Cosmo [†] Orbüs

L’appartement

La représentation continue 0520 – Autoportrait avec la France d’en face, Malakoff, Hauts-de-Seine, le soir, par Afchine Davoudi

[Il n’y a pas de ciel en banlieue parisienne.]

Le film était assez naze, on pouvait s’y attendre. Mais j’ai bien fait de sortir. Je n’aurais pas pu rester là toute la soirée. J’ai mangé une pizza tiède et trop chère avant de revenir chez moi vers vingt-trois heures.

Chez moi.

Toutes mes affaires sont sorties, étalées partout. Des sacs éventrés attendent de recevoir la totalité de mes possessions en festin. Non pas que ça fasse beaucoup, mais c’est tout ce que j’ai. On arrive dans un nouvel immeuble avec une seule valise, et une camionnette ne suffit pas à tout remporter un an après. C’est incroyable le bordel qu’on entasse en un an. On n’ouvre jamais les tiroirs, et les voilà remplis. On pose un livre par terre, on en retrouve dix. Impossible de me rappeler d’où peuvent venir tous ces trucs. Ceux qui s’imaginent qu’un petit appart force à vivre dans le dépouillement n’ont jamais expérimenté. Un petit appart force à vivre dans le bordel ; mais les bouquins sont une bonne raison de sacrifier son espace vital.

Le plus dur c’est de voir les murs, nus comme au premier jour. De pauvres murs de crépis blanc, des meubles en contreplaqué (vaguement jaune), et un vieux lino gris (salement bleu). Les trucs pas cher et neutre à en crever, typiques des collectivités : écoles, hôpitaux, et sans doute aussi les prisons. Sans oublier bien-sûr les résidences étudiantes pour futurs chômeurs à Bac+5. Bref j’ai décroché tous ce dont j’avais couvert les murs, pas des trucs de valeur, des posters, des dessins, des souvenirs. Des souvenirs de valeur. Il faut tout enlever pour laisser la place au prochain occupant. Demain nous chargerons la camionnette en riant, embarquerons tout, ferons le ménage de fond en comble pour éviter d’alourdir la facture. On javellisera définitivement la moindre trace de mon occupation des lieux, pendant un an, ou un peu plus. Pas une année très facile, si vous voulez mon avis.

C’est peu un an, pourtant c’est ma durée normale d’occupation d’un appartement. Comme bon nombre d’autres, le déménagement continuel est mon lot depuis quelques années. On arrive, on se dit qu’on ne s’y fera jamais, et on se barre avec un nœud dans la gorge quand même. On s’y est fait. Comme au quartier, aux rues alentour, celles que je prenais tous les matins pour aller au charbon, cet emploi si précieux qu’il vaut bien tous les déracinements, et qui nous sacrifie quand même un beau jour. J’ai eu le temps de connaître le coin, pour ce qu’il y a à connaître. Les petits commerces, quelques restos, la station de métro et le pauvre gars qui dort tout l’hiver dans l’entrée de l’immeuble. Ça aussi on s’y fait.

L’habitude -d’un lieu comme d’une personne- est fortement liée au trivial. Personne ne connaît cet appartement comme je le connais, n’y reproduirait les mêmes mouvements millimétrés. Personne n’y a vécu la même vie que moi, reçu les mêmes amis, ni passé ces longues nuits d’insomnies, à récurer des pensées morbides avec un fond de migraine particulièrement tenace. La connaissance intime d’un lieu se forge dans la lente infusion de l’habitude. On a vécu quelque-part quand on y a laissé son odeur partout, quand on a tout salopé plusieurs fois et nettoyé autant. Nul ne connait autant que moi les traces sur le mur blanc de la chambre-bureau-salle-à-manger. Nul ne sait que le néon fatigué de la « kitchenette » s’allumera sur un léger coup de doigt. Personne n’a vu cette petite fissure dans le lavabo de la salle de bain. Et au fond, tout le monde s’en fout.

Je mène une vie assez solitaire, j’en mesure la qualité à la solitude qu’elle me procure. Ce qui ne signifie pas ne voir personne, mais pouvoir s’isoler aussi souvent que nécessaire. Et pour médiocre qu’il soit, cet appartement m’a permis de le faire, me replier, travailler, réfléchir, vivre loin des regards souvent trop pesants du monde extérieur. Pour cette nuit encore, je suis ici chez moi. Je tournerai demain la page de ma vie d’étudiant.

Je m’accoude à la balustrade du balcon. Il fait enfin froid. Trop pour rester dehors dans cette tenue. La fumée de ma cigarette s’élève lentement. Dans l’air glacial de l’extérieur, c’est à peine si elle bouge. Je contemple ma vue imprenable sur le voisinage. En un an, pas eu le temps de la connaître par cœur. Les chats d’en face passent leur temps à dormir. Le petit couple en vis-a-vis. Le phare de la Tour Eiffel décrit son mouvement inlassable au-delà des barres d’immeubles. Malgré le temps clair, on ne voit aucune étoile. Il n’y a pas de ciel en banlieue parisienne.

Vendredi soir sur la Terre. Une ville dispensable, écartelée par le périph et les boulevards extérieurs. Je vais me coucher dans un décor de champ de bataille, essayer de lire, ne penser à rien. Je ne suis pas doué pour ne penser à rien. J’entends un peu de bruit, il doit y avoir une fête quelque-part. Derrière les vitres des immeubles brillent des milliers de lumières. Qui sait ce qui se passe derrière la moitié d’entre elles ? Poursuivant leurs vies indifférentes, toutes ces lumières brilleront encore demain soir. Toutes sauf une.

-Saint Epondyle-

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