Cosmo [†] Orbüs

Un an et demi d’autoédition

« Retour à la réalité, recalé à l’entrée.
La fête est finie alors qu’elle a jamais commencé ! »
– Orelsan

Il y a un an et demi que je sortais mon bouquin. Ecrit, maquetté, édité et distribué par mes soins, Cyberpunk Reality me projeta immédiatement au panthéon des « vrais-auteurs-qui-ont-écrit-un-livre ». A moi les émissions littéraires sur France Culture, le Salon du Livre et l’hystérie des fans ; me voici l’égal d’Hugo, Camus et Saint-Exupéry !

Vis ma vie d’auteur à succès

« – Waouh ! T’as écrit un livre ?!
– Hé oui ! Mais je reste simple.
– Chouette ! C’est quoi l’histoire ?
– Il n’y en a pas, c’est un essai.
– Ah ! Ouais !
– Ça parle philo, un peu politique…
– Ah. Ouais…
– …via le prisme de la science-fiction dystopique.
– Ah. Ouais.
– Cyberpunk, pour être précis.
– Ah.
– Ouais. »

Il me suffirait de rajouter « Et c’est écrit en alexandrins » pour faire définitivement fuir mon interlocuteur en courant. D’accord, j’ai conscience de ne pas parler à tout le monde avec mon petit opus. Non pas que Cyberpunk Reality soit une oeuvre titanesque tutoyant des sphères philosophiques hors de portée du commun, mais simplement parce qu’axé sur le thème de la culture cyberpunk, il n’interpellera de facto pas tout le monde.

(Première erreur (marketing) d’ailleurs : le titre s’adresse à ceux qui identifient déjà le cyberpunk comme un genre de SF, alors que le contenu se veut vulgarisateur et qu’il intéresserait potentiellement tous ceux qui cherchent un regard critique sur le monde actuel, notamment sur le plan technologique. Maudit jargon.)

cyberpunk-reality

Oh qu’il est beau !

Que j’écrive sur un blog, tout le monde s’en fout. (Sauf toi, inestimable lecteur/lectrice. Je t’aime.) Tout le monde est habitué à « consommer du contenu » en ligne sans se demander ni comment le « contenu » en question est arrivé là, ni qui l’y a déposé, ni pourquoi. Confortablement caché derrière l’écran de mon ordinateur, j’écris mon « contenu » sans rendre de compte et personne ne m’en demande. Mais écrire un « vrai livre », ça attire inévitablement les questions. Top 3.

3. « Comment as-tu fait ? »

Avec un clavier, un stylo, un carnet de notes et une année d’études à glander ! *cimbales*

2. « Tu as un éditeur ? »

Non, je suis autoédité : je fais tout moi même, l’écriture évidemment, la maquette, la diffus… Hé reviens !

1. « Mais pourquoi ? »

Cette question du « pourquoi » est essentielle, et c’est peu dire qu’elle semble travailler l’esprit de mes interlocuteurs. Ecrire un livre – dans mon cas – c’est incarner mon écriture (qui est aujourd’hui constitutive de mon identité), en dehors du cyberespace crypto-geek science-fictionnophile ascendant rôliste qui est mon son milieu naturel. Bref, la faire déborder d’un espace où elle ne sera lue que par des lecteurs qui auront fait spécifiquement la démarche d’aller la trouver, vers une « réalité » autrement tangible, peuplée d’une immense majorité de gens qui non-seulement n’ont rien demandé, mais n’y sont potentiellement pas, mais alors pas du tout réceptifs. Un blog, ma foi, on me le passe volontiers ; mais un livre ça demande justification. Et ce quand bien même les ventes totales du livre en question n’atteignent pas la moitié de mes visites quotidiennes.

Alors, « pourquoi ? » J’ai pas mal réfléchi à la question et finalement ma réponse n’a pas varié depuis le début du projet. J’ai écrit ce livre parce qu’en tant que blogueur, je voulais grouper un certain nombre de textes existants et leur donner une unité, une existence en propre. A l’époque c’étaient les textes dont j’étais le plus fier et qui étaient déjà pensés comme un tout. Je les ai donc retravaillés et documentés dans l’objectif de cette publication. Un volume imprimé est un objet fini, qui ne peut plus être modifié ou retiré, contrairement à un billet de blog. Même dans l’hypothèse d’une réédition future, les premiers exemplaires doivent être assumés comme tels de la première à la dernière ligne.

