[Film] Valse avec Bachir

Mis en orbite le 3 avril 2012 par Apôtre Nicaise dans Films, Animation & Séries
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L'affiche du film

[16 Décembre 1982, camp de réfugié
de Sabra et Chatila, Liban]

L’ennui et le désœuvrement ne sont pas toujours de mauvais conseillers. C’est un dimanche soir de novembre pluvieux comme il y en a eu tant depuis que l’homme existe que je me suis mis, presque sans y faire réellement attention, à regarder Valse avec Bachir, un film d’animation israëlo-gernamano-français sur le massacre des réfugiés palestiniens en 1982 de Sabra et Chatila pendant la guerre du Liban. Ce film est très intéressant par son style, par son sujet et par sa réalisation qui ne sont pour aucun d’entres eux dans les canons du cinéma tels que je les connais. Cela produit un film possédant une ambiance ouatée, cotonneuse, qui nous berce d’une atmosphère douce et triste. Dans le même temps on ne peut s’empêcher d’être quelque part horrifié par la gravité de ce qui se passe sous nos yeux tout en y restant finalement étranger, presque absent et pourtant les faits sont dérangeants. Pour le moins. C’est ce film, dans toutes sa complexité que je vais essayer de vous représenter.

Il faut tout d’abord noter la pléthore de récompenses qu’a reçu ce film, avant d’avoir fait quelques recherches sur lui pour le présent article j’ignorais qu’il fut si récompensé et maintenant que je le sais je trouve cela tout à fait normal. Il est lauréat d’un César et d’un golden globe, il concouru pour la palme d’or et pour l’oscar du meilleur film de langue étrangère. Je trouve cette pluie de récompenses tout à fait méritée par le risque qu’ont pris les réalisateurs de ce film, tant par le sujet encore brûlant au vue de l’actualité au Proche-Orient et par sa réalisation tout à fait en dehors des cadres.

L’histoire de ce film, quasiment un documentaire, se mêle à celle de la grande Histoire. Vingt ans après la guerre du Liban, un ancien jeune soldat israélien revoit dans ses rêves les chiens qu’il a dû tuer lors de la guerre pour que lui et ses camarades puissent approcher sans se faire entendre les villages palestiniens. Ce rêve revenant sans cesse il décide d’en parler à d’anciens camarades de cette guerre et de ce premier dialogue naîtra en lui l’envie de retracer son parcours militaire dont il se souvient finalement très peu. Voila pour le prétexte de l’histoire du film. La grande histoire elle, est malheureusement bien plus connue. Depuis la création de l’état d’Israël, une partie du Liban est occupé par des camps de réfugiés palestiniens ayant fuit les combats lors des différentes guerres arabo-israëliennes, si au début on pensait cet exode transitoire ou temporaire, il n’en fut rien et leur nombre ne cessa de grandir. Le complexe équilibre ethnico-religieux du Liban (qui n’a de ciment que la langue française ou peu s’en faut) est détruit par les évènements qui poussent l’OLP (groupe armée palestinien) a commencer le combat contre les chrétiens du Liban (je simplifie). Après le meurtre de l’ambassadeur israëlien à Londres, Israël envahit le Sud du Liban pour mettre fin aux activités de l’OLP à sa frontière nord. Après le meurtre de Bachir Gémayel (président chrétien Libanais, allié de l’état hébreu), les groupes armées chrétiens se vengent en commettant les massacres de Sabra et Chatila, aidés en cela plus ou moins indirectement par Israël qui n’a rien voulu voir de ce qui s’y passait.

Une touche graphique particulière

Comme on peut le voir le sujet est brûlant. Je voudrais encore une fois souligner le courage intellectuel des créateurs du film qui sont issus de nations assez sensibles aux évènements relatés plus haut (Israélienne pour une raison évidente, allemande à cause du passé de ce pays et la française parce qu’ancienne puissance coloniale au Liban). Le sujet plus précisément est la question de la culpabilité et de l’oubli des soldats israéliens durant le massacre. Cette question est posée par le biais psychanalytique et notamment par le biais des rêves. On pourrait s’attendre à quelque chose de barbant mais ce n’est  pas du tout le cas. Le film reste clair et compréhensible d’un bout à l’autre. On comprend sans aucun problème où veut en venir la narration, c’est là une de ses forces il n’est rien de plus fastidieux à suivre qu’un film dont on ignore où il veut nous emmener. Valse avec Bachir ne conclut pas de manière grandiloquente sur l’oubli et sur la culpabilité des soldats ; mais se contente de révéler le mal être de ces jeunes hommes poussés dans la guerre sans vraiment comprendre ce qu’ils y font et pourquoi ils y sont, il montre le besoin d’oublier les évènements traumatisants puis un besoin aussi fort de comprendre ce qui s’est réellement produit. A propos de la culpabilité, le film tranche pour une culpabilité indirecte et « innocente » des personnages principaux. C’est à dire que dans le film les soldats « aident » indirectement et sans comprendre ce qu’ils font (par exemple envoyer des fusées éclairantes, ce qui a aidé les massacres mais ils l’ignoraient), aussi sont-ils regardés avec indulgence tandis que le commandement israélien, lui, est plus sévèrement jugé, tout comme Ariel Sharon.

Finalement, les deux conclusions sont assez attendues, on imagine bien que les soldats ont refoulés inconsciemment leur responsabilité dans les massacres de Sabra et Chatila, ils ne s’estiment pas, et ne sont pas, responsables mais ils sentent au fond d’eux mêmes qu’ils ne sont tout même pas totalement exempts de tous reproches. L’originalité vient surtout de la réalisation. Comme je le disais en introduction, le film est entièrement fait en animation, en dessin animé, tout à a été créé à la main. Le style est net et se rapproche un peu des dessins animés à épais traits noirs qui délimitent les formes. Loin d’enlever de la force aux images, cela lui en rajoute, cela enlève le superflu tout en laissant assez de détail pour rester vraisemblable. Chaque dessin ayant un but, le film y gagne en épaisseur et son impact s’en trouve renforcé. De la même manière la narration entrecoupée, entre les scènes banales et complètement dénués d’intensités, presque fades de rencontres et de mini dialogues mi-doux mi-amers avec ses anciens camarades, on trouve les souvenirs de guerre de ceux-ci, scènes intenses et bruyantes où il n’y a pour ainsi dire jamais de voix, seulement celle, de temps en temps, du narrateur aux points les plus importants.

Cette réalisation singulière et le choix de l’animation donne vraiment une originalité au film. Ce sont ces éléments qui à mon sens rendent Valse avec Bachir inclassable en plus de son sujet. Ce film, ni réellement fiction ni réellement documentaire réussit le tour de force d’affronter un sujet aussi potentiellement barbant que l’ennui et la culpabilité sous l’angle psychanalytique, dans un contexte aussi peu apaisé que le Moyen-Orient, et de nous tenir comme bercé par la voix du narrateur, sans un moment d’ennui et sans insulter qui que ce soit d’impliqué dans le conflit. Pour cette performance, ce film mérite amplement d’être vu.

-Apôtre Nicaise-

  1. Guillaume44 dit :

    Un superbe film ! Il est souvent rediffusé sur Arte d’ailleurs.

  2. Pix dit :

    Étrangement, je trouve que c’est dans le scénario et le contexte que le film est prenant.

    Je trouve que la puissance graphique marquée et soulignée par le style s’essouffle à plusieurs reprises. Car elle est omniprésente et je pense qu’ils auraient du marquer une différence entre chaque évènement temporel, la guerre, le passé et le présent. Ensuite, l’un des problèmes majeurs est d’ordre technique, l’animation pour moi est mauvaise, saccadée, erratique voir robotique. Je ne connais pas l’expérience du réalisateur dans ce domaine mais je pense que si la réalisation aurait été plus fluide, plus lisse et dichotomisé stylistiquement (passé vs présent), le film aurait gagné en puissance. Malgré ces défauts techniques j’ai quant même énormément apprécié le film.

  3. Guillaume44 dit :

    Bah le graphisme c’est une question de goûts et de couleurs.

  4. Dluminus dit :

    fascinant et intense.a conseillé et conseillé très souvent d’ailleurs.