[Pierre Choderlos de Laclos] Les Liaisons Dangereuses

Mis en orbite le 29 mai 2012 par Apôtre Nicaise dans ~ Littérature & Auteurs
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La couverture

[J'ai été étonné du plaisir qu'on éprouve en faisant le bien.
- le Vicomte de Valmont]

Les Liaisons Dangereuses, voici un autre monument de la culture littéraire française qui bien qu’oublié pendant tout le XIXe siècle a su se rappeler à notre bon souvenir et devenir l’une des pièces majeures de notre culture, jusqu’à même avoir de nombreuses adaptations cinématographiques (dont une Sud-Coréenne !) Ce livre est chef d’œuvre de la littérature épistolaire, sa structure divisée non pas en chapitres mais en épîtres rend la lecture bien plus vive, puisque c’est une constante forme de dialogue. Le livre est également une charge contre les mœurs dissolues d’une époque, en l’occurrence du XVIIIe siècle et l’hypocrisie qu’ils sous-entendent. D’une certaine façon d’ailleurs ce livre reste très moderne, puisque ce qu’il dénonce a encore de nombreuses résonances dans notre société actuelle. Ce livre mérite véritablement que l’on s’y arrête quelques instants, c’est ce que je vous propose sur cette page.

L’histoire prend place dans le milieu du XVIIIe siècle, un siècle connu pour des mœurs affichées dévotes et chastes mais qui laisse libre court au libertinage et à l’hypocrisie la plus absolue. La société se divise alors en deux grandes parties, les tenants d’une vie suivant les préceptes moraux, faites dans le respect des liens du mariage et  sans tache ; et les apôtres d’une  vie de débauche et de luxure sans autre recherche que celle de son plaisir. XVIIIe siècle oblige, les hommes et les femmes ne sont pas traités sur un pied d’égalité, alors que les hommes peuvent sans trop de soucis, sinon celui de la vindicte des femmes les plus âgées et les plus respectables, faire ce qu’il leur plait, les femmes elles, pour qui la réputation est tout, ne peuvent en aucun cas se permettre un impair qui signifierait leur mort sociale. C’est dans ce contexte que nous retrouvons le Vicomte de Valmont, un homme charmant, rusé et roué à la séduction dont le plaisir et de séduire les femmes puis de les perdre en prouvant à la face du monde qu’elles ont, elles aussi, fauté. Face à lui, la Marquise de Merteuil, est une jeune veuve, pleine d’allant et définitivement perdue pour la vertu. Mais contrairement à Valmont qui peut et veut faire la publicité de ses exploits, la Marquise, elle, est contrainte de redoubler de dissimulation et d’intelligence pour garder sa réputation sans accroc. Mme de Merteuil et Valmont ont eu une liaison quelques temps auparavant, mais reconnaissant dans l’autre un dangereux prédateur, ils se séparèrent à l’amiable puisqu’ils pouvaient être dangereux pour l’un comme pour l’autre. Ainsi, s’est nouée une complicité dans le péché dont feront les frais Mme de Tourvel, femme dévote, prude et aimant son mari dont Valmont s’est éprit et Mlle de Volange jeune fille de quinze ans sortant du couvent qui a le malheur d’être la fille de Mme de Volange, ennemie de Valmont et d’être promise au Comte de Gercourt que Mme de Merteuil veut ridiculiser.

On connait les différents avancement des deux intrigues (ainsi que de quelques petites autres qui ne prennent pas plus d’une ou deux lettres) par les missives que s’envoient alors quotidiennement les protagonistes de cette histoire. A l’époque, les moyens de communication étaient restreints et à l’instar de Mme de Sévigné, la noblesse n’avait pas peur d’écrire quotidiennement aux personnes qu’elle ne pouvait pas voir. Les lettres sont par ailleurs un moyen bien dangereux, car si les paroles s’envolent les écrits restent, et si une femme déclare sa flamme à un homme par écrit sans y être promise ou mariée cela peut faire un document compromettant contre elle. Les lettres, en plus d’apporter une fraîcheur de style qui nous est pour ainsi dire inconnue de nous jours nous offrent un véritable morceau de pure littérature. En effet, le moindre mot de chaque lettre a été pesé pour apporter quelque chose au récit. Si cela est évident dans les lettres de Mme de Merteuil ou dans celles du Vicomte qui par leur lettres tentent de manipuler le récipiendaire (y compris entre eux) les lettres de Mlle de Volange ou des autres protagonistes, même si elles sont pour leur personnage sincères, servent à l’écrivain à apporter toujours un petit quelque chose au récit. La multiplicité des correspondants d’ailleurs est également gérée d’une main de maître car chacune des personnes a son style propre qui permettrait à un œil exercé de reconnaître l’auteur de la lettre sans que n’y figure son nom.

Le récit lui-même ne souffre pour ainsi dire par de reproches. Les cinquante premières pages nous font rentrer immédiatement dans le récit en plantant le décor et les premiers pas de l’intrigue. Pour un livre dont le style épistolaire, relevé, est parfois difficile d’accès, cela n’est pas une mince affaire. Toutefois, le récit est un peu plus long dans les 150 pages qui suivent qui sont constituées pour moitié des lettres de séductions et de leurs réponses de Valmont et de la Présidente Tourvel. Cela donne une impression de tourner en rond pendant un certain temps mais c’est peut être que je  ne goûte pas assez la littérature de séduction. Passé ce passage un peu difficile, les 240 dernières pages s’enchaînent de manière très fluide et on a du mal parfois à lâcher le livre pour mener d’autres activités.

