Cosmo [†] Orbüs

L’attente cordiale

Hospital

[Saint Epondyle présente
L’attente cordiale]

Image : Hospital par Deathtiny42 (sa galerie)

Ce texte à été réalisé dans le cadre du
projet 3, du site En Quête de Mots.

La grande pièce rectangulaire ne présentait aucun intérêt. Toutefois, le caractère exceptionnel de la scène qui s’y déroulait lui donnait une ambiance à la fois morbide et oppressante. Deux bancs métalliques avaient été mis face à face de manière à encadrer la porte métallique à double battants du réfectoire du personnel.

Sous la lumière crue des néons, une dizaine de personnes de tous âges étaient amassées dans un silence maladif ; simplement rompu par la toux rauque d’un garçon squelettique et les râles gras d’une vieille femme pliée en deux. Ceux qui restaient lucides s’appliquaient à ne rien regarder de précis, et surtout pas qui que ce soit.

En à peine huit semaines, l’épidémie était passée de quelques cas rarissimes à une pandémie mondiale jamais vue. Le virus dit de la « Lèpre Haïtienne » était en train de décimer l’humanité à une vitesse effrayante et rien ne semblait pouvoir endiguer sa progression. La peur secondait avec une efficacité redoutable la sale besogne de la maladie ; depuis des semaines, les citoyens voyaient des contaminés partout et avaient tendance à se « protéger » eux même. Les rues n’en étaient que plus dangereuses.

Le nombre des malades et, surtout, des morts donnait à chacun la sensation de la fin prochaine. Les médias n’émettaient quasiment plus que des bulletins d’information sur l’avancé de la maladie, et d’inutiles consignes à suivre en cas d’infection. Le regain religieux avait peu à peu remplacé les grands-messes médiatiques et dans l’ombre des lieux de cultes, les fidèles attendaient que le fléau s’abatte sur eux.

L’hôpital central de Kiev n’avait pas échappé au sort réservé à la plupart des établissements de santé devant l’inutilité de la médecine face à l’épidémie. Incapable de sauver les malades d’une mort douloureuse et dégradante, les autorités leurs permettaient au moins de chercher la consolation auprès des différents cultes représentés.

Ainsi, c’était pour être confessés par le père Poeldyne que les gens attendaient dans cette salle d’attente hors du temps. Faute d’un endroit plus adapté, le père confessait dans le réfectoire du personnel, tous les jours depuis une semaine. Plus que quiconque parmi ces individus, un homme patientait, droit et calme, l’heure de la rémission de ses péchés.

Cet homme se nommait Stanislaw Korski. D’un âge incertain et d’un physique dur, il se démarquait des autres personnes de la salle d’attente par l’impression de calme et de paix qu’il semblait irradier. Vêtu simplement d’un pantalon noir à l’ancienne mode et d’une chemise blanche, il avait replié en deux sur ses genoux son manteau de laine noir et son écharpe. Sa stature haute était soulignée par ses cheveux qu’il portait à mi-longueur, d’un noir profond. Ses mains, toujours gantées, jouaient distraitement avec le livre que Stanislaw avait cessé de lire depuis quelques minutes. Derrière ses petites lunettes carrées, il détaillait maintenant avec attention ses compagnons d’attente.

A l’extrême gauche du banc qui lui faisait face, était vautré un gros homme vieillissant, engoncé dans un pardessus gris visiblement trop petit pour le contenir. Les yeux mi-clos et le teint violacé de l’homme indiquaient qu’il devait être tombé dans une profonde torpeur probablement due à un excès d’alcool. L’ivrogne serrait encore une bouteille de vodka contre lui.

A côté de lui était assise une femme d’une trentaine d’année, visiblement éreintée. Enveloppée dans un sweat-shirt à capuche couleur pistache, ses longs cheveux filandreux semblaient si gras qu’on les aurait crus enduits d’un goudron particulièrement tenace. Les cernes gris et le vitreux des yeux de la jeune femme donnèrent à Stanislaw la certitude de son état contaminé. « Hélas, se dit-il, à moins de quarante ans, cette femme ressemble à un zombi ! Mais après tout, les morts-vivants aussi ont droit au salut de leur âme. » Cette pensée le fit sourire.

Korski fut interrompu dans ses pensées par l’irruption brutale d’un homme d’une soixantaine d’années dans le silence de la salle d’attente. Malgré les deux agents de sécurité et l’homme en blouse qui tentaient de le retenir, il se retourna subitement.

