Le Neutre et le Sous-Fifre

Mis en orbite le 12 juillet 2012 par Apôtre Nicaise dans Chroniques, ~ Culture geek
Tags: , , ,
Cet article fait partie de la série La fonction des personnages dans le récit (3/3)

Les hyènes du Roi Lion, séides parfaits.

[Frapper fort mais surtout frapper dans le dos.]

Je finis ici ma série d’articles traitant de la fonction des personnages dans certains récits, principalement les récits appartenant aux genres science-fiction et fantasy. Je viendrai donc à traiter des deux dernières grandes fonctions qui si elles ne sont pas indispensables peuvent parfaitement sublimer un texte en créant un personnage, apportant un vent d’humour, de contradiction ou à l’inverse de grandiloquence ou de dignité dans l’histoire. Ces deux fonctions sont celle du Neutre, que l’on rencontre dans tous les récits quels qu’ils soient mais dont l’importance diffère énormément d’un genre à l’autre. Et bien entendu celle du Sous-Fifre qui n’est certes pas des plus centrales mais pour laquelle j’ai une tendresse particulière.

La fonction du Neutre n’a malheureusement pas de véritable unité car elle est d’une telle diversité qu’il demeure difficile d’en faire une topographie efficace. Pourtant, à mes yeux les Neutres forment une classe dont il est possible d’isoler certaines caractéristiques. La première de celles-ci est la possession d’une personnalité propre. Un Neutre, s’il est utile à la narration (et il n’est question ici que de ceux-là) doit nécessairement se détacher pour exister entre le Héros et le Méchant. Et ce par des traits caractéristiques assez forts pour être retenus par le lecteur, et pour justifier qu’il ne soit pas sous la férule du méchant nécessairement surpuissant ou sous le coup de l’admiration du héros nécessairement quasi-parfait. En sus de cette personnalité, le Neutre a des intérêts plus ou moins convergents avec les deux parties qui justifient d’ailleurs le fait qu’il n’appartient pas à l’un des deux camps. Le Neutre peut exister parce qu’il possède un pouvoir au moins suffisant pour résister dans des conditions satisfaisantes à l’influence corruptrice et malsaine du méchant. Enfin, le Neutre a subi ou va subir une perte qui soit le fera se décider à se mettre d’un côté ou d’un autre, soit le fit décider -avant le récit- qu’il était trop risqué de prendre parti. On peut donner comme exemple de Neutres les ents dans le Seigneur des Anneaux qui répondent de manière assez satisfaisante à la définition que je viens de faire.

Sylvebarbe du Seigneur des Anneaux. "I am not altogether on anybody's side because nobody's altogether on my side."

Dans ce tableau quelque peu général nous pouvons bien entendu faire des catégories. La première de celles-ci serait les Neutres qui n’ont pas conscience de leur force. Généralement, le petit peuple soumis mais dans des conditions correctes, et qui a préféré capituler pour ne pas subir les affres que lui promettait le méchant en cas de défaite. Tiraillés entre les collaborationnistes ne voulant pas prendre de risques en effectuant des actions contre le Méchant, et ceux qui voient le joug de celui-ci comme une insulte permanente à leur honneur, ils finissent par faire un choix (généralement celui du bien) qui se révèle nécessairement important dans la grande bataille qui va s’ensuivre.

La seconde catégorie est celle du Neutre cynique, le Neutre qui a des intérêts et qui sait comment il peut tirer parti de la guerre actuelle pour ses propres desseins. Il arrivera alors à aider un camp ou l’autre au gré de ses intérêts changeant localement ou temporellement. Esprit retors et amoral il aidera le camp du bien de manière décisive pour le faire gagner car il aura compris que la liberté dont il jouit ne sera plus qu’un lointain souvenir sous la férule du Méchant. Bien qu’il ne reconnaisse agir qu’à cause de la conjoncture, il apportera en fait une aide bien plus importante que ce qui aura été négocié.

Face à cette catégorie nous avons le Neutre retors cynique et amoral mais stupide, ne voyant que ses intérêts à courts termes il capturera le héros et le livrera au Méchant pensant s’attirer ses bonnes grâces et une position enviable dans le nouvel ordre qui s’installe. Malheureusement pour lui, l’ingratitude fait partie des traits dominant chez le Méchant moyen et il finira généralement tué pour avoir osé réclamer son dû.

Enfin, nous avons les Neutres qui ne sont concernés qu’à la marge par le conflit local entre le Méchant et le Héros, et assez puissant pour résister à terme au Méchant même après sa prise de pouvoir. Ces Neutres sont généralement utilisés à leur insu par le Héros qui utilise leur force comme un leurre pour obtenir un avantage certain ou pour s’échapper.