Je disais, en introduction, que ce livre était encore très moderne. Je le répète. A mon sens, la société dans laquelle nous vivons n’est pas très différente que celle décrite dans Les Liaisons Dangereuses. S’il est évident que les mœurs sont plus libres et que la femme adultère n’est pas mise au ban de la société de manière radicale, il n’en reste pas moins que nous nous comportons de manière inégalitaire entre les hommes et les femmes et que  notre société est hypocrite. Comment ne pas remarquer qu’un homme qui enchaîne les conquêtes est vu avec envie par le reste de la gente masculine tandis qu’une femme qui fait de même devra subir le persiflage incessant des jaloux et de ceux qui ont eu la chance de tomber rapidement sur la bonne personne ? Notre société toute entière est touchée par une sorte schizophrénie, en effet, on n’a de cesse de porter aux nues les valeurs morales de retenues, de fidélité et d’amour conjugal quand les divorces n’ont jamais été si nombreux et que nous assistons au règne du partenaire précaire. S’il ne m’appartient pas juger ce qu’il faut faire,  je ne peux que remarquer la permanence de cette ligne de fracture entre la société décrite par Laclos et celle d’aujourd’hui.

Laclos lui-même d’ailleurs n’a pas le front de choisir car la fin est assez ambiguë. Sans en révéler le dénouement, le destin des protagonistes est tout à fait tragique que ce soit pour les instigateurs de ces liaisons dangereuses, Mme de Merteuil et M. de Valmont ou pour leurs victimes, Mme de Tourvel et Cécile Volange. Ainsi, on ne sait pas si Dieu (on est dans une société très croyante, ou du moins, dévote) punit ainsi les pécheurs ou si la guerre que finissent par se mener le Vicomte et la Marquise finit par les détruire comme ils le sentaient lors de leur première rupture. Les deux théories ont leurs arguments.

Un des personnages secondaires de l’intrigue et possède une place centrale à la fin. Mme de Rosemonde. Elle représente un type de personnage fondamental dans une grande partie de la littérature et qui est généralement oublié, et je m’en voudrais de commettre également cet impair. Mme de Rosemonde est une vieille noble âgée, tante du Vicomte de Valmont qu’elle apprécie, elle n’en déplore pas moins sa manière de vivre, amie de Mme de Tourvel et de Mme Volange, elle connait et apprécie également la marquise de Merteuil. C’est elle qui représente le sens moral et la société, elle représente la morale en place avec ses jugements sévères mais sa mansuétude dans le pêché. A la fin du livre, elle devient le dépositaire de cette sombre histoire et c’est par elle et ses descendants que Laclos fait parvenir ses lettres jusqu’à nous. Elle se place en confidente aimante et  tolérante de qui l’on cherche l’approbation ou le pardon. Si ce type de personnage est fondamental pour la fin de ce livre de manière évidente, il n’en reste pas moins trop souvent oublié.

En conclusion, après cette petite sortie sur un personnage en particulier il ne me reste plus qu’à vous conseiller d’aller vous ruer sur ce livre. C’est un livre édifiant et passionnant, l’histoire elle-même nous retient car elle est finalement tout ce qu’il y a plus moderne (j’en veux pour preuve ses multiples adaptions cinématographique, dont Sex Intention, qui le reprend en presque tout, est la plus connue, si vous avez aimé ce film vous aimerez le livre). A côté de l’intérêt de l’histoire, le style épistolaire mené d’une main de maître et la description des mœurs d’une époque ne sont pas non plus de légers arguments pour la lecture de ce livre.

-Apôtre Nicaise-

  1. dluminus dit :

    Très bon classique, les adaptations cinématographiques sont intéressantes. La piece a étét remise en scène récemment par Malkovitch.

  2. Usuldeath dit :

    « La multiplicité des correspondants d’ailleurs est également gérée d’une main de maître car chacune des personnes a son style propre qui permettrait à un œil exercé de reconnaître l’auteur de la lettre sans que n’y figure son nom. »

    C’est exact! Je m’amusais souvent à le faire!^^ Je crois que j’ai commencée par Sexe Intentions et j’ai alours voulu lire ce livre qui fait partie de mes préférés! Quelle délice! Quelle régal! Je pensais tout comme toi à ma première lecture du roman pour les trois parties. Mais après de nombreuses relectures, j’ai apprécié tout autant les lettres entre Valmont et Tourvelle, bien que les plus jouissives soient celles entre Valmont et Merteuil!

    L’adaptation ciné avec Malkovitch et Glenn Close est formidable également! Je déconseille fortement les adaptations françaises notamment celle de Everett et Deneuve (téléfilm) où tout n’est qu’insipide et mauvaises interprétations des personnages… A croire que les américains, les fameux rois du blockbuster stupide tant décrié (attention, je ne suis pas d’accord avec ce qu’on dit sur eux, pour moi, ils sont meilleurs que les français en cinéma…) savent mieux adapter un de nos romans phares français que nous… La risée que nous sommes!

  3. Heureux que vous soyez de mon avis à propos de chef d’oeuvre, de ce grand classique. Après concernant les adaptions cinématographiques, je n’ai vu qu’il y a très longtemps (au moins 15 ans c’est dire) l’adaptation française et Sexe Intentions plus récemment. Je ne peux donc pas juger les adaptions en connaissance de cause. Quant à dire que les américains sont meilleurs que les européens en film, je pense qu’il y a du vrai dans ce que tu dis mais je n’en ferais pas un règle générale.