
L'affiche du film
[Dix couples chez toi, c'est une réception. Chez moi, c'est une partouze.]
Je ne dirais jamais assez à quel point j’aime la patine de la vieille époque du cinéma français. Enfin, je le prouve une fois de plus avec ce vieux film français, Les Grandes familles, adaptation du livre Goncourt du même nom de Maurice Druon. Ce film prend place au sortir de la première guerre mondiale et raconte l’opposition entre deux cousins, tous les deux issus des rangs de la haute bourgeoisie. En plus d’être agréable a regarder, ce film traite de grands problèmes qui sont d’une admirable actualité : le problème de la finance, le souci de la passation dans une famille et l’irresponsabilité des hommes de pouvoir.
Le film prend donc pour cadre la famille des Shoudler, dont le patriarche autocrate, Noel, a fait la fortune après le petit capital que lui ont laissé son père et son grand père à force d’un dur labeur. Cette famille bénéficie des meilleurs appuis et de grands amis, on trouve pèle-mêle en son sein et entourage un professeur de plusieurs académies européennes, de grands banquiers reconnus, la haute aristocratie ou encore quelques généraux. La famille Shoudler, menée donc à la baguette par Noel, semble toujours aller de l’avant, portée par des activités aussi variées que la finance, les mines, la presse ou les sucreries. Cette belle harmonie et cette prospérité assurée est dérangée par deux personnes dans l’entourage de Noel. Premièrement son fils, polytechnicien naïf et fringant, trouve les méthodes de son père dépassées et rêve de lui prouver qu’il ferait mieux. Et ensuite le cousin Maublanc, alors que toute la famille se comporte bourgeoisement (soit avec snobisme, force comportements chrétiens et sans scandale) lui est un débaucher oisif, il a heureusement pour lui hérité une fortune colossale qui lui permet de traiter par-dessus la jambe une famille qui le boude. Son rêve est évidement de se venger de l’ostracisme et du mépris dans lequel le tient sa famille. Pour atténuer les problèmes avec son fils, Noel veut lui donner une leçon. Il lui confie donc la direction des sucreries familiales, le laisse faire ce qu’il veut et lui dit après coup, qu’il faudra qu’il trouve l’argent de ses investissements sur les marchés financiers, qu’il ne faut pas compter sur la famille « gênée en ce moment », en lui faisant croire qu’il faudra, par sa faute vendre peut être à perte pour compenser les dettes qu’il vient de faire. Le fils, effondré, se tourne donc vers Maublanc qui sent là une occasion de se venger. Loin d’améliorer la situation il fait plonger les sucreries à la bourse poussant ainsi Jean au suicide. Evidemment, Noel se venge et tout rentre dans l’ordre… On a tout de même perdu une vie et passé très près la faillite d’un groupe fournissant de nombreux emplois et dynamisant des régions entières.
Ce film, je le disais en introduction a été tiré d’un Goncourt écrit en 1948 par Maurice Druon. Son adaptation vient dix ans après, elle fut un succès populaire et je pense savoir pourquoi. En effet, au delà des dialogues d’Audiard, qui sont comme d’habitude très justes et relevés, Les Grandes familles, remue pour l’époque le mythe des 200 familles, ces familles en concurrence les unes avec les autres (et parfois en leur sein, comme ici) qui dirigent la France. Ce vieux mythe donne vie à l’opposition entre le grand capitalisme triomphant, les grandes familles et le reste du pays qui travaille pour des intérêts qui lui échappe et pour une presque misère. Sujet donc d’une admirable actualité à l’heure de l’affaire Bettencourt et Karachi… De la même manière, l’opposition entre Maublanc, le débouché et Noel le grand bourgeois (presque) respectable est une manière de mettre en opposition les deux manières d’être riche, travailler à sa fortune personnelle et encourageant ainsi celle du pays, ou être oisif en profitant de son argent en le laissant travailler pour soi. Encore une fois à l’époque où l’on a eu le bling-bling, cela a une résonance particulière.
Le film en lui même est mâtiné d’une sourde nostalgie, on a véritablement l’impression de la fin d’un monde. En cela il respecte le livre puisque celui-ci fait partie du cycle de La fin des Hommes. On est dans le livre comme dans le film dans un monde traumatisé par la guerre, qui a vu les valeurs sur lequel il reposait totalement s’effondrer, la Science, la Patrie bref tout ce qui faisait le monde d’avant s’est fissuré et c’est dans ce capharnaüm qu’est devenu le référentiel de valeurs que prennent vie toute les insanités du monde comme la débauche ou l’oisiveté. Si cette impression est parfois un peu lourde, elle donne une atmosphère tout à fait particulière qui est assez rarement je dois dire aussi bien rendu que dans ce film.
Les acteurs principaux, Jean Gabin et le père Brasseur sont bien évidement très justes, je ne connais pas assez Brasseur pour pouvoir juger sa performance, qu’au travers du prisme de son jeu dans ce film, mais en ce qui concerne Gabin il reste dans un registre où il est passé maître, le vieil homme toujours sur la brèche avec une classe et une autorité toute naturelle de celui qui est né avec et qui ne doit rien à personne. Un bémol toutefois dans cette série d’éloges, en effet la réalisation du film est parfois assez étonnante, on me dira « autres temps autres moeurs » et de fait on ne filme de la même manière aujourd’hui qu’il y a cinquante ans. Mais à certains moments j’ai trouvé l’enchaînement des plans un peu trop brusque, disons qu’à mes yeux le film manque peut être un peu de transition ou de de tact pour les faire passer. Mais vous admettrez que la critique est bien faible comparativement au reste.
Encore une fois, je prends fait et cause pour un film assez vieillot j’en conviens. Ce n’est pas par idéologie mais par pragmatisme, les bon films produits aujourd’hui -s’ils ne sont pas si rares- ne sont pas très courants et n’ont pour ainsi dire aucunement besoin qu’on leur fasse la publicité. A l’inverse le vieux cinéma lui, de ce que l’on en a retenu (et donc forcément de qualité, le temps triant l’ivraie du bon grain) n’a pas la force promotionnelle et doit donc être soutenu, c’est un peu mon but en toute humilité à travers ces articles et plus particulièrement celui-ci qui associe à sa qualité intrinsèque une actualité des plus criantes. Ce qui est le propre des classiques.
-Apôtre Nicaise-










Je crois bien que je ne l'ai jamais vu celui là.