Crime et Châtiment | Fédor Dostoïevski

Mis en orbite le 10 janvier 2012 par Apôtre Nicaise dans Littérature & Auteurs
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La couverture

[« Mentir à sa façon à soi, c’est presque mieux que de dire la vérité à la façon des autres. »
– Fédor Dostoïevski]

Qu’on se le dise : personne ne peut se déclarer être un grand lecteur de littérature classique s’il n’a pas lu au moins une oeuvre de chacun des grands écrivains russes du XIXème siècle. Comme je prétends à ce titre depuis plusieurs années il fallait bien que je m’y colle et après avoir tenté d’acheter Guerre et Paix, monumentale oeuvre de Tolstoï en rupture à mon départ pour le Grand Nord j’ai du me rabattre sur Crimes et Châtiments de son éminent compatriote, Fédor Dostoïevski. C’est un livre imposant plein de l’âme russe et de l’air de Saint-Pétersbourg  qu’a écrit Dostoïevski et si l’histoire en tant que telle peut paraître banale ; la manière de la traiter reflète le courant de pensée de l’époque et les idées de Dostoïevski sur un certain nombre de points. Il faut bien entendu ajouter à l’attrait du livre le style du grand auteur russe.

Il faut ici prévenir tout de suite que ce genre de livre n’est pas fait pour les lecteurs du dimanche. En effet, Crimes et Châtiments est long, prés de 600 pages, et difficile d’accès tant le vocabulaire est élevé et la multiplicité des noms importante. Si cette difficulté peut en rebuter plus d’un, elle est aussi un gage de concentration sur le livre, on ne peut pas lire ce livre comme un roman de gare que l’on quitterait et reprendrait au gré de son voyage dans les transports en commun. C’est un livre exigeant qui suppose une certaine concentration pour pouvoir réellement l’apprécier, du moins pour en saisir les points intéressants.

Le saint Archange qui m’accueille en ces pages peut en témoigner, j’ai mis un temps inhabituel pour lire ce livre. Si des contingences d’ordre matérielles entrent en ligne de compte il faut être honnête et dire que ce livre est très difficile et n’est pas des plus divertissants. Si je ne regrette pas sa lecture, parce que faute d’être divertissant il est très intéressant d’un point de vue historique, sociologique, littéraire et psychologique, le thème principale du livre ne pouvait guère m’enchanter. L’histoire du livre tourne autour de Rodion Romanovitch Raskolnikov, ancien étudiant d’une vingtaine d’année à la faculté de droit de Saint-Pétersbourg. Celui-ci est un homme intelligent mais amer, une amertume qu’il a acquise parce qu’il est certain de pouvoir atteindre les plus hautes sphères à la force de son poignet et qu’il ne lui manque pas grand chose, 3000 roubles peut être, comme mise de départ pour pouvoir commencer une nouvelle vie qui le propulsera évidement aux plus hautes positions. Immanquablement son ambition est bridée par sa situation, sa mère et sa soeur se saignent dans leur province natale pour pouvoir lui envoyer de quoi vivre tandis qu’il étudie mais cela n’a visiblement pas suffit puisqu’il a dû abandonner ses études. D’un naturel peu ouvert envers les autres il n’a pour ainsi dire pas lié connaissance avec ses camarades de la faculté et il reste à ruminer dans sa chambre son manque de fortune.

Le décor du début du livre est planté. Rodion va donc pour pouvoir réaliser ses ambitions commencer à réfléchir à la possibilité de commettre un acte criminel pour pouvoir avoir la première impulsion à partir de laquelle plus rien ne l’arrêtera. Il prévoit et commet le meurtre d’une vieille préteuse sur gage, femme dure et aigrie qui mène à la ruine d’honnêtes personnes en mal d’argent. Le livre tourne atour du développement de la thèse du héros, selon laquelle les grands hommes peuvent commettre des actes interdits pour le commun des mortels sous réserve que ce soit pour un bien plus grand et autour de la culpabilité du héros ainsi que sa peur d’être découvert. Ainsi, le livre est surtout tourné vers les circonvolutions difficiles et douloureuses des pensées du narrateur. Encore une fois, on ressent très bien le poids qui pèse sur lui. Si le talent de l’auteur est de ne faire ressentir ce que le personnage vit, je n’aime pas ressentir ces sentiments là et c’est pourquoi la lecture de ce livre m’a parut difficile et laborieuse.

Toutefois, je suis je pense un peu dur avec ce livre. Si la lecture des 200 premières pages et des 100 dernières est assez difficile justement à cause de cela, la lectures des 300 pages du milieux où Rodion entre réellement dans l’action, c’est à dire une lutte psychologique avec le procureur lâché à ses trousses, se fait bien plus facilement. La lecture se fait même avec délectations quand on suit les dialogues du procureur et de Rodion pleins de sous entendus, de choses trappes et de franchise étonnante. De la même manière les bravades suicidaires et désarmantes de vérités de Raskolnikov en publique ne manquent pas de sel non plus.

Parallèlement à cela, tout le talent de Dostoïevski est dans sa capacité à nous rendre son Saint-Pétersbourg réel. En effet, quand il décrit les rues, la perspective Nevski (sans être aussi prodigue que Balzac), la population, le nationalisme exacerbé, les étrangers (Allemands en général) ou l’extrême pauvreté de la population, on y croit réellement, on se voit marchant entre les ponts des îles de la Neva sous les bulbes de la Cathédrale Saint-Pierre-et-Paul. De la même manière, l’âme Russe est toute entière dans ce livre, on y voit leur extrême solennité, leur dignité dans l’adversité, leur nationalisme aussi et l’importance donnée à la hiérarchie.

D’ailleurs, cette importance et les relations entres les diverses classes et les diverses nationalités sont une sources inépuisables d’informations pour ceux qui veulent mieux connaitre la Russie de l’époque. L’oeuvre de Dostoïevski est de ce point de vue comparable à celle de Balzac, dont il s’inspirait, mais pour la Russie. On voit bien la volonté de s’extirper du commun, de la masse, par tous les moyens possibles, mais en même temps avec la conscience aiguë que sauf situation extraordinaire, il est impossible d’atteindre les rangs les plus élevés de la société, une stratification que personnes ou presque ne conteste. On distingue également les courants qui commencent à animer les entrailles de la Sainte Russie, les libéraux, les nihilistes ou encore les premières sociétés communistes. Dostoïevski qui était un nationaliste et un libéral tourne un peu en dérision les communistes, mais seulement sur la forme, il ne ridiculise nullement leurs thèses, ce qui est une honnêteté intellectuelle de sa part.

D’un point de vue littéraire, le livre a un intérêt certain. C’est un chef d’oeuvre de la littérature romantique. Dans ce livre il y a une profusion de personnages, ce qui est une nouveauté et surtout une évolution de ceux-ci. Rodion Raskolnikov évolue énormément entre le début et la fin du livre, tout comme sa mère ou sa soeur. De la même manière, l’une des marques du romantisme est la profusion d’évènements qui retournent la situation, ruine soudaine ou mariage annulé, ce genre d’évènements aussi soudains qu’imprévus sont bien présents dans le livre, ce qui permet de relever un peu le manuscrit au fil des pages.

La grande thèse de Dostoïevski dans ce livre est le fait d’atteindre le salut et la repentance par la souffrance. Une idée qui est comme un leitmotiv durant tout le livre. Si c’est évident pour Raskolnikov, la majorité des personnages du livre auront également ce passage par la souffrance pour atteindre, l’auteur le sous entend, le paradis une fois leur mort arrivée, ou du moins une certaine plénitude de l’âme. Cette idée présente dans le christianisme depuis ses débuts (« morts sur la croix pour racheter nos péchés ») est particulièrement présente dans l’univers russe orthodoxe de l’époque. En plus de décrire une forme de mysticisme qui n’est pas étranger à la plupart des lecteurs (étant entendu que jusqu’à présent la plupart d’entre eux et c’est pour le moment toujours le cas étaient occidentaux et donc majoritairement chrétiens), cela éclaire d’une lumière nouvelle le fatalisme et le comportement russe fasse à la l’adversité.

Mon avis est donc mitigé sur ce monument de la littérature russe et mondiale. Le sujet traité n’est pas franchement ce qui me plait le plus, loin de là. Je ne conteste nullement le talent de l’auteur, mais ce qu’il a voulu traiter à l’origine. Pour vous donner une image peut être plus parlante c’est à peu près la même chose que je ressens en fasse d’un film qui traite de l’attente, le sujet, l’attente, m’insupporte au plus haut point , au-delà du talent de l’auteur qui aura réussi à rendre ou non ce sentiment d’attente. Toutefois, je conseille la lecture de ce livre, seulement si vous en avez la volonté et que vous savez à quoi vous vous attaquez, car mis à part le sujet tout ce qui entoure le livre, son atmosphère, le style d’écriture, les décors des scènes, les personnages et leurs convictions sont fait avec un grand talent et méritent décidément que l’on s’entête à lire ces quelques centaines de pages.

-Apôtre Nicaise-

  1. selma dit :

    Merci Nicaise pour ce préambule, j’apprécie votre lecture critique. Je suis amatrice de cet auteur et j’adore la littérature romantique Russe, et je souhaite par cette occasion que vous me proposer un certains nombres de titres à lire… entre nous j’en ai besoin pour cette période. Merci encore.

  2. […] les illustrer (moi, je n’ai le livre qu’en version électronique), je viens de lire un avis de blogueur qui ne me donne pas particulièrement envie de m’y […]