Cosmo [†] Orbüs

Cosmo Orbüs a 8 ans

blog jdr

Image d’origine par Daniel Martin Diaz.

« Si c’était si facile, tout le monde le f’rait,
Qui tu s’rais pour réussir où tous les autres ont échoué ?
Oublie tes rêves prétentieux, redescend sur terre,
Ou tu n’en reviendras jamais. »

– Casseurs Flowters

La chandelle se consume lentement dans la touffeur caniculaire du mois de juillet. Dehors, les klaxons résonnent de la victoire de l’équipe nationale, et s’époumonent les supporters en démonstrations bruyantes de félicité. « On a gagné ! On a gagné ! » Chez moi, tout est calme. L’air stagne malgré la fenêtre grande ouverte, et le ventilateur asthmatique de mon ordinateur ajoute du chaud au chaud.

J’voulais parler d’ma vie, c’est rare quand ça m’arrive. Un moment suffira : y’a pas grand-chose à dire. Je suis, je crois, à une période charnière. Ça me tenaille le bide, je vous raconte pas. (Quoique.) Il faut dire que je suis du genre à me mettre la pression, à avoir l’impression que tout ce que je fais ou décide m’engage pour la vie entière tout en disant le contraire à qui veut l’entendre. En résumé Cosmo Orbüs à huit ans aujourd’hui, mon second bouquin est en passe d’être terminé, sur le papier tout ça sent très bon. Et pourtant, comme je ne suis pas du genre serein, je me considère au seuil d’un truc, une manière de tournant peut-être décisif.

Cosmo peut très bien rester comme ça, évoluer à son rythme les huit prochaines années. On aura des passages à vide et des moments de gloire, je maîtrise à peu près mon sujet, j’ai mes routines, ça pourrait le faire encore un moment. Je pourrais même, qui sait, sortir encore un ou deux livres en forçant un peu, poursuivre des projets de ce genre. Ou bien essayer de professionnaliser, définitivement, tout ce bordel.

Je dis « bordel » pour minimiser la panique qui m’étreint en pensant à ça quotidiennement.

Le problème est le suivant : vivoter à l’infini, c’est possible mais improbable. Le probable, c’est que la fatigue de mener une double vie finisse par avoir ma peau, ma peau en tant qu’auteur en tous cas. Le but de ce jeu pervers : lutter contre la fatigue d’être double, passer en mode pro, enfin. (Même si le dire si clairement est en soi une forme de mieux que je n’aurais jamais formulée il y a deux ans.) C’est à dire gagner de l’argent de l’écriture, puisque c’est ça qui aujourd’hui libère (enchaîne en même temps) quoique l’époque ne soit pas très tendre avec les rêves de sécessions. Je m’en tiens à peu près à ma Lettre à futur-moi, dont je ne regrette guère les termes grandiloquents même s’ils m’ont valu pas mal de crispations à l’époque. Être auteur, surtout aujourd’hui, c’est apprendre à vivre de peu – tous ceux que je connais le disent. Et chaque année passée à cumuler deux vies en une contribue à fossoyer le rêve jusqu’à rendre infranchissable le gouffre, par strates superposées d’embourgeoisement progressif.

Or, gagner du blé implique d’user des méthodes qui en font gagner. Et de risquer gros ce faisant. Vouloir gagner sa vie, ça demande de ne plus se contenter de faire tourner son chapeau aux Tips des mécènes conquis ou militants (je vous remercie !). Ça demande, Maliki m’en soit témoin, d’assumer totalement une démarche qui implique de jouer le rôle d’éditeur, ou de commercial, de producteur de soi en plus de celui d’auteur (tellement incertain déjà). Ne plus seulement produire, mais se demander quoi produire, et comment, et pour qui. Et pour combien. Avec tout ce que ça comporte comme risques de prostituer sa belle « passion », celle là même qui nous a mené jusque là, de se vendre pour tenter d’arracher un niveau de vie correct à la force de se qu’on a construit soi-même. Or : on ne vit pas (ou peu) en écrivant, et encore moins en écrivant de la méta science-fiction et du jeu de rôle.

A moins que la lutte permanente des magnifiques acteurs de ces milieux, celle qui épuise en faisant bâtir de belles choses, cette lutte ne soit déjà la vie. Une vie rude portant en elle l’épée de Damoclès de sa propre survie – une vie quoiqu’il en soit, nourrie du choix constamment renouvelé d’être le seul à qui l’on doit son travail et ses fruits, de s’en remettre finalement à la condition primaire de ce qui est en vie : bouffer ou crever, articulée au plaisir (?) ou à la satisfaction de faire ce que l’on aime, ce que l’on veut faire, ce qui nous semble compter, ce sans quoi nous serions (évidemment) vivants tout autant – un peu plus vides pourtant.