« – Grand dieu ! Laissez-moi donc, s’exclama-t-il d’une voix tonitruante, ne voyez-vous pas que j’ai besoin de voir un prêtre immédiatement ?

–  Monsieur vous devez vous plier à la procédure, répondit l’infirmier, vous devez passer au sas de décontamination avant d’entrer dans l’hôpital.

– Je ne reste pas longtemps, je dois juste voir le prêtre. »

Joignant le geste à la parole, le vieil homme reparti d’un pas décidé vers les portes du réfectoire ; sous les regards tantôt effrayés, tantôt scandalisés des gens qui attendaient, pour certains depuis des heures. « Quel égoïsme » semblaient dire les regards accusateurs de ceux qui néanmoins restaient muets.

– Arrêtez-vous ! Hurla l’infirmier visiblement à bout de nerfs en piétinant sur place et en battant l’air de grands mouvements de bras.

Les deux agents de sécurité dans leurs uniformes gris s’interposèrent rapidement, et stoppèrent le contrevenant dans sa course.

– Calmez-vous, on va vous emmener à la décont’ et on vous ramène ici après. Vous voyez ces gens tout autour, ils attendent leur tour eux aussi. Ils ont aussi besoin de voir un prêtre alors chacun son tour, d’accord ?

A ces mots l’homme s’effondra sur le sol, seulement maintenu par les deux vigiles visiblement dépassés. Dans un sursaut de hurlements et de pleurs mêlés, l’homme saisit les chaussures de l’infirmier et lui dit d’une voix suppliante :

– Par pitié ! Laissez-moi voir un prêtre maintenant, je dois être pardonné ! Je dois recevoir l’absolution ! J’ai tué ma femme ! Je croyais qu’elle était contaminée, je voulais protéger les enfants ! Par pitié, je dois voir un prêtre !

A présent, l’homme se roulait par terre en essayant de s’arracher ses cheveux gris par poignées, toujours sous le regard médusé des spectateurs. Les deux agents de sécurité le remirent sur pieds sans ménagement et en le soutenant toujours pour éviter qu’il tombe, l’emmenèrent par la porte blanche d’où tous étaient venus.

« – Lâchez-moi ! Lâchez-moi ! Vous ne comprenez rien ! Lâchez-moi sales nazis ! Je dois voir un prêtre ! »

Après que la porte se fut refermée sur ces quatre personnages, les cris de l’homme s’estompaient à la faveur d’un silence glacial.

Se redressant sur le banc, Korski fut pris de pitié pour ce vieillard désespéré. Lui aussi, se dit-il, avait eu la même réaction après son premier meurtre. Mais depuis le temps, il avait appris à vivre avec cette culpabilité, comme certains vivent avec une maladie ou un handicap incurable. Cette culpabilité perpétuelle et pourtant inévitable était devenue sa compagne dans les heures les plus sombres de la nuit. Accompagné de toutes les victimes qu’il avait assassinées, Korski n’avait plus jamais été seul.

« – Le mal, c’est quelque chose de toujours possible. Se dit-il. Et le bien, c’est quelque chose d’éternellement difficile. » Toutefois, cela ne devait pas justifier les mauvais comportements.

Quelles peuvent être les raisons qui poussent tous ces individus à attendre si longtemps la confession et le pardon ? Se demanda-t-il. Ont-ils volé, violé, assassiné leur prochain ? Et même s’ils l’ont fait, combien de fois ont-ils perpétré ces horreurs ? Indéniablement, Stanislaw devait cumuler infiniment plus de péchés que tous ces hommes et femmes réunis autour de lui. Malgré ses regrets, Korski esquissa un sourire discret. Soudain, l’ouverture de la porte du réfectoire le tira à nouveau brutalement de ses réflexions.

Une femme sortait, accompagnée de son très jeune enfant et du père Poeldyne. En s’arrêtant dans l’encablure de la porte, la mère de famille serra la main de l’ecclésiastique avec vigueur.

« – Merci pour tout mon père, merci pour tout. Dit-elle.

– Je vous en prie, allez dans la paix du Christ. Répondit le brave homme ; puis en s’adressant à la salle d’attente : Qui est la personne suivante s’il vous plait ? »

Stanislaw se manifesta en se levant. « C’est moi mon père. » Après avoir récupéré ses affaires et serré la main moite du prêtre, Korski le suivit dans le réfectoire du personnel.