Je disais en introduction avoir un petit faible pour les Sous-Fifres du méchant. On ne dira pas à quel point ces derniers sont importants pour les histoires de manière générale. Que ce soit à cause de son incompétence, de ses excès de zèle, sa cruauté, stupidité ou habilité le Sous-Fifre sera toujours bien plus important que son rôle ne le laissait supposer au départ. Le Sous-Fifre est ce personnage que l’on plaint sans vraiment le plaindre, il doit supporter l’ego démesuré du Méchant et prendre une multitude de rebuffade en retour. Les films de Walt Disney offrent quasiment toujours un Sous-Fifre, sorte de dérivatif au Méchant et surtout du point de vue narratif, interlocuteur qui permet à celui-ci d’extérioriser son plan, nécessairement machiavélique, permettant ainsi au lecteur ou spectateur de connaitre ses intentions et le cas échéant de trembler.

Malheureusement pour le méchant s’il y a bien une chose commune aux Sous-Fifres c’est de ne pas réaliser au diapason de leurs sombres maîtres les oukases qu’on leur ordonne d’exécuter. De manière classique, le Sous-Fifre peut être idiot et incompétent. Dans ce cas précis, il sert souvent un maître génial qui a un grand plan et qui -refusant de se salir les mains- signe sa propre perte en laissant son acolyte commettre une erreur qui saura être exploitée par le héros au moment venu.

Sandor "Le Limier" Clegane, de Game of Thrones. Sbire loyal, brutal et moche.

Tout à l’opposé nous avons le Sous-Fifre doué, l’homme de main, le séide de première classe, souvent sans foi ni loi ou transfuge de l’autre camp, il supporte le méchant tant bien que mal et souvent le méprise. D’une efficacité redoutable, il échouera cependant toujours à tuer pour de bon le héros.

La catégorie suivante est constituée d’une sorte un brin amusante de Sous-Fifre, c’est la catégorie des soumis et envieux. Ces sous-fifres haïssent cordialement leur maître et ne supportent pas leur domination. La plupart du temps ils estimeront que la place qui leur revient n’est pas à la hauteur de leur valeur. Incapables de prendre l’ascendant sur leur maître, ils les servent de mauvaise grâce et au pire moment les trahiront et feront capoter leurs plans. S’il y a deux choses que ces Sous-Fifres ont en commun c’est le fait qu’ils apportent souvent une petite touche d’humour et de traîtrise dans le récit. Humour parce que quelle que soit la catégorie à laquelle ils appartiennent ils ne manquent pas de drôlerie quand ils échouent lamentablement leur mission, quand ils sortent un bon mot sarcastique ou quand ils osent sortir une petite pique contre leur maître avant de se raviser quand celui-ci leur demande de répéter. Traîtrise enfin, car que ce soit par bêtise, opportunisme, vengeance ou cynisme assez souvent le Sous-Fifre qui a été l’un des piliers des plans du méchant se révèle être celui qui l’entraîne dans sa chute finale.

En conclusion de cet article, et de la série, je suis persuadé que chaque fonction à son importance. S’il n’est pas nécessaire de toutes les rencontrer dans une fiction, elles font parties des figures imposées. A moins d’un génie littéraire certain, ou d’une Å“uvre tout à fait originale, les fonctions que j’ai présentées dans cette série me paraissent devoir se rencontrer dans la plupart des histoires qui peuvent nous tomber sous les yeux. J’ajoute même que ces fonctions ont bâti des pans entiers de la littérature en s’imposant comme des classiques. Nous en avons tous des idées, d’abord parce que majoritairement élevés avec Disney nous avons les exemples que ses films nous donnent et qui font preuve de constance en égrenant les figures que je viens de présenter. Ensuite parce que de très nombreuses Å“uvres culturelles comptant parmi les fondements de la culture geek comptent dans leur rang des personnages remplissant ses caractéristiques. J’espère donc que cette série aura aidé à vous faire lire, regarder, écouter, ressentir une Å“uvre avec un regard plus acéré et plus expert, si je peux me permettre cette prétention bien orgueilleuse.

-Apôtre Nicaise-

Dans la même série
<< L’Ancien, l’Ami et l’Amoureuse

  1. Analyse intéressante. As-tu d’autres exemples de littérature moderne et récente dans laquelle ces figures apparaissent ? Penses-tu que leur génération puisse être spontanée et apparaître de façon naturelle au travers d’un récit ? Finalement, ces stéréotypes ne sont-ils pas autre chose que des caricatures sont les schémas apparaîtrait dans notre société ?