Tous les choix de ce genre sont durs à prendre. J’ai l’intuition qu’ils ne seront pas plus faciles, que je n’aurais pas plus de réponses, que le terrain ne sera pas plus favorable dans deux, cinq ou dix ans. Espérer, c’est déjà renoncer à agir ici et maintenant.

L’expérience récente me prouve d’ailleurs que ce n’est pas tant le saut dans l’inconnu qui est le plus dur, ce sont les mois d’hésitation qui le précèdent. Une fois en train de tomber, on s’arrange, on s’adapte, on invente un parachute. Ou pas.

Mon livre s’achève, j’en suis heureux. Trois ans après l’avoir démarré, j’espère qu’il saura vous plaire comme il m’a plu à moi de l’écrire. Je me retrouve orphelin d’une cathédrale à bâtir, un truc fou et immense dans lequel on ne se lancerait jamais si l’on savait d’avance le boulot qu’il exigera, et là où il nous emmènera, un truc qui fasse perdre espoir autant qu’il donne des raisons de se lever chaque jour. Un truc tellement branlant de partout qu’on peine à l’assumer en public quand on nous demande ce qu’on fait dans la vie, mais dont les bleus qu’il laisse aux mains font peut-être oublier trop souvent de prendre du recul pour contempler son envergure. Je vous mentirais si je disais que je ne suis pas, un peu, ou très fier. Et si j’ajoutais que je n’ai pas quelques idées en tête pour la suite. En fait, j’ai déjà commencé.

Dans cette perspective, Cosmo Orbüs pourrait bien être menacé un jour où l’autre. Pas que je fatigue au point de vouloir l’arrêter, ne me faites pas dire ça. Mais l’entretien d’un blog hebdomadaire est parfois si prenant qu’il coupe de projets de plus grande ampleur. La nécessité de publier en continu est un très bon entrainement, mais aussi une roue de hamster qui s’arrête quand on cesse de courir dedans. Or il est bon, parfois de se retirer dans les ombres de la déconnexion pour prendre le temps de faire les choses mieux que ça. Pour ne pas céder à la tentation de parler de tout, d’ajouter du bruit au bruit, de commenter à tout va le moindre non-événement qui agite Twitter ou Facebook en permanence. Certains s’y perdent. Cosmo à l’avantage de me forcer à travailler, l’inconvénient de m’inscrire dans un mouvement perpétuel épuisant et qui se fait souvent au détriment d’autres choses. La santé ou la sérénité, par exemple. Je ne connais pas l’avenir, disons qu’on verra bien. Quelques périodes de pause pourraient être envisagées si elles s’avéraient fertiles par ailleurs.

Merci d’avoir été là pendant ces huit dernières années. Franchement, les copains et les copines, c’est dingue d’être encore là après huit ans. La plupart de ceux qui me donnèrent envie de me lancer ont arrêté depuis.

Merci de m’avoir soutenu, épaulé, encouragé, et de continuer à le faire. Merci tout particulièrement aux mécènes, tonton Alias depuis le tout début de Cosmo, Le Greg, Halcyon, favreauvincent, Peggy, Manu, Cestdoncvrai, Christophe, Bernard Tapeee, Luciodice, cestadrien, LN, Nadj, Esteren, Emma, Clément, Cyroul, Joasia et Framboise. Merci à celles et ceux, aussi, qui me portent d’autres manières, pour les mails, les petits messages privés ou publics, les critiques et les commentaires constructifs. Pour m’avoir pardonné et compris peut-être, quand la fatigue ou l’empressement m’ont fait sortir de route. Merci à celles et ceux qui, AFK, subissent mes monologues interminables et mon incapacité foncière à me satisfaire, mes sautes d’humeur et mon entêtement à ne pas suivre les conseils que je réclame. L’endurance de Cosmo, mon endurance, ma fatigue et mon courage, ma condition d’auteur névrosé, mon enthousiasme à écrire, les 538 articles publiés ici et les quelques-uns publiés ailleurs, mes deux livres et moi-même, on vous doit tout.

Alors on continue.

~ Antoine St. Epondyle

Les articles de la saison 8 (2017 – 2018) :

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