Cosmo [†] Orbüs

L’avant

Un indécent d100. Photo de moi.

 [Pure Morning.
– Placebo]

C’est comme avant un entretien d’embauche, une présentation, un exercice oral important. Au début, rien. Je suis confiant. Et puis peu à peu, les jours s’égrainant, elle a commencé à arriver. En l’occurrence, ça fait plusieurs jours qu’elle est là, et qu’elle grossit. Peu à peu, sans se presser…

La boule au ventre.

La date a beau être fixée depuis assez longtemps – et avec quelles difficultés – le bouclage se joue toujours dans les trois derniers jours. Scénario, personnages, idées pour l’ambiance, musique, et bien entendu la révision des règles. Comme toujours j’ai eu l’impression que je ne finirai jamais à temps, et comme toujours j’ai réussi à terminer, quitte a faire l’impasse sur les détails de dernière minute.

Aujourd’hui nous jouons ce que nous appelons une « journée », c’est-à-dire comme son nom l’indique une partie de JdR durant du matin à la nuit. Non stop. Il est 9h48, je suis seul devant la table prête, j’attends mes joueurs. Je suis stressé comme un jour d’examen. Ou un peu moins peut-être. Toujours est-il que je n’ai pas beaucoup dormi ; imaginant tous les scénarios de foirage possibles. Et si une incohérence majeure de l’histoire était révélée au tout début ? Et si j’avais mal estimé le temps nécessaire ? Et si leurs personnages ne leurs plaisaient pas ? Et si et si…

Ça peut paraître étrange, et pourtant nos habitudes sont ainsi. L’époque ou nous jouions à D&D toutes les semaines est révolue, et les occasions de jouer se font plus rares. Nous avons donc tendance à sacraliser nos parties de plus en plus. Puisque nous jouons quatre ou cinq fois par an, les « journées » sont des moments très intenses, très attendus et très préparés. Pas question de se planter. Pression.

Notre record : plus de 15 heures de jeu, de suite, avec simplement une pause pour manger au milieu de l’après-midi. C’est assez inhumain quand on y pense, et pourtant quand on est dans le feu de l’action, la journée passe sans qu’on s’en aperçoive. D’un coup.

Les joueurs commencent à arriver. Il y a ceux qui viennent ensemble pour profiter de la voiture, celui qui est là en premier à 10h précises, et le retardataire qui n’était plus sûr de l’heure du début. Chacun prend sa place plus ou moins habituelle autour de la table, plus ou moins proche des enceintes de l’ordinateur, et plus ou moins proche de moi. On discute de tout et rien, on prend des nouvelles de ceux qu’on voit rarement. Rien ne presse.

Comme des gladiateurs avant de descendre dans l’arène, chacun reprend contact avec son matériel. Tout le monde sourit, content de revenir au front pour une partie de plus. Le maniaque taille les crayons et choisit celui qui aura l’honneur d’être le sien pour la journée, tout le monde pioche dans les dés multicolores et les feutres véléda hors d’âge. Chaque joueur prend son dé préféré et le rapproche de lui. Le d20 bleu est mis à l’écart, il est maudit. Quand à moi je sors de leur bourse de cuir mes deux sets de dés : mes violets standards et mes bleus minuscules en pierre naturelle. Ceux-là sont mes précieux, je ne les partage pas. Tout le monde « teste sa chance » pour se donner une idée illusoire des scores à venir dans la partie, en espérant ne pas « gâcher » un bon résultat qui aura statistiquement moins de chance de sortir plus tard. C’est grotesque et pourtant pas question d’y couper : c’est la tradition.

Pendant qu’un ou deux joueurs commencent à gribouiller le tableau blanc avec des portraits approximatifs de leurs personnages, d’autres me réclament de tenir des promesses faites à la partie précédente. Expérience, matériel, règles, ils ont tout vérifié dans les bouquins et ne me laisseront pas me défiler. « Tu avais dit que tu me filerai des Xp pour le combat !« , « Tu m’avais pas donné les bonus de ma hache magique. », « En fait j’en encore droit à trois sorts de niveau 2.« 

Le d20 bleu est maudit, tout le monde le sait. Photo de moi.

Dans la discussion reviennent les souvenirs de la partie précédente, les passages d’anthologie et les séquences cultes de notre petite table. Huit ans qu’on joue ensemble, de quoi alimenter les chants des bardes et les dîners au coin du feu pour longtemps. Tranquillement un climat de saine impatience s’installe, chacun attend de commencer -enfin- à jouer.

Je distribue les feuilles de personnages, toutes neuves et fraîches ou bien en lambeaux constellés d’impacts de crayons et de hiéroglyphes ineptes dans les marges. Dans tous les cas, chaque joueur se jette dessus comme un alcoolique sur sa bouteille et se plonge dans la lecture.

– Lorsque les personnages sont déjà connus et utilisés, les joueurs vérifient rapidement les éléments-clé de leurs feuilles : points de vie, santé mentale, sorts et inventaire. « Pourquoi j’ai une échelle de 3,50 mètres sur moi ?« 

– Si nous jouons pour la première fois avec ces personnages et qu’ils sont prétirés, l’effervescence des premiers moments laisse place à un silence attentif et anxieux : chacun lit son background et prend possession de son nouveau corps. Debout derrière mon écran, je guette les réactions en espérant lire un signe positif sur les visages. « J’aime trop mon perso. » Pari réussi.

« On va commencer. » Musique.

Par habitude – et aussi avec un peu d’espoir – je demande un volontaire pour faire un résumé de l’épisode précédent. Silence. Enfin, l’un des joueurs se jette à l’eau. « Heu, on devait choper un truc que la bestiole voulait retrouver. » Moui,  bon, il va falloir reprendre un peu. Comme toujours, je m’y colle.