C’est également un travail d’écriture particulier, plus précis et donc plus difficile. Ecrire en vue de sortir un livre force à aller plus loin que d’habitude, à repousser ses limites. Ça force à remplacer la tentation du retour immédiat (audience, partages, commentaires…) par la satisfaction d’avoir creusé et mûri un sujet. Et puis c’était aussi donner l’opportunité à mes lecteurs habituels de me soutenir financièrement. Ils reçoivent un joli bouquin pas trop torché, et je deviens riche.

Amour, gloire…

Mais laissons tomber la fausse modestie et les geignement du pauvre petit auteur persécuté que je ne suis pas. J’assume, et je balance : je n’ai pas eu de mauvais retour de lecture. Pire encore : j’en ai eu de très bons. En témoignent les étoiles luisant dans le ciel de ma page Lulu. A l’exception de mes chers grands-parents (modérément affligés de leur aliénation au cyberespace et de leur condition de protocyborg transhumains esclaves de la virtualité), mis à part eux tous les lecteurs avec lesquels j’ai eu l’occasion de discuter m’ont donné de très bonnes appréciations, et quelques critiques intéressantes.

Celle que je cajole le plus vient de mon Maître Jedi Alain Damasio, dont le petit mail appréciatif quoique exempt de dithyrambe, m’empêcha de me sentir pisser pendant six mois facile. Je ne vous en dis pas plus, il est et restera bien caché sous mon oreiller. Autre lecteur dont l’enthousiasme m’honore : l’auteur Olivier Saraja qui m’a cité comme inspiration pour sa novella Sanctum Corpus (que je vous recommande d’ailleurs).

Citons également les critiques pertinentes et détaillées de mes amis à peine corrompus : Le Tigre et Mais Où Va le Web. Enfin en plus de ces messieurs, je ne saurai lister les millions de fans qui me harcelèrent de messages et glissèrent des lettres d’amour sous ma porte alors que… Enfin bref, le buzz fut plutôt discret mais effleura quand même quelques habitués des boutiques d’auto-édition. Honte à moi : si je fus en mesure de garantir la qualité de la version papier, il n’en n’a pas été de même pour l’ePub longtemps merdique, aujourd’hui à peine passable.

… et pognon !

Ce déferlement médiatique n’a pas tardé à se traduire en espèces sonnantes et trébuchantes. Vous connaissez mon amour des chiffres, alors torchons ça pronto.

Il a donc été produit – via le service d’impression à la demande de Lulu – plus ou moins 80 bouquins en papier, si beaux, si brillants. Sur ces tomes 50 ont été commandés par moi-même pour les vendre ou les donner en direct. J’ai mis un an à les écouler.

  • Les premiers ont été donnés aux copains et à la famille. Le choix étant donné de me soutenir financièrement ou pas.
  • La plupart ont été vendus ou donnés en mains propres à des gens qui furent intéressés par le contenu ou la démarche. J’ajoute ici les deux ou trois que j’ai envoyés par la poste suite à un contact sympa sur Twitter.
  • D’autres ont été donnés à diverses personnes qui ne l’auraient pas réclamé, ni connu son existence. Quelques proches, quelques personnalités que j’admire, et peut-être une ou deux maisons d’édition… à  chaque fois pour avoir leur avis.
  • Enfin, j’ai donné les sept derniers à la BiblioDebout, avec pour objectif de nourrir le bien commun. J’ai noté dedans qu’ils devaient être offerts après lecture, pour continuer à voyager. Je m’amuse beaucoup à penser à ces petites bouteilles jetée sur la mer de la production littéraire globale. Qui sait si j’en aurai un jour des nouvelles ?