« – Permettez que je me fasse un café, dit le prêtre, je suis à vous dans une minute.

– Je vous en prie, répondit Stanislaw en n’osant pas s’asseoir sans y avoir été invité. Alors que le prêtre se servait une généreuse tasse de café dans l’obscurité à l’autre bout du réfectoire, Korski promenait son regard curieux sur ce lieu qui ressemblait à tout, sauf à une église.

Le réfectoire était une grande pièce pourvue de tables et de bancs de collectivité ; dont le mur opposé était équipé d’un grand self en aluminium plongé dans le noir du fait de l’heure tardive. Du côté ou se tenait Stanislaw, deux chaises en plastique beige avaient été amenées face à face pour la confession. Sur l’une d’elle se trouvait la veste noire du prêtre, une bible abîmée, un chapelet et une petite bougie allumée.

Les murs du self étaient décorés avec des posters et des affiches, probablement accrochées par les différents médecins et infirmiers qui déjeunaient quotidiennement à l’hôpital. Certaines affiches étaient visiblement des souvenirs rapportés de vacances. On pouvait voir les pyramides d’Egypte, la cathédrale Saint-Sauveur de Saint-Pétersbourg, un raton laveur du Canada et des dauphins dans une mer turquoise.

D’autres posters reprenaient des concepts médicaux ; à côté de Korski par exemple se trouvait une affiche sur laquelle était dessiné un grand squelette humain. Les os étaient légendés, et en attendant le prêtre, Stanislaw lut distraitement les noms écrits sous ses yeux : Clavicule, Acromion, Humérus, Radius, Ulna, Carpe, Métacarpe, Phalanges…

« -Je suis à vous, dit enfin le prêtre. Asseyez-vous je vous en prie !

– Oh ! Merci mon père, dit Korski en revenant à la réalité. Il s’assit en face du prêtre, qui le regardait.

– Je vous écoute.

– Pardonnez-moi mon père, car j’ai pêché. Enormément même, et depuis des années maintenant.

Le prêtre gardait le silence, attendant que Stanislaw continue. Prenant son courage à deux mains celui-ci prit une grande inspiration avant d’avouer ce qu’il avait toujours gardé secret jusque-là.

« – Mon père je recherche l’absolution aujourd’hui que le monde court à son autodestruction. Dit-il dans un souffle. Je sens que mon cycle se termine, et sur les ruines du monde je recherche le pardon divin. Mais je ne suis pas sûr que vous acceptiez de me le conférer.

– Notre Père pardonne à tous ces enfants, même égarés hors du chemin qu’il nous a tracé. Mon fils, parlez librement. »

Korski ferma les yeux, et dans un murmure glacial continua.

« – Pardonnez-moi mon Père, je ne suis pas un de ses enfants. Depuis maintenant quarante-cinq ans, je me nourris de la vie des hommes. Chaque nuit, je sors dans l’ombre pour me délecter de leur sang. Pardonnez-moi, car je suis un vampire. »

St Epondyle – 2011 –
Pour En Quête de Mots

Soutenez Cosmo ^{;,;}^
Vous pouvez soutenir Cosmo en réagissant par un commentaire, en partageant les articles et/ou en m'offrant un café (tip tip !). C'est peut-être un détail pour vous, mais pour moi ça veut dire beaucoup. Merci d'être là.

Devenez mécène

Un seul commentaireVous en pensez quelque-chose ?

  • Mon cher Epon, encore une fois une grande oeuvre et encore une fois des thèmes se remarques. La fin du monde, l'est…Je pense que je préférais la première mais celle-ci n'est pas mal du tout. Surtout, l'idée de faire une peste mondiale bien que n'étant pas très surprenant venant de ton cerveau compliqué et à la limité de la folie reste à mon sens la grande trouvaille de cette nouvelle qui lui donne vraiment une originalité. Je dois toutefois admettre que je n'ai pas lu les autres nouvelles pour moi si tu es si original. Mais pour avoir penser a ce sujet, car j'ai cru, fou que j'étais pouvoir participer à la faveur de la trêve de Noël, je n'aurais jamais eu l'idée de cette pandémie. Mais encore une fois je pense que tu es resté dans tes zones habituelles.
    Encore bravo.

Laissez un commentaire ici plutôt que sur Facebook.