La phase de mise en route se termine, les broutilles sont évacuées, tout est en place et le jeu va pouvoir commencer. Je rassemble toutes les informations que je dois avoir en tête, et toutes mes notes derrière mon écran. La partie va reposer sur moi jusqu’à ce qu’à la fin, aux plus noires heures de la nuit, la voix cassée et la tête farcie, je puisse contempler le champ de ruines de la table et la considérer -je l’espère- comme un franc succès.

Je fais le silence, et tous me regardent. Grosse pression. Le cœur qui bat plus vite que la normale, la tête qui part de tous les côtés ; debout au bout de la table, caché derrière mon écran, je fais le premier pas vers le combat que je vais devoir livrer jusqu’à 3h du matin. Non pas contre les joueurs, mais contre moi, ma fatigue, et les chutes de motivation soudaines.

Je lance le générique du début.

« Et une journée de plus dans la vie de Frank Chadwick. »

-Saint Epondyle-

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9 commentairesVous en pensez quelque-chose ?

  • Très belle description empreinte de nostalgie de nos parties de JDR.

    Pour ce qui est du dé bleu, je ne comprends toujours pas pourquoi certains incrédules continuent de jouer avec, alors que l'expérience prouve que son taux d'échec critique est anormalement élevé…

    Enfin, je me dois d'être le défenseur de la pratique consistant à "gâcher" sa malchance avant la partie (sauf avec le dé bleu bien entendu…) : si tout un chacun prenait conscience du bienfait de cette pratique, ô combien serait plus glorieuses nos parties de jeu de rôle ! C'est comme tout, il faut bien que les dés s'échauffent avant la partie…

    • Effectivement, beau texte, je me reconnais dans les joueurs !

      A notre table, la tradition est de jeter un gros D100 (le même que dans l'illustration) chacun notre tour avant la partie. Le plus haut score est désigné boulet de la partie, et si du mal lui arrive, il l'aura cherché. Nous pratiquons également le "gâchage de la malchance" (à moindre échelle) et, même si je n'ai pas de dé maudit, j'ai bien un set de dés magiques qui rééquilibrent ma chance quand je commence à enchaîner trop de scores minables.

      C'est malin, j'ai envie de jouer maintenant…

      • Merci à vous deux pour vos commentaires. Personnellement je reste un peu sceptique quand au fait de "gâcher" les mauvais résultats avant la partie. Mais je peux me tromper… XD

        @ Clem > J'ai aussi très envie de jouer, mais figure toi que tu n'est pas le seul : le jour même de la publication de cet article, Funky envoyait un mail à toute notre table pour nous proposer de jouer. Comme quoi… :D

  • Même que tout ça m’intrigue tellement, que je suis en train de lire un à un tous les articles concernant les JdR. Ca m’intrigue, mais j’me sentirais pas capable de me lancer ! Quelque part, j’vous envie et j’vous admire !

    J’ai encore tout plein d’articles à lire, j’ai bousillé ma dernière heure de taf, c’est malin. Et mon boss qui vient de me donner une augmentation, je devrais avoir honte ! ;)

    • « Se lancer » n’est pas forcément synonyme d’y passer 100 heures par semaine sur un JdR hyper complexe. Une partie d’initiation one-shot peut-être imaginable et n’engage à rien dans le futur. Tu sais, il n’est jamais trop tard pour s’y mettre.

      Content si je t’ai donné envie de t’y mettre, mais tu ne me fera pas culpabiliser parce que tu lis au boulot ! Les entreprises devraient libérer un temps-blog à tous leurs salariés je trouve. Sinon c’est inhumain. :D

      Merci de ton commentaire.

      • Faut dire qu’une journée seule dans mon bureau avec une connexion internet… C’est tenter le diable. J’arrive peu à peu à prendre mes distances avec la twittosphère complètement chronophage qui m’avait complètement happée à mes débuts, et voilà que je me jette à corps perdu… sur ton blog.

        Bref, tout ça pour dire que je n’ai pas terminé mon épopée roliste sur ton blog, et que je vais faire une pause en buvant mon café.

        Et que même si ça me tente bien de me lancer, faudrait encore avoir un cercle de connaissances assez ouvertes d’esprit et disponible pour participer. Et j’ai pas encore trouvé… ;)

        • Ce n’est pas moi qui vais m’en plaindre… N’hésites pas à commenter autant que tu voudras bien sûr. :D

          Le cercle de connaissances est une chose, le temps disponible en est une autre. Et avec un Meujeu assez souple, on peut (on doit ?) adapter les parties au public que l’on a en face. C’est important de toujours faire du sur-mesure selon moi.

  • MJ depuis pas mal de temps, j’ai moi aussi cette petite tension avant chaque partie que tu as si bien décrit.
    @SE: avec mes joueurs nous avons trouver un rythme qui nous convient 1 partie par mois sur une soirée.Cela reste raisonnable en terme d’investissement de chacun, mais cela a l’avantage aussi d’être suffisamment proche pour que l’on se souvienne bien de ce que les joueurs ont fait à la partie précédente.

    @Kaa: j’espère que tu as pu trouver une table sur laquelle jouer depuis.
    Il n’y a pas à avoir peur, il suffit d’un peu d’imagination et hop c’est parti.

    • Ouep, nous nous jouons pas mal avec des parties régulières (quasi hebdo) et un groupe fluctuant auquel on peut intégrer des gens ou sauter des chapitres en fonction des dispos de chacun. Ça demande des concessions sur la cohérence de l’histoire, mais c’est mieux que de ne pas jouer.

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