que se donnent ses invités. Appliqués au soin de leur propre perversion, eux ne remarquent même plus celui qui, pour la première fois depuis des années, les regarde. Il ressasse une idée. Une fantaisie déraisonnable comme le sont les plaisirs interdits. Scrutant le troupeau libidineux en pleine besogne, il cherche quelque-chose.

Brusquement, comme transporté par une soudaine vigueur perverse, il se lève et franchit d’un pas les vingt mètres du transept. Arrachant par les cheveux un éphèbe à sa débauche, il le traîne aux trois quarts nu à travers l’église enténébrée. Il n’a pas vingt ans et sa bouche est encore pleine du goût d’une autre lorsqu’il est jeté sur l’autel. En fixant le Baron d’un air de défi, il écarte les jambes en affectant un air provocateur. « Je peux faire quelque-chose pour vous monseigneur ? » Mais le Baron ne songe même pas à lui répondre, monte lentement les marches qui le séparent de sa victime, et darde sur elle un regard de feu d’enfer. Inquiet de la suite des événements, le garçon ne détourne pourtant pas son œil effronté. L’homme arrive à sa hauteur et vide au sol le contenu de son calice ; il empoigne sa victime par la nuque et l’incendie au fond des orbites, s’entaille l’avant-bras à pleines dents. Sous l’œil mort du Crucifié, il rend vie à la lignée de Caïn.

« Bois, dit-il, ceci est mon sang. »

-Saint Epondyle-
Sur une idée originale du Raton.

Image de couverture : La Mort de Sardanapale, Eugène Delacroix.

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