Sans aucune exception, tous les exemplaires qui me sont passés entre les mains ont été dédicacés nominativement et tamponnées de mon sceau. Les 50 que j’ai distribués moi-même ont été numérotés en plus. La réunion de ces 50 premiers tomes au minuit d’un solstice d’hiver provoquera la chute des étoiles et l’avènement d’Hastur dont le nom ne se prononce pas.

Et donc, parce que je sais que vous êtes là pour ça, voilà maintenant les chiffres des ventes. Réalisés sur une bétonnière homologuée, les calculs qui vont suivre sont dédiés à tous mes profs de compta à travers les âges.

81 exemplaires ont été distribués au total ; gratuitement ou pas. Dont 4 en ePub ou PDF, ce qui fait 77 livres de poche en papier véritable, si doux, si blanc, dont 50 achetés par moi pour vente directe (36) ou faire cadeau (14).

Mes bénéfices sont de 3,05€ par tome papier vendu. Moins dans le cas d’une vente directe, car les frais de livraison sont alors à ma charge. Je gagne 0,14€ sur les ePub vendus sur Amazon, et 1,66€ sur les PdF ou les ePub vendus sur Lulu. Mais vu le nombre de vente d’eBook, on va pas pinailler. Je précise que j’ai souvent empochés les 3€ de rab’ laissé par les gens qui n’avaient pas la monnaie sur un billet de 10€ en l’intégrant parfois à ma comptabilité ; plus 20€ d’une lectrice spécialement généreuse que je remercie à nouveau ; plus le roman autoédité de cette même lectrice ; plus un pot de pâté de campagne de Mais Où Va Le Web, odieux communiste bobo qui s’est arrogé le droit de payer en nature.

Mon chiffre d’affaires pour la vente de Cyberpunk Reality est donc de 126,75€, un petit livre et un pot de pâté de campagne en ventes directes. Ce à quoi, on peut donc soustraire 20 balles à la louche de frais de livraison pour ma pomme. Soit 106,75€, auxquels on ajoute 51,58€ (bénéfices des ventes de livres papier sur Lulu), et environ 7€ (bénéfices eBook sur Lulu et Amazon).

Soit un bénéfice total de 165,33€, un petit roman et un pot de pâté de campagne ! Autant vous dire que j’ai déjà ouvert mon compte en Suisse.

— EDIT octobre 2016 : Avec la publication de cet article, 14 autres bouquins ont été vendus en ligne. Merci. :) —

Il y a un an et demi, j’écrivais « ce soir, je suis un auteur« . C’était vrai, mais j’ai été un auteur à partir du moment où j’ai commencé à cadencer des milliers de petits symboles les uns à la suite des autres pour tenter d’en extraire du sens. Ecrire un bouquin, c’est bien. Ça apporte un peu de reconnaissance et de légitimité dans l’œil des autres, ça donne de quoi se rendre intéressant et peut-être un peu d’argent…

Rien qui vaille ce que ça peut coûter.

Un an et demi d’obsession et de sentiments plus que mitigés quant à ma valeur en tant qu’auteur – ma valeur en général. La rage dévorante de donner un sens à ma vie malmenée par le ridicule de la réponse apportée. Des nuits aussi blanches qu’un traitement de texte vierge à récurer un torchon merdique – même pas cent pages ras-la-gueule de lieux communs – dans une semi-panique névrosée.

Des emmerdements aussi, et pas seulement dans l’écriture. Des BAT dégueulasses et hors-de-prix, des casses de mise en page épiques (cette foutu-note-de-bas-de-page-qui-passe-sur-le-chapitre-suivant-sans-qu’on-lui-demande-rien-bordel-de-merde). Des touffes de cheveux arrachées en hurlant lorsque j’essayais de piger quelque-chose à l’ePub dont la putain de CSS ne veut pas se comporter comme sur le web (béni sois-tu pour ton aide @TheSFReader si tu me lis !). Ce ricanement nerveux irrépressible pendant la lecture des conditions contractuelles d’Amazon Publishing… *soupir* Il n’y a guère que la couverture du bouquin qui n’ait pas été une tannée arrachée aux heures les plus noires de la nuit à force de migraines pandémoniaques. *soupir* Quand je repense à tout ça, franchement, je me dis qu’il faudrait être sacrément désaxé pour vouloir recommencer. *clin d’œil*

…quoi, je ne vous avais pas dit ?

-Saint Epondyle-

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cyberpunk-autoédition

Pour tout savoir sur la démarche, cliquez sur l’image.

21 commentairesVous en pensez quelque-chose ?

  • Braaaaaaaaavo même si bon, il faut admettre qu’un billet anniversaire pour les 18 MOIS, t’es quand même un peu un escroc. Tu as oublié de conter dans tes revenus le fait que je t’ai acheté ce bouquin contre une PINTE ! C’est quand même ça la news. Bref, bravo, je te dis pas le bien que j’en pense, c’est déjà fait. Je ne dis pas non plus le mal que j’en pense, ou plutôt si, ça sera le terreau de ton prochain opus. Et on s’arrangera pour une sortie simultanée, je vois murir chez moi cette même envie de papier, un jour, sûrement.

    • Dans mon cahier de comptes, j’avais noté que c’était le paté qui servait de paiement. La pinte devait sans doute récompenser la qualtié de ma prestation. Enfin si je l’ai pas notée c’est que ça devait être de la Kro. Sur le prochain bouquin j’expliciterai « paiement non accepté en bières allemandes dégueulasses » !

      Merci encore pour ça en tous cas. Et pour ton article qui est bien, parce que pas uniquement copinage.

      Quant à tes envies de papier. Dis-moi, je te coacherai !

  • Je trouve ce bilan très positif, bravo. Je ne fais pas partie de tes lecteurs sur ce coup, mais je t’encourage vivement à recommencer.

    Je reste toutefois surpris par la réponse que tu donnes au « pourquoi », qui, loin de l’idée que je me fais de l’écrivain en tant qu’activité, ne semble pas être le socle d’une réelle satisfaction, mais d’une vague nécessité. J’aimerai, à l’occasion, échanger quelques vues avec toi sur le sujet.

    • Salut Lendraste ! Oui, merci, je trouve ça positif aussi. :D Et oui, je suis en train de recommencer tranquillement, par étapes.

      Je comprend ta remarque sur la « vague nécessité » qui semble m’avoir poussé à sortir ce livre. Il n’y a pas de nécessité, mais plutôt une opportunité. A un moment, j’ai eu l’occasion de donner un coup de collier et de pondre un bouquin. Alors je l’ai fait.
      Oui oui ! Parlons-en ! Dis-moi, quelle est ta vision des choses ?

      • C’est encore plus déconcertant que de voir finalement affinée ta réponse en « parce que je le pouvais » tant il est évident pour moi que chacun peut écrire un livre et que c’est avant tout une question d’envie. C’est là où ta motivation m’échappe quelque peu. Je reviendrai vers toi à ce sujet et probablement par email car notre présent échange me donne une idée qui pourra peut-être t’intéresser.

  • C’est bien aimable à toi de nous montrer l’envers du décor et de tout dévoiler de tes livres de comptes secrets (diantre, comment déclarer un bocal de pâté aux impôts ?). Ça fait un moment que je compte me l’offrir, c’est peut-être bien l’occasion :)

    • Le pot de pâté à disparu sans laisser de trace, vaporisé vers un paradis intestinal à défaut d’être fiscal, qui le met à l’abri des convoitises. En fait, c’est un montage audacieux de blanchiment.

      Si tu veux t’offrir le bouquin, tu connais le chemin. :D (Tu me diras ce que t’en auras pensé ?)

      • C’est commandé. En papier, parce que c’est plus joli :) (bon, après, le temps qu’il arrive et qu’il soit bien placé dans la Pile À Lire qui prend des proportions cyclopéennes… mon avis va peut-être mettre un peu de temps à venir. Mais ce sera avant que le dormeur de R’lyeh finisse sa sieste, promis.)

  • Merci pour ce compte-rendu, à la fois encourageant et décourageant du chemin de l’auto-édition. Je suis curieux de connaître l’impact de ton (futur) deuxième livre sur les « ventes » du premier…

    Et vive la Horde.

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