Cosmo [†] Orbüs

La crise

Subway, par ~djreko

[Un, deux, trois, quatre, frénétiquement.]

A mes camarades dans la maladie.

Il a suffit d’un retard de train. Le truc débile. Une demi-heure en trop, les excuses de la compagnie, et le rêve de ma vie qui vacille. J’ai eu le temps de me changer : queue-de-pie noir, souliers vernis, noeud-papillon blanc. Et alors que les wagons pénètrent lentement dans la gare, je trépigne en tapotant l’étui de mon violoncelle. Je dois y être au plus tard dans cinquante minutes. Aucune excuse ne serait recevable. Le contrôleur s’excuse une dernière fois et les portes s’ouvrent enfin. Je me jette sur le quai et commence à courir, courir de toutes mes forces vers la bouche de métro. Tout ne dépend plus que de moi, et du destin.

Je dévale une volée de marche, puis une seconde, passe les portes automatiques, nouvelle volée de marches, je cours, je cours, et j’arrive le souffle coupé sur le quai ou heureusement un métro vient d’ouvrir ses portes. Appuyé sur mon instrument, les cheveux fous, le souffle court, j’essaie de prendre ma respiration. Et comme a chaque fois que je produit un effort physique brutal, la crise s’invite. Respire ! Adossé en costume de concertiste contre la porte métallique, je regarde défiler les stations. J’essaie d’inspirer tant bien que mal et de contrôler les premiers spasmes qui parcourent mes mains. Alors que mon coeur bat à rompre ma poitrine et que la sueur me trempe le front, je jette un coup d’oeil à ma montre. Plus que trente-et-une minute. Je piétine en observant impuissant le rythme lent des stations qui s’égrainent derrière la vitre sale. Encore six stations, et plus que vingt-sept minutes.

Le rythme cardiaque reste anormalement haut, stress oblige. J’aurais mieux fait de prendre le train précédent. Aux bouffées de chaleur de tout-à-l’heure succède une sensation de froid lancinante, qui part du visage et des mains et s’étend sur tout le corps sous mes vêtements. Mes chaussures me font mal, je desserre un peu les lacets faute de pouvoir occuper mon temps à plus utile. Encore deux stations. Mon noeud papillon me serre la gorge, et le tremblement dans les mains se fait plus violent. Dans un sifflement aiguë, j’inspire une grande bouffée de l’air malodorant du métro. Plus que dix-huit minutes.

Dix-huit minutes pour courir hors du sous-sol, remonter l’avenue sur deux-cent mètres, tourner à gauche, courir trente mètres, puis tourner encore à gauche, entrer dans le conservatoire, me précipiter à l’ascenseur, monter au troisième, trouver ma salle d’examen. Ensuite, on avisera.

Les portes s’ouvrent enfin et je saute hors de la rame en fendant la foule. Je cours, je cours, je cours de toutes mes forces. L’étui encombrant du violoncelle pèse sur mon épaule à m’entailler la chair, j’arrive au pied de la première volée de marche que je commence à gravir quatre à quatre. Une, deux, trois, quatre, une, deux, trois, quatre. A nouveau, ma gorge est asséchée et l’air vient à me manquer. Pas le temps de faire une pause une fois en haut de l’escalier, je change ma charge d’épaule et je me précipite droit devant dans le couloir blafard. Clac, clac, clac. Il n’y a personne ici, et le son de mes pas frénétiques résonne comme autant de battements de mon coeur affolé. Ma vue commence à se brouiller de larmes d’effort alors que j’arrive au pied d’une nouvelle volée de marches. J’entends les sifflements stridents de mon propre souffle, je ferme les yeux et je commence l’ascension. Une, deux, trois, quatre marches et je perds le compte. Moins de douze minutes. Pas le temps de traîner. J’avale l’air à grosses goulées, mais mon souffle ne revient pas. Mon étui massif tangue et menace de me faire chuter. Je me reprends. La bouche desséchée et la respiration aléatoire, je finis par arriver en haut en m’agrippant à la rampe métallique de l’escalier. Je reste dix secondes plié en deux à essayer de retrouver mes esprits et un peu d’air. Je tente d’inspirer avec un sifflement. Puis un autre. Je m’essuie les yeux. Pas le moment. Le rêve d’une vie brisé par un train en retard. Alleeez putain ! Pas question de flancher, on continue.

Je ne respire pratiquement plus ; ma chemise trempée me glace les os. Un pas, puis l’autre, puis je recommence à courir jusqu’aux portes automatiques. Dix minutes ! Je franchis tant bien que mal l’obstacle de métal, en faisant passer la housse du violoncelle d’abord. Je ne peux plus courir alors je marche le plus rapidement possible, en comptant mes inspirations pour penser à autre chose qu’a la douleur brûlante qui me compresse les poumons. J’arrive enfin au dernier escalator avant l’extérieur, que je commence à gravir aussi vite que possible. Mon instrument me pèse, mon coeur et ma respiration provoquent des spasmes dans mes mains, mais je recommence à courir. Une, deux, trois, quatre, une, deux, trois, quatre, frénétiquement. Je ferme les yeux et je grimpe en apnée les dernières marches métalliques lorsque mon pied bute contre le haut de l’avant-dernière, provoquant ma chute dans l’escalator. Pas le temps de me protéger le visage avec les mains. Alors que je cogne brutalement le rebord de la marche mes lunettes sont pulvérisées, et les éclats de verre me lacèrent le visage. Mon arcade sourcilière et une partie de ma joue éclatent sous le choc. Le sang m’aveugle brusquement, je roule à la renverse sur le sol.

Essayant désespérément d’inspirer de l’air, je pousse un râle qui provoque immédiatement une brutale quinte de toux. Les spasmes gagnent mes jambes et c’est bientôt tout mon corps qui est en proie à des tremblements incontrôlables. Je reste assis sur le trottoir et en quelques minutes je retrouve un peu d’oxygène à respirer. Mes jambes cotonneuses et tremblantes semblent à présent totalement incapables de me porter, et je me traîne piteusement vers un banc public ou je me laisse tomber. La sueur et le sang trempent ma chemise et ma veste, et j’ai très froid. Au bout de cinq minutes j’arrive à nouveau à respirer régulièrement, même si chaque inspiration est aussi forcée que douloureuse. Les tremblements compulsifs commencent à s’estomper. Le coeur quand à lui demandera un peu plus de temps. Pour le conservatoire, c’est foutu. Des larmes de colère me montent aux yeux. Le rêve d’une vie brisé par un train en retard, et une putain de limitation physique.

-Saint Epondyle